En fait, j'enjolive un peu. Il y a l'errance, le silence, l'eau, la pierre, les activités agréables et douces: tout cela est réel, et plus délicieux encore que je ne peux le dire ici. Mais j'aurais dû aussi mentionner la quinzaine de livres dans ma valise, qu'il faut que lise, annote ou pour certains commente. Puisque je suis en veine de tracer, à travers ce blog, une manière de portrait de notre métier (ainsi que font, chacun pour sa part, mes collègues et amis), je vous prie de remarquer qu'il ne s'arrête jamais. Depuis que je le pratique, j'ai toujours été accompagné, où que j'aille, de livres, de manuscrits, d'épreuves. Je me souviens, entre beaucoup d'autres, de la relecture d'''Amoroso'' de Nicolas Vatimbella, sur la place de l'Hôtel de Ville, à Tallinn. Des orages éclataient soudain dans le ciel limpide (les nuages vont vite en Estonie). Les serveurs se précipitaient, déroulaient de grandes bâches sous lesquelles je reprenais ma lecture ; le texte était trempé, mais lisible encore. Je séchais moi-même en un quart d'heure, enchanté et des facéties de Tallinn et de ce livre, qui est un grand livre, on le comprendra plus tard, si tout va bien.
C'est une première raison d'accepter, et plutôt joyeusement, malgré la mine revêche que présente toute obligation, cette permanence de notre travail : il n'est en somme qu'un plaisir de plus. On peut râler, se cabrer, être las, ou impatient de tel autre plaisir plus immédiat ; on ne peut oublier que son essence est dans la joie qu'il nous donne, et qu'il s'agit de transmettre. Une autre raison est que la littérature est une chose malingre, exsangue, depuis toujours au dernier râle : il faut sans cesse la ranimer. Vous me direz qu'on n'avait pas besoin de moi pour cela, qu'il ne faut jamais exagérer sa capacité de changer quoi que ce soit. Je suis bien d'accord. Simplement, je suis là. Et puis, que voulez-vous ? Si l'on ne s'inventait pas des devoirs superflus, on achèterait une cabane de pêcheur à Burano et on se laisserait vieillir en regardant les mouettes. Il est toujours possible, et au fond plus raisonnable, de ne rien faire. Mais tant qu'on fait quelque chose, mieux vaut se laisser croire à demi que cela a un sens. Le sens, le devoir n'enlèvent rien au plaisir. Nous sommes même quelques-uns à penser qu'ils l'accroissent, à condition de ne pas trop les prendre au sérieux.