1088. LaureLi dans Le Matricule des anges.
Par Léo Scheer, lundi 7 septembre 2009 :: #1088 :: rss
Une double page d'entretien avec Thierry Guichard dans LE MATRICULE DES ANGES (N° I06 Septembre 2009) à la rubrique : ÉDITEUR, c'est une forme de consécration pour Laure Limongi qui dirige avec passion et talent LaureLi, un peu plus qu'une collection, une véritable maison d'édition. Voici l'entretien :
Les chevaux de Laure
Figure de l’Internet littéraire (de Facebook à Dailymotion en passant par son blog et Myspace), Laure Limongi écrit des livres, compose de la musique, se produit sur scène et dirige la collection« Laureli » aux Éditions Léo Scheer où elle publie des proses à la modernité affichée.
On aurait plutot imaginé la collection « Laureli » du côté d’Oberkampf que de ce huitième arrondissement clinquant qui héberge les Éditions Léo Scheer. Chics et compassés, les commerces ici affichent des prix qui ressemblent à des plaisanteries et les vitrines des galeries d’art exposent des bustes de Napoléon. Laure Limongi, seule rescapée d’une canicuIe qui a vidé les locaux de la maison d’édition, avoue qu’elle rêve aussi d’autres horizons ; ça tombe bien : le lendemain de notre rencontre elle s’envolera pour Ie Brésil où un colloque et des vacances I’attendent. Cette jeune Bastiaise de 33 ans semble avoir trouve le moyen de marier la littérature à une vie proche de celles de musiciens, sauce rock. Ses pages sur Facebook témoignent de soirées ici ou là , là ou ici, littéraires ou musicales ou les deux à la fois. Les livres qu’elle publie montrent une certaine fascination pour les icônes (de Sœur Sourire à Marlon Brando, en passant par Elvis qu’elle-meme a couche sur Ie papier dans Fonction Elvis), un goût pour la musique, les images télévisuelles, et un penchant pour les éléments lumineux de la modernité.
Un penchant qui s’explique par Ie fait qu’elle reçut une solide initiation à la poésie contemporaine grâce à Jean-Marie Gleize qu’elle rencontre alors qu’elle est en Prépa à Aix-en-Provence. Ces années d’études (elle a 18 ans quand elle débarque de Corse) sont primordiales à sa formation : elle rencontre notamment Christophe Hanna, Michel Crozatier, Nathalie Quintane et Laurent Cauwet qu’elle va accompagner au sein de ses éditions Al Dante où elle dirigera sa première collection : « & » (créée en 2000). Elle y publie « cinq ou six essais » autour de cette poésie dont elle voudrait partager I’expérience. « & » stoppe sa production lorsque Laure Limongi publie son premier livre en tant qu’auteur : Éros Peccadille (Al Dante, 2002). Léo Scheer, qui a regroupé autour de sa maison d’édition des éditeurs indépendants lui confie la rédaction des argumentaires et la communication. En 2006, I’éditeur lui offre de diriger une collection et dessine même Ie logo de « Laureli ». Pour cette rentrée, Laure Limongi ajoute Kart un premier roman de Frédéric Junqua et deux titres de l’incroyable Raymond Federman, la réédition de La Fourrure de ma tante Rachel et Les Carcasses (dont une version avait été publiée par la librairie Olympique de Bordeaux) aux 22 titres du catalogue.
-AG. Laure Limongi, lorsque vous créez en 2006 « Laureli » quel en est le projet ?
-LL. C’est une collection qui s’inscrit clairement dans Ie roman, mais pas dans Ie roman traditionnel. L’image que j’ai eue en tête dès le début, c’est celIe de chevaux de Troie lancés dans un monde de communication épanchée. Ce sont des formes qui peuvent se fondre dans Ie paysage romanesque mais qui recèlent beaucoup de petites bombes formelles, d’idées en elles.
- Avec Ie désir que ces livres mettent en péril le genre dans Iequel ils se rangent ?
