1257. Conférence (Le chapitre III-VIII)
Par Léo Scheer, mardi 23 février 2010 :: #1257 :: rss
Voici donc la traduction en français moderne de Guy de Pernon (disponible sur le Net) des 65 paragraphes du chapitre VIII du IIIe livre (L'Art de conférer) des Essais qui sont à l'origine du projet de Traité:
1. C’est un usage de notre justice que d’en condamner quelques-uns pour servir d’exemple aux autres. Les condamner parce qu’ils ont commis une faute, ce serait une sottise, comme le dit Platon : ce qui est fait ne se peut défaire. Mais c’est afin qu’ils ne commettent plus de semblables fautes, ou pour qu’on évite de faire comme eux. On ne corrige pas celui que l’on pend, on corrige les autres par lui. Je fais de même : mes erreurs sont bientôt considérées comme naturelles, incorrigibles, irrémédiables. Mais si les honnêtes gens sont utiles au public qui les imite, peut-être que je serai utile, moi, parce qu’on évitera de m’imiter !
2. Si je rends publiques mes imperfections, et si je les condamne, on saura s’en méfier. Il m’est plus glorieux de m’accuser des aspects de moi-même auxquels j’attache le plus d’importance, que de m’en féliciter. Voilà pourquoi j’y reviens, et m’y arrête aussi souvent. Mais tout bien pesé, on ne parle jamais de soi sans dommage : les accusations que l’on porte contre soi-même sont toujours amplifiées, et les louanges mises en doute.
3. Il est peut-être des gens qui sont comme moi : je tire plus de profit de l’opposition que de la similitude, en fuyant qu’en suivant. C’est à cette façon de s’instruire que songeait Caton l’Ancien quand il disait que les sages ont plus à apprendre des fous que les fous des sages; et Pausanias raconte qu’un joueur de lyre de l’antiquité contraignait ses élèves à aller écouter un mauvais joueur qui logeait en face de chez lui, pour qu’ils apprennent à détester ses fausses notes et ses mesures bancales. L’horreur de la cruauté me rejette bien plus vers la clémence qu’aucun modèle de clémence ne saurait m’y attirer. Un bon écuyer ne corrige pas autant mon assiette de cavalier que ne le fait la vue d’un procureur, ou d’un Vénitien à cheval. Une mauvaise façon de parler corrige mieux la mienne que ne le fait une bonne. Tous les jours, le sot comportement d’un autre me sert d’avertissement et de conseil. Ce qui agace touche et éveille mieux que ce qui plaît. Notre époque est plus propice à l’apprentissage à rebrousse-poil, par répulsion que par adhésion, par différence que par accord. Comme les bons exemples m’instruisent peu, je me sers des mauvais, dont la leçon m’est habituelle. Je me suis efforcé de me rendre agréable autant que ceux que je voyais étaient ennuyeux, aussi ferme que je les voyais mous, aussi doux que je les voyais revêches, aussi bon que j’en voyais de méchants. Mais c’était là me fixer des buts impossibles à atteindre.
4. L’exercice le plus fructueux et le plus naturel pour notre esprit, c’est pour moi la conversation. Je trouve cette activité plus douce que n’importe quelle autre dans notre vie. Et c’est la raison pour laquelle, si j’étais maintenant obligé de choisir, je crois bien que je consentirais plutôt à perdre la vue que l’ouïe ou la parole. Les Athéniens, et les Romains de même, mettaient cet exercice à une place d’honneur dans leurs Académies. À notre époque, les Italiens en ont conservé quelques vestiges, pour leur plus grand profit : on le voit quand on compare leur esprit avec le nôtre. Étudier les livres est une activité tranquille, calme, qui n’excite pas ; la conversation apprend et exerce en même temps. Si je m’entretiens avec un esprit de valeur et redoutable polémiste, il me presse sur les flancs et m’aiguillonne à droite et à gauche : ses idées stimulent les miennes. La jalousie, l’attrait de la gloire, la compétition me poussent et me font me dépasser. Être du même avis, c’est quelque chose de tout à fait ennuyeux dans une conversation.
5. Mais si notre esprit se fortifie par la communication avec des esprits vigoureux et bien faits, on ne saurait dire combien il perd et s’abâtardit par la fréquentation continuelle avec les esprits faibles et malades. Il n’est aucune contagion qui se répande autant que celle-là . J’ai suffisamment d’expérience pour savoir combien il en coûte. J’aime contester, discuter, mais avec peu de gens, et pour mon usage personnel : servir de spectacle pour les grands de ce monde, et faire à toute force parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est là un comportement peu recommandable pour un homme d’honneur.
6. La sottise est certes une mauvaise chose ; mais ne pas pouvoir la supporter, s’en irriter et s’en ronger les sangs, comme je le fais, est une autre sorte de maladie, qui ne le cède guère à la sottise quant aux désagréments qu’elle cause. Et c’est ce que je veux condamner chez moi maintenant.
