863. RL Bis : Apollinaire par Christophe Henning
Par Florent Georgesco, dimanche 9 novembre 2008 :: #863 :: rss
Les dessins de Guillaume Apollinaire : la rêverie du poète
Les Dessins de Guillaume Apollinaire, choix et présentation de Claude Debon et Peter Read, Buchet-Chastel, 153 pages, 39,50 euros
Il y a exactement quatre-vingt-dix ans, le 9 novembre 1918, Apollinaire est emporté par la grippe espagnole. À deux jours de l’armistice, voici que l’immigré polonais, volontaire pour les tranchées, blessé en 1916, enfin naturalisé en 1917, s’éteint après deux rudes années. L’urgence poétique ne l’a malheureusement pas immunisé. Très affaibli par sa blessure à la tête, il n’a pas résisté à l’épidémie.
Bien sûr, l’anniversaire de sa mort est une bonne occasion de se plonger dans les écrits d’Apollinaire. Mais la publication des dessins tombe à point pour (re)découvrir aussi comment étaient imbriquées création poétique et esthétique picturale chez l’auteur-inventeur des Calligrammes. « La présence dans les carnets d’Apollinaire de pictogrammes, de hiéroglyphes et de signes cabalistiques témoigne de l’intérêt qu’il porte à tout système de communication rapprochant l’écriture et le dessin », avertit Peter Read dans la présentation des carnets du poète.
Il ne cessait de griffonner, dans ses carnets, ses lettres, sur un coin de table, au fond de la tranchée… Apollinaire « dessinait » ses poèmes : « Ses manuscrits et carnets sont ornés de centaines de croquis, plus ou moins automatiques, foisonnant de créativité. » Avec presque cent vingt pages de fac-similés, le recueil édité par Buchet-Chastel fait entrer avec plus de corps dans la pensée onirique d’Apollinaire. Son art, c’est la poésie, mais le croquis semble sa respiration. La pensée discursive, au bestiaire étrange et fantasmagorique, s’affirme dès les dessins de jeunesse. L’image est un prétexte à l’échappée imaginaire. Le dessin, un pré-texte à la formulation poétique : « La plupart du temps, les dessins sont griffonnés en marge d’un texte en cours d’élaboration. La création poétique est relayée par le dessin, qui exprime autrement l’affect à l’origine du désir d’écriture », explique Claude Debon.
Ce qui ne signifie pas que l’expression graphique soit, pour Apollinaire, un genre secondaire, mineur : non seulement, il s’est essayé à son tour à l’aquarelle, au pastel, mais il trempait dans le milieu flamboyant du début du XXe siècle, prenant part avec force aux débats passionnés de l’époque. L’exposition au Centre Pompidou inaugurée la semaine dernière, Le futurisme à Paris, une avant-garde explosive, en est notamment témoin. N’est-ce pas Apollinaire qui baptisa du nom d’« orphisme » le mouvement futuriste français revu et alimenté par Delaunay dans des formes circulaires et colorées ?
« Les dessins d’Apollinaire servent à mieux pénétrer dans son œuvre. Plus immédiats que les mots, on constate qu’ils ne sont guère raturés, alors que les avant-textes sont toujours biffés, surchargés de corrections, de repentirs », insiste Claude Debon. On peut regretter parfois, en feuilletant cet album, de ne pas pouvoir mieux laisser résonner les croquis et le texte, la reproduction étant de temps à autre trop rétrécie… Cependant, on suit avec plaisir, au fil des croquis, le fol imaginaire d’Apollinaire : « Chacune de ces pages offre le grimoire sur lequel on aimerait pouvoir déchiffrer les méandres et les profondeurs obscures de la rêverie du poète », écrit Debon. Apollinaire. Un génie, trop tôt disparu, à 38 ans, et qui laisse à travers son œuvre la marque de son credo : « La grande force est le désir. »
Christophe Henning
Photos : Apollinaire peu après sa trépanation ; Épithalame.

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