767. Catherine Millet dans La Revue Littéraire
Par Florent Georgesco, vendredi 12 septembre 2008 :: #767 :: rss
Le numéro de rentrée de la revue vient lui aussi de paraître. Des textes étonnants (la livraison est particulièrement brillante et contrastée), avec notamment une autre nouvelle d'Antoni Casas Ros et les bonnes feuilles du prochain livre de Gérard de Cortanze ; Jean Louis Schefer sur Uccello, le statut des juifs au moyen âge, le dogme de la transsubstantiation ou les querelles des Byzantins et des Latins ; un document exceptionnel (le manuscrit du premier roman de Serge Doubrovsky, dont la présence, alors que le marronnier de l'autofiction refleurit, me paraissait salubre) ; trois entretiens qui moi, du moins, m'ont passionné, une soixantaine de livres de la rentrée... : je pense qu'il y a de quoi nourrir l'intérêt de quelques-uns. J'ai mis certaines notes en ligne pour vous donner un avant-goût du travail de nos chroniqueurs (que je ne saurais trop remercier de la qualité de leurs articles). Je dois m'arrêter là , préférant, malgré mon goût pour ce blog, que vous alliez voir nos fameux meilleurs libraires. J'avais cependant envie de vous livrer un peu de l'entretien très fouillé et très dense que Catherine Millet nous a accordé, à Vincent Roy et moi, à propos de Jour de souffrance (qui est à mes yeux l'un des quatre ou cinq livres les plus importants du moment). En voici cinq pages, sur trente.
(...)
Vincent Roy : « Je ne saurais pas dater de façon très exacte le moment à partir duquel, pour le dire de façon concise, mon corps s’est dissocié de mon être. La prise de conscience la plus claire a été à l’occasion de l’écriture et de la publication de La Vie sexuelle de Catherine M. (…). Ainsi décrit et interprété, le corps de Catherine M. cessa définitivement de m’appartenir en propre. » Vous nous avez parlé de ce qui se passe sur la peau et sous la peau, de ce corps vu de l’intérieur. A-t-on affaire, dans Jour de souffrance, à un corps affolé, à un être intérieur affolé ou aux deux ? Qu’est-ce qui est en crise, le corps ou l’être ?
Catherine Millet : Je pense que c’est l’être – l’être dont le corps se disperse. Par exemple, quand il se retrouve dans des situations d’ubiquité. Où est-il alors ? On est un peu perdu, si tout à coup on a la sensation que son corps est dans deux espaces simultanément. Ce don d’ubiquité, c’est-à -dire cette façon de déplacer très facilement son corps, cette adaptabilité aux situations et à d’autres corps est quelque chose auquel j’étais rodée, et avec lequel je jouais. Même si parfois ça mettait ma personne, mon être donc, en contradiction avec moi-même, je m’en arrangeais. Je me disais que je jouais différents personnages, selon les partenaires avec qui j’étais. J’avais une vie assez clivée, je maîtrisais bien cette espèce d’arrangement que vous pouvez avoir quand, étant avec untel, vous vous dites « je joue à la petite pute » et que vous retrouvant avec tel autre vous jouez au contraire à la bourgeoise BCBG. Mais à partir du moment où, dans la masturbation, votre corps, pour jouir, va s’accrocher à d’autres corps jouissant mais fantasmatiques, et qui se démultiplient, vous ne pouvez plus vous raconter d’histoires. Il y a alors, en effet, un affolement de l’être.
V. R. : On ne peut plus jouer.
C. M. : Oui, il y a un court-circuit, qui fiche tout en l’air.
V. R. : Ce court-circuit est le sujet même du livre. Mais il reste mystérieux. Encore une fois, les circonstances sont simples : une femme découvre en lisant les lettres et les carnets de son compagnon qu’il a des relations avec d’autres femmes. Tout cela arrive souvent. Seulement, on ne pouvait en aucun cas imaginer que cette découverte engendrerait chez vous une telle crise, un tel affolement, puisque aussi bien chacun dans votre couple était libre de ses mouvements. C’est pourquoi, à mes yeux, le mot de jalousie apparaît peu : il s’agit de sentiments tout de même plus étranges et plus profonds que ce que l’on appelle couramment la jalousie.