7. Je lie facilement conversation, et je me lance dans les discussions très librement, du fait que les opinions ne trouvent guère chez moi un terrain où elles puissent pénétrer et s’enraciner profondément. Aucune affirmation ne m’impressionne, aucune croyance ne me blesse, aussi contraire soit-elle à la mienne. Il n’est aucune idée, aussi légère et extravagante qu’elle puisse être, qui ne m’apparaisse bien comme le fruit de l’esprit humain. Nous autres qui nous refusons à prononcer des condamnations, nous sommes peu concernés par la diversité des opinions ; et si nous ne portons pas de jugement, nous prêtons facilement l’oreille. Quand l’un des plateaux de la balance est vide, je laisse osciller l’autre en y mettant les songes creux d’une vieille femme1. Et je crois bien avoir quelque excuse à préférer les nombres impairs, le jeudi au vendredi, si j’aime mieux être douzième ou quatorzième que le treizième à table, si j’aime mieux voir un lièvre courir le long de mon chemin plutôt que de le voir traverser quand je suis en voyage, et si je donne enfin plutôt mon pied gauche à chausser que le droit. Toutes ces rêvasseries auxquelles on accorde de l’importance autour de nous méritent au moins qu’on les écoute. Pour moi, elles ne pèsent pas lourd — mais elles ont quand même un poids ; elles sont comme les opinions populaires et sans fondement, qui ne sont pas grand-chose, mais qui sont tout de même un peu plus que rien, naturellement. Et celui qui ne s’y abandonne pas un peu tombe peut-être dans le travers de l’obstination, croyant éviter celui de la superstition.
8. Ainsi les contradictions dans les jugements que l’on porte ne m’étonnent pas, elles ne me gênent pas. Elles éveillent seulement mon attention, et me donnent à penser. Nous n’aimons guère la critique, et il faudrait au contraire la rechercher et s’y soumettre, quand elle se présente sous la forme de discussion et non de discours magistral. Quand on rencontre une opposition, on ne se demande même pas si elle est fondée, mais comment s’en débarrasser, à tort ou à raison. Au lieu de lui tendre la main, nous lui sortons les griffes. Je peux supporter d’être rudoyé par mes amis : « Tu es un sot, tu rêves !... », car j’aime qu’on s’exprime à cœur ouvert entre gens bien élevés, et que les mots rejoignent la pensée. Il faut fortifier notre ouïe et l’endurcir contre la suavité des discours de convention. J’aime la compagnie et la familiarité, quand elles sont fortes et viriles, une amitié qui se plaît dans la rudesse et la force de la relation qu’elle établit, comme l’amour dans les morsures et les sanglantes égratignures qu’il inflige.
9. La conversation n’est ni assez vive ni de bon aloi si elle ne tourne pas à la querelle, si elle est policée et artificielle, si elle craint l’affrontement, si elle est guindée. Car il n’est de discussion sans vive contradiction. Quand on me contrarie, on éveille mon attention, et non pas ma colère : je vais au-devant de celui qui me contredit, qui m’instruit. Nous devrions avoir en commun tous les deux le souci de la vérité. Mais que va-t-il répondre ? Sous l’effet de la colère, son jugement est déjà obscurci, le trouble s’en est emparé avant la raison. Il serait intéressant de parier sur l’issue de nos discussions, et qu’il demeure une trace matérielle de nos pertes, afin d’en tenir le compte et que mon valet puisse me dire : « L’an passé, il vous en coûta cent écus, à vingt reprises, pour avoir été ignorant et entêté. »
10. Je fais fête à la vérité, et je la chéris, en quelque main que je la trouve, et je me rends allègrement à elle, je lui tends mes armes de vaincu, du plus loin que je la vois s’approcher. Et pourvu qu’on n’y procède pas à la façon trop impérieuse d’un maître d’école, je prends plaisir à être repris2. Et je m’arrange avec ceux qui m’accusent, plus souvent par politesse que par volonté de m’amender : c’est que j’aime encourager la liberté de ceux qui me critiquent par ma facilité à leur céder3. Il est toutefois malaisé de convaincre les gens de mon temps de se comporter ainsi : ils n’ont pas le courage de critiquer les autres parce qu’ils ne peuvent supporter de l’être eux-mêmes, et ils parlent toujours de façon détournée en présence les uns des autres.
11. Je prends tellement de plaisir à être jugé et connu qu’il m’est assez indifférent que ce soit l’un ou l’autre. Ma pensée se contredit et se condamne elle-même si souvent que c’est pour moi la même chose quand un autre le fait — d’autant plus que ses critiques n’ont pour moi d’autre importance que celle que je leur accorde. Mais je me brouille avec celui qui se comporte avec arrogance, comme quelqu’un que je connais qui regrette d’avoir donné son avis si on ne le suit pas, et se considère même comme offensé si l’on a tardé à le suivre. On pourrait dire que si Socrate accueillait toujours en riant les objections que l’on opposait à son discours, c’est qu’il y avait une telle force en lui qu’il devait for- cément l’emporter, et qu’il les recevait comme les éléments d’un nouveau triomphe. Et à l’inverse, nous voyons bien qu’il n’est rien qui nous rende aussi vulnérables à la contradiction que l’idée que nous avons de notre supériorité vis-à -vis de l’adversaire et le mépris que nous avons pour lui : il nous semble normal que ce soit plutôt au faible d’accepter de bon gré les critiques qui vont le réformer et le corriger. Et à la vérité, je recherche plutôt la société de ceux qui