1231. Hegel en Haïti (3) par Alain Baudemont
Par general, vendredi 22 janvier 2010 :: #1231 :: rss
Sans titre, sans nom, je viens de Ayiti, c'est ma belle terre des hautes montagnes, mais je suis noir. Je n'ai jamais été libre, mon maître m'interdit de porter les armes, sauf pour la chasse. Si je désobéis, si je fuis, c'est mon désir de désobéir, c'est mon désir la fuite, mais que j'échoue à fuir, mon maître me coupe les oreilles et me marque au fer rouge; qu'importe mes oreilles, je suis sourd déjà , mais je suis obstiné; d'où me vient cette lumineuse obstination; ma deuxième fuite, je le sais d'avance, me fait perdre mon jarret, mon maître le coupe, beaucoup de mes soeurs et de mes frères ont perdu leurs jarrets; qu'importe encore mon jarret quand mon maître ne peut couper ma lucide obstination, elle me reste; La troisième fois, je fuis encore, mon maître me reprend, il me puni de mort; pendu, le vent de mes hautes montagnes vient, et me balance ni joyeux, ni libre, ni heureux, ni rien après mon infortuné désir, un grincement peut-être, la corde et le bois sûrement, un bruit quand même, un vent d'aucun paraclet me balance, je suis mort, je n'existe plus, mon maître aussi me perd.
Il existerait un droit chemin qui éviterait à celui qui en sort de recevoir de la part de son maître, chicotte en main, un terrible châtiment corporel.
Ma cendre est sans statut
Comme péri le boa
Ici j'ai terre, mais crûment je meurs.
Face au grand blanc de la noblesse, férocement inégalitaire, face aux riches planteurs, dessus et dessous ma privation, face aux grands bourgeois, dans tous les sens du négoce, face aux petits fonctionnaires et petits employés, face aux petits ouvriers petits blancs, là où se dissimulait l'horrible refus de l'égalité, tout de moi réclamait la liberté. Je trouve étrange, quand même, que mes frères et mes soeurs longtemps après la liberté enfin trouvée et l'indépendance enfin acquise aient continué de lutter, comme si la résistance à l'oppression leur était apparue, en soi, plus noble comme aspiration, plus universelle comme valeur.
Mais qui donc parle, en cette masse de langage, entendu comme en murmure...
Est-ce un enfant... est-ce personne... qui a brisé sa vie, qui a brisé ses amours, qui a brisé ses émois, son existence, son histoire... Qui est celui qui parle, qui est celui qui écrit dans une demi-conscience malheureuse, avec beaucoup de naïveté, et un peu d'innocence...
Il n'y a pas à s'y tromper, la théorie est grise, Michel l'aura dit, celui qui parle est vert, celui qui parle est l'arbre d'or de la vie (...)
... Si Monsieur Hyppolite, un ami de l'arbre d'or, aimait à citer agréablement le mot de Hegel sur la modestie du philosophe qui perd toute singularité, (oyez, oyez, la singularité) l'arbre d'or (peut-on imaginer qu'un arbre parle) lui répondait qu'il n'est pas sans intérêt de se pencher, avec plus de précision encore, se pencher nanolinguistiquement (nous sommes en 2010) sur cette théorie de l'information qui permet de découvrir, dans l'épaisseur des processus naturels et des échanges du vivant, la structure d'un message, et ainsi de donner un statut à des discours philosophiques, ou d'autres discours amoureux, romantiques, techniques etc... qui n'ont pas encore été prononcés, par personne, ni écrits, issus d'aucun clavier, ou mains de femme, ou d'homme...
... À l'époque où Hegel est professeur de philosophie, d'autres gens, beaucoup d'autres gens, autour de lui, pensaient que la philosophie touchait à son terme, coïncident ainsi avec l'idée que... Dieu était mort.
Quand pour Feuerbach, Dieu est l'illusion qui aliène l'Homme, qu'il faut par conséquent balayer cette illusion, et qu'ainsi l'Homme prendra conscience de sa liberté; quand pour Nietzsche, Dieu enfin mort la métaphysique l'est aussi, mais que la place vide, ce n'est absolument pas l'homme qui prend la place de Dieu, l'Homme, pour Nietzsche, étant aussi mort que ce dernier; Hegel, lui, voit la Raison prendre la place vide et l'esprit humain se réaliser peu à peu (...) Je ne vois quant à moi, dit l'arbre d'or, pas du tout un surhomme, celui qui aurait surmonté l'absence de Dieu, et l'absence de l'homme, dans un mouvement de dépassement... Aucun surhomme...
... La mer montait lentement, il était déjà tard,
l'arbre tremblait de ce que la mer allait effacer, comme autant de châteaux de sables; peut-être lui même, l'arbre, serait effacer; l'important, en cet instant, et désormais, c'est de se gouverner soi-même, pensait l'arbre (peut-on imaginer qu'un arbre pense, bien ou mal, là n'est pas la question, peut-on imaginer) mais beaucoup marchent sur leurs branches; c'est une idée bizarre et se sont de drôles d'arbres, navrants, irrespectueux des autres branches. Ce n'est pas faux, oui, je suis assez solitaire et je contemple sans cesse... les nuages, qui font et défont, c'est comme un véritable jeu, des images quelquefois jolies, quelquefois laides, ou carrément horribles, je n'aime pas quand elles sont horribles; ce n'est pas faux, je me lie peu aux autres arbres, mais parfois, de mes hautes branches, je touche les feuilles de mon voisin, à peine dix secondes, pour ainsi dire toutes les morts d'Évêque, et des morts d'Évêque, Dieu seul sait, qu'Il me pardonne mon audace, que ça court pas la France.
Sinon, oui, je crois, à ma manière, que l'amitié peut-être forte, et ne pas se prêter trop au commentaire.
Alain Baudemont le 22 janvier 2010

Commentaires
1. Le vendredi 22 janvier 2010 par jcm
2. Le dimanche 7 février 2010 par Arkenziella
3. Le dimanche 7 février 2010 par Alain Baudemont
4. Le dimanche 7 février 2010 par Arkenziella
5. Le lundi 8 février 2010 par Véra et sa ribambelle
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