865. Journée Apollinaire (suite) : Vincent Roy
Par Florent Georgesco, dimanche 9 novembre 2008 :: #865 :: rss
Pour prolonger l'article de Christophe, voici un texte magnifique, extrait du Temps ouvert de Vincent Roy, en librairie depuis mercredi. Il est comme le commentaire de la dernière citation donnée par Christophe : "La grande force est le désir." Ou comment le corps de Madeleine, rendu à nouveau miraculeusement présent dans les mots (ces mots qui font que l’on vit), sauve Apollinaire de la mort pourtant certaine, des hurlements des bombes, des mouches bleues, et lui donne, une dernière fois, le sentiment que la vie, le désir l'emportent sur tout - fatalité, guerre, désespoir, devenus dérisoires face à l'éclat de la chair. Eclat qui est, entre beaucoup d'autres, mais au centre, le sujet du livre de Vincent, sur lequel je reviendrai ici un jour prochain. En attendant, pour ce quatre-vingt-dizième anniversaire, Apollinaire :
Un poète, en 1915, sur le front de Champagne, « parmi l’horrible horreur de millions de grosses mouches bleues », écrit à la femme qu’il aime : « (…) on a souvent appelé vice tous les raffinements. Et cette appellation de vice a aussi bien atteint les postures les plus communes de l’amour que les autres où les Anciens avaient excellé ouvertement et que les Modernes n’ont pratiquées qu’avec hypocrisie. » Et aussi : « J’ai pensé ce matin longtemps avant de me lever à ton corps toisonné, j’ai imaginé l’écartement de tes jambes et la rougeur exquise du parvis béant de désir. La pointe dardée de tes seins donnait à ma bouche une ardeur nonpareille. » Ce poète, c’est Apollinaire. Sept mois plus tôt, il rencontre Madeleine Pagès, une jeune Oranaise de 22 ans, dans un train, à Nice. Elle est professeur de lettres. Ils parlent de poésie. Le voyage les sépare. Ils vont correspondre sur l’amour idéal : « Madeleine ce qui n’est pas à l’amour est autant de perdu. » Liberté de l’échange, flamboyance érotique, combustion. (…)
Cet amour sera tenu secret : Guillaume, qui signe Gui, le décide. C’est capital : « La grâce n’est pas la foule. » Il s’agit même « d’augmenter ce secret » pour réduire la distance entre les amants. Oui, augmenter le secret, c’est charger le langage du mystère du corps impollu de Madeleine : la folie érotique peut s’installer sans heurter la pudeur discrète de la fille aux yeux pers. Un « langage spécial » est donc inventé. Le corps de Madeleine doit s’incarner. Poèmes secrets.
Emporté, courtois, discret, autoritaire, paradoxal, lucide, stratège, fantaisiste, Gui envoûte sa « petite fée ». Il envoie des vers avec une « passion sauvage » et enjoint Madeleine de s’abandonner, de mettre à nu son âme, son cœur et son corps car « il faut dire la vérité » : « (…) écrivez-les ces mots qui font que l’on vit ». Par les lettres, le soldat et la jeune Oranaise vont frissonner, s’exciter, se désirer. Leur « grand secret » isole encore le combattant de l’horreur de la guerre.
L’écriture, pour Apollinaire, est le lieu de la beauté : « La vie n’est douloureuse que pour ceux qui se tiennent éloignés de la poésie par quoi il est vrai que nous sommes à l’image de Dieu. » La création, l’amour et la vie ne font qu’un. La démonstration est imparable : « Mon amour dans l’horreur mystérieuse métallique muette mais non silencieuse à cause des bruits épouvantables des engins qui sifflent geignent éclatent formidablement notre amour est la seule étoile, un ange parfumé qui flotte plus haut que la fumée noire ou jaune des bombes qui explosent. Écris-moi de l’amour, sois-moi ma panthère pour me remettre dans la vie de notre cher amour. Je pense à ton corps exquis, divinement toisonné, et je prends mille fois ta bouche et ta langue. »
Vincent Roy, Le Temps ouvert, p. 50-52.

Commentaires
1. Le dimanche 9 novembre 2008 par Véra
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