1096. Les Séditions de Karl Mengel par Peggy Sastre
Par Léo Scheer, vendredi 11 septembre 2009 :: #1096 :: rss
Sur son blog de l'Obs, Peggy Sastre parle du livre de Karl Mengel : Les Séditions (Coll M@nuscrits) :
"Je sens mon cœur battre sous les trois badges de sécurité que j'ai autour du cou.
J'avais de l'appréhension à lire ce livre. La peur de connaître déjà les textes, de m'ennuyer, de voir l'artifice : pourquoi imprimer sur papier des textes déjà très bien sur Internet. Pour la gloire ? Pour le statut ? Pour l'objet, qu'on offre ou transmet plus facilement qu'une url, encore bloquée pour cause de fracture numérique ? Bref, je ne voyais pas ce fameux intérêt de passer du virtuel au réel, brick and mortar – surtout que, oui, la chose n'était pas vraiment manufacturée pour devenir un best-seller, fond comme forme, et c'est là un compliment.
Alors il y les choses que l'on sait, l'histoire d'un espion, pas tout à fait espion, encore moins que ça, « tueur à gages » à ses heures, informateur, agent double, traître, vengeur, sado-maso, demi-pédé, avaleur de queues, séducteur...Les recherches d'identité, les gloses infinies sur qui est-il, mais vraiment, et son vrai nom, c'est quoi ? Les tentatives de discrédit dignes de rien, de moins que rien, de rien du tout : du vent dans les voiles et dans la vapeur, pas même un soupçon de buée signifiant que l'organisme fonctionne encore, quoiqu'au ralentit.
Qui est-il, cet Aloïs Hiller, ce Roman Cortès, cette Permaprodite ? J'oserais dire qu'on s'en fout, que les turlupinages d'étiquettes, ça fait longtemps qu'on pourrait en avoir fait le deuil, même si certains s'évertuent encore à allumer des cierges et à chercher, à la truelle, des indices concordants. « Je n'ai de forme que projetée », nous dit le narrateur, « ce qui la rend mouvante, et parfois vacillante, mais l'homme des cavernes dont je fais mon ordinaire est si fat qu'il n'y voit que du feu. Roman est le diable qui le tient par la queue. Quant à Madame Pierrafeu, il suffit qu'elle me croit nu pour me désaper dans l'instant, absoute par cette réciprocité commerçante que j'abhorre. Mais ils sont rares, en vérité, ceux qui savent ce qu'est vraiment l'eau nue. »
Les Séditions pourrait ressembler en effet à un roman élitiste, avec des clés en guise de guirlandes, un roman parfois cabot, parfois diva, à l'image de son narrateur, « jeune traducteur freelance de l'ONU, plutôt bien de sa personne et qui plaît un peu (trop) aux deux sexes » - avec des petits défauts qui pourraient faire sourire, comme ces autres primo-romancières qui se peignent en femmes fatales. Sauf qu'il est un roman en contrepoint, qui – et c'est là l'une de ses très grandes forces -, réussit à superposer les lignes mélodiques sans friser une seule minute la cacophonie, se moquant constamment du lecteur « caverneux » qui voudrait y trouver une trame, une logique, un liant, comme si cette description d'un humain en déracinement avait besoin d'un peu plus de maïzena pour bien coller à la pâte prédigérée qu'on nous refourgue habituellement en littérature. Pas de rebondissements donc, dans Les Séditions, mais beaucoup de mensonges et de fausses pistes, comme cette vengeance qui (*spoiler*), ne sera jamais assouvie, pas en tout cas dans l'espace créé et circonscrit des 178 pages. Beaucoup de risques aussi, de passages à vide, sur le vide, en vertige et équilibre précaire. Et des subtilités, de la dentelle, des gros coups de poing bien gras, et un peu de sang séché.
« Comme au quatrième étage de la Loubianka, je me relève en commençant à compter les secondes, deux, je me concentre sur la respiration, trois, je passe derrière lui, cinq, paume gauche sur la glotte, je le tire en arrière, six, j'enroule mon bras droit autour de sa tête, à la hauteur des oreilles, le creux du coude contre l'arrière du nez, les doigts qui se referment sur l'occiput, huit, rotation brutale dans le sens des aiguilles d'une montre, il faut tirer d'un seul coup, tovaritch, les craquement que je déteste, il y en a quatre, très rapprochés, neuf, il est mort. »
Les Séditions est une chimère, dans les deux (ou trois) sens du terme. Par rapport avec la collection connue des Séditions du Zoeil ? Pas tout à fait la même, pas tout à fait une autre – un truisme sous lequel se cache parfois le talent. Sans conteste un coup gagnant. Doublé, ce qui ne gâche rien, d'un très (kré) bon livre.
Peggy Sastre. Le 5 septembre 2009 Nouvel Obs

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