- Oui. Je ne crois plus trop à des genres hermétiques les uns aux autres. Je mets « roman » sur les couvertures de mes livres, pour un côté un peu poIémique et pour les faire entrer par la grande porte. Si je ne mets pas I’étiquette « roman » aux livres de Daniel Foucard, on va les ranger en poésie alors qu’il n’écrit pas de poésie, et il ne va pas exister du tout, parce que les gens qui lisent la poésie, quand ils vont feuilleter Foucard, ils vont Ie trouver trop romanesque. II y a plein de malentendus de la sorte qu’il faut essayer de biaiser avec les outils de l’édition, par Ie biais des couvertures, de codes typographiques. J’essaie d’avoir des couvertures attractive ou d’adapter les typos au livre, comme dans Sister Sourire ou dans Écrivains en séries où il y a des polices de caractères différentes.
- Votre œuvre d’écrivain semble aller vers plus de fluidité. Pensez-vous que « Laureli » suit aussi cette tendance ? La collection « & » que vous dirigiez aux éditions Al Dante paraît plus radicale que « Laureli »…
- C’est sur qu’à 33 ans, on ne fait pas ce qu’on faisait à vingt. Je ne dirais pas que c’est moins radical. Des écritures comme celles de Bessette, Foucard ou Junqua sont tout autant radicales que celles publiées chez Al Dante. C’est juste que j’ai peut-être pris des distances vis-à -vis d’un certain héritage de la poésie expérimentale contemporaine. J’ai eu envie de me déprendre de cette zone qui n’est pas exactement la mienne. Dans Éros Peccadille, mon premier livre, même s’il est un peu difficile à lire, il y a en germe ce qu’on peut retrouver dans mon dernier, Le Travail de rivière. Si j’ai évolué de la meme façon dans mon travail d’édition, ce n’est pas pour faire moins radical, c’est juste différemment radical.
- Pourquoi avoir commencé par la publication d’un inedit d’Helene Bessette, Le Bonheur de la nuit (best-seller avec 5500 ex. vendus) ?
- Il y a une expression de Jean-Marie Gleize que j’aime rappeler : « extrêmement contemporain de l’antiquité à nos jours ». Pour moi, Bessette, c’est ça. Elle est aujourd’hui extrêmement contemporaine. Mais je marche aussi à l’instinct. J’ai pensé à Bessette au moment où j’ai crée la collection ; il se trouvait que Gallimard venait de rendre les droits aux ayants droit. On a lancé l’aventure de la réédition de l’intégrale de son œuvre. Tant que je pourrai en faire, j’en ferai. Avec Le Bonheur de la nuit, j’ai publié Ie plus abouti de ses inédits. C’est celui qu’avait refusé Gallimard pour plein de raisons qu’on retrouve dans la remarquable biographie de Julien Doussinault (Léo Scheer, 2008). Le Bonheur de la nuit a été corrigé et recorrigé par Bessette et il est tel qu’elle Ie voulait. Pour les autres inédits, je prefère attendre dans la mesure où j’aimerais bien les travailler avec des gens susceptibles d’apporter des corrections. On ne peut pas publier les textes à l’état brut comme ça. En tout cas, j’ai bien l’intention de republier tous ses romans.
- Vous avez évoqué Ie souhait de faire des couvertures attrayantes. Est-ce que ça vous gênerait de voir vos livres vendus dans les supermarchés ?
- Non, pourquoi ? Si les gens ont la possibilité d’avoir une expérience esthétique en allant à Auchan à Montceau-les-Mines, c’est pour moi Ie plus beau cadeau. Que quelqu’un qui ne connaît ni Federman, ni Bessette, ni Tugny découvre un de leurs livres, se mette à l’aimer et que ses lectures lui apportent quelque chose dans sa vie, c’est quand même pour ça qu’on fait ce métier.
- Le fait que « Laureli » soit une collection des Éditions Léo Scheer vous oblige-t-il à avoir une esthétique en accord avec le reste du catalogue ?
- Je ne sais pas si on a l’impression d’être chez Léo Scheer en voyant les couvertures de Laureli. Moi, j’ai vraiment fait ce que je pensais être Ie mieux pour défendre ce que je publie. Léo était d’accord. On ne s’est pas posé la question de garder une image Léo Scheer. L’image de la maison d’edition est très différente : plus classique, blanche. Je pense que Léo avait envie d’avoir au sein de sa maison un espace qui porte moins son style esthétique, un espace qui soit l’enfant terrible de la bande...