Florent Georgesco : Où l’on retrouve mon histoire de transfiguration, dont je vois apparaître une autre dimension dans ce que vous dites, et dans ce que Vincent Roy vient de dire. Votre manière d’être, en particulier sexuellement, cette liberté qui est une forme de l’ubiquité, et par là cette dispersion de soi-même, cette désintégration – ce mot revient aussi de manière obsessionnelle – débouchent sur la notion de rêve. L’un des chapitres s’intitule « Rêve éveillé ». Tout ce qui se passe dans l’ordre sexuel est comme en dehors de la réalité. La vie du corps dissocié, du corps qui vit sa vie sexuelle autonome, en se transformant selon les circonstances, est une vie inassimilable, et comme inconnue. Quand on revient à la maison, ça n’a plus rien à voir, on est dans une autre vie, et on est quelqu’un d’autre. On peut bien retrouver une situation aussi classique que l’adultère, venant d’où l’on vient, c’est-à -dire ayant introduit le rêve éveillé au cœur de son être, elle ne peut plus être perçue, et vécue, comme la situation commune. Et le travail de la littérature commence.
C. M. : J’ai longtemps vécu de cette manière. Des tas de circonstances favorisent cette perception. Les rapports au sein d’une relation d’adultère sont autres que ceux de la vie conjugale, et en principe c’est toujours mieux. Par exemple, on se rencontre dans des conditions de plus grand isolement, qui sont toujours un peu plus privilégiées que celles de la vie ordinaire. Lorsqu’on est isolé du monde, on ne répond pas aux impératifs habituels. C’est ce qui fait le charme de la tromperie. Et puis, les relations sexuelles de groupe que je pouvais avoir se déroulaient le soir, la nuit, dans des lieux fermés, mystérieux, ou dans le bois, en tout cas dans des lieux un peu irréels. C’est ce qui me frappe quand j’en vois la restitution dans des photos ou des films : j’ai un peu l’impression d’un autre monde et, en effet, d’une plongée dans un rêve.
F. G. : On peut penser à l’univers d’André Pieyre de Mandiargues : la sexualité comme initiation au monde du fantastique.
C. M. : Oui, c’est vrai. Les gens qui ont ces pratiques sexuelles, qui fréquentent ce genre d’endroits, ont peut-être besoin de créer ces conditions-là pour se désinhiber. On a besoin de se plonger dans la nuit, avec des éclairages qui rendent la scène fantastique, d’avoir des décors étranges, qui nous font basculer dans quelque chose d’autre. J’ai en tête, par exemple, un endroit où le propriétaire a installé un cercueil, et les gens se livrent, dedans ou à côté, à des actes sexuels. Tout est fait pour que l’on décroche de la réalité quotidienne et que l’on se rende capable d’avoir des relations qui excèdent ce qui est admis dans la morale bourgeoise, même si ce ne sont pas des transgressions extraordinaires – on n’est quand même pas dans Sade.
F. G. : C’est un décrochage de soi-même, et pas seulement des conventions morales bourgeoises. Il faut aussi découvrir sa capacité à être autre que ce qu’on connaît de soi.
C. M. : C’est un théâtre. J’ai toujours dit que c’était un théâtre. On y joue un rôle différent de celui de la vie normale, qui peut être son envers. C’est l’histoire classique du chef d’entreprise qui fréquente des boîtes SM pour se faire taper dessus. Elfriede Jelinek a mis cela en scène.