- Quand vous dites que vous voyez vos livres comme des chevaux de Troie, de quel combat parlez-vous ? Qui est Troie ?
- Disons que Ie monde du roman et de la littérature ne produit pas tout le temps les exaltations qu’on souhaiterait. C’est un système un peu agaçant de surproduction de choses vraiment très lénifiantes, extrêmement anxiolytiques et je trouve qu’on prend un peu les gens pour des cons sous prétexte que s’ils n’ont pas accès à la culture, il faut leur proposer des livres formatés pour eux. Je pense que n’importe quel pékin de Montceau-les-Mines peut tomber sur Kart et être bien disposé pour Ie lire avec émotion. L’idee, c’est donc de casser Ie formatage permanent du monde littéraire qui veut produire des livres pour les gens. L’idée, c’est de lancer dans ce monde-là des objets qui ne sont pas fabriqués pour une réception commerciale. Ce sont des OLNI : des objets littéraires non identifiés qui ont un moteur propre et se développent sans penser à un ciblage.
- Vous croisez les disciplines artistiques et publiez des ouvrages collectifs : êtes-vous attirée par des aventures collectives, comme vos amis d’Inculte ?
- Il me semble que c’ est Ie b.a.-ba de la création que de rencontrer d’autres types de création et de faire d’autres choses ensemble. Je déplore vraiment les histoires de chapelles. Il y a beaucoup plus à jouir, à profiter, d’expériences collectives.
Le collectif est aussi une force. Nous vivons une période qui ressemble à un bain bouillonnant qui nous attire vers Ie fond. C’est très déprimant ce qu’il se passe en ce moment au niveau politique. C’est quelque chose qui englue. Soit on se laisse engluer, soit on décide de résister.
- En quoi publier des livres est-il une résistance?
- Toute forme de culture est une résistance par rapport à cette politique que nous connaissons et qui bafoue la culture, la nie, la piétine. C’est aussi une question de compétence : moi je suis écrivain et directrice de collection. Le livre est mon lieu d’intervention. C’est là où je peux exprimer des choses ou en présenter d’autres.
- Mais vous pourriez publier des textes plus ouvertement politiques comme le font les éditions Agone, non?
- Chez moi, c’est plus artistique. C’est pour ça que je parlais de cheval de Troie. Ce n’est pas anodin : la résistance, elle se fait aussi au niveau artistique. Les pamphlets ou les essais politiques, ce n’est pas ce que je ferais de mieux. Ce n’est pas ma formation. D’autres font ça très bien. Moi je fais ce que je sais faire : de la fiction.
- Vous avez développé les outils liés à Internet et on peut commander vos livres sur le site des Éditions Léo Scheer. Est-ce à dire que vous ne croyez pas en l’avenir de la librairie ?
- On ne passe pas notre temps à faire des paquets. Les commandes sur Ie site, c’est surtout pour Ie fonds que les libraires n’ont pas. Nous ne concurrençons pas du tout les librairies. L’avenir de la librairie est difficile à aborder. Mais je pense que dans les villes où il y a de bonnes librairies comme Histoire de l’œil à Marseille, Sauramps à Montpellier et Ombres blanches à Toulouse, celles-ci continueront de vendre des livres de création. Ce sont des librairies incontournables. Aller chez son libraire et repartir avec un livre qu’on ne connaissait pas avant d’en discuter avec Ie libraire, ce n’est pas possible avec des plate-formes de vente sur Internet.
J’ai peut-être un côté vieux jeu, mais je pense que plus on ira vers un monde dématérialisé plus les gens auront envie d’aller dans des lieux où ils pourront échanger avec d’autres personnes. La jeune génération de libraires comme celle du Comptoir des mots à Paris est attentive à ce rapport aux lecteurs. Ce sont des libraires qui proposent beaucoup d’événementiels. Et puis, j’ai un réel attachement pour l’objet livre. Chaque ouvrage de ma bibliothèque est porteur d’une histoire dont je peux me souvenir en Ie voyant. C’est pour cela que je crois en la pérennité du livre.

Commentaires
1. Le lundi 7 septembre 2009 par Véra
2. Le lundi 7 septembre 2009 par Manuel
3. Le lundi 7 septembre 2009 par Véra
4. Le mardi 8 septembre 2009 par Replica Christian Louboutin
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