V. R. : Cependant, le rêve éveillé se poursuivait à la maison, dans la mesure où, comme vous le dites, vous aviez vécu, jusqu’à la découverte de ses aventures, dans une sérénité telle que vous n’aviez jamais eu à retoucher « le portrait mental de Jacques ». Il y avait Jacques Henric, et il y avait ce double que vous aviez construit, cette autre part irréelle de votre vie. Le moment de la découverte est celui où un portrait réel se substitue au portrait mental, et c’est ce qui fait mal d’abord : de quitter ce rêve où l’on maintenait la figure de l’autre.
C. M. : Sans doute, puisque j’étais aveugle sur sa personne sinon réelle, du moins sexuelle, et sur les relations qu’il pouvait entretenir avec d’autres femmes. C’était un aveuglement absolument incroyable. Si j’avais été un peu raisonnable je me serais dit qu’il était inévitable, étant donné les bases sur lesquelles notre vie commune était fondée, et ma façon de vivre, qu’il ait des maîtresses. J’approchais de temps en temps de cette vérité. Je voyais Jacques avoir un geste envers une femme qui pouvait me laisser supposer que… Mais je faisais aussitôt basculer ça dans l’oubli.
F. G. : Il me semble que le livre est pour une grande part le récit de la restauration de ce portrait mental : on y voit comment vous vous y prenez pour recréer, le plus vite possible, un double fantasmatique de Jacques.
C. M. : Exactement : je le refabrique. J’ai le sentiment aujourd’hui que tous les fantasmes qui ont alimenté cette crise de jalousie avaient pour but de reconstruire une autre figure mentale idéalisée de Jacques et presque, comme je l’écris, d’en faire un mythe. J’étais absolument fascinée – peut-être que je le suis encore – par la figure de cette personne qui m’échappe complètement, qui me reste inexplicable. C’est aussi que je partage la vie de quelqu’un qui parle moins de son intimité que moi. Ça favorise les fantasmes.
F. G. : Il n’a pas écrit La Vie sexuelle de Jacques H.
C. M. : Non !
V. R. : Est-ce qu’au fond ce livre ne pose pas la question fondamentale du couple ? Tout couple, tout le temps, vit sur le portrait mental que chacun se fait de l’autre.
C. M. : Bien sûr. On est toujours en train d’aller et venir entre la perception de la personne réelle, la réponse qu’elle vous donne au moment où vous vous adressez à elle, et ce qu’on s’en est imaginé. On essaie en permanence de s’arranger avec ça, mais il y a des moments où la fracture est nette et ça devient plus difficile. C’est d’ailleurs pourquoi je suis si rarement entrée dans des histoires d’amour. En fait, mon histoire est paradoxale. J’ai toujours été consciente de ce phénomène. Je ne voulais pas me dire amoureuse de certaines personnes car j’étais bien consciente de mon travail mental d’idéalisation et je savais qu’il ne tiendrait pas face à la réalité. Je pense que les histoires d’amour, souvent, se terminent à cause d’un retour du réel : la personne qui est auprès de soi ne correspond plus à l’image qu’on en avait. Je me suis le plus possible évité ce genre de déconvenues. Je pourrais dire que je ne suis jamais tombée amoureuse. Un jour, simplement, je me suis rendu compte que je vivais avec Jacques Henric depuis un certain nombre d’années, et qu’auprès de lui je réalisais ma vie de la façon la plus agréable et la plus complète. À ce moment-là , j’ai dû me dire que c’était cela, aimer réellement quelqu’un. Ce n’est pas en le voyant que j’ai eu la révélation de l’amour. Ni en voyant aucun autre homme d’ailleurs.
V. R. : Comment peut-on être jaloux quand on n’a jamais été amoureux ?
C. M. : Peut-être que je n’ai pas écrit un livre sur la jalousie. J’ai regretté longtemps de ne pas pouvoir donner La Jalousie pour titre à ce livre, puisque celui-ci n’était pas libre. Maintenant, je ne le regrette plus. Ensuite, j’ai pensé à quelque chose autour du rêve. Et puis, j’ai trouvé cette expression, qui disait très bien les choses.
(...)
La Revue Littéraire n°36 (automne 2008), 432 pages, 15 euros (p. 148-154).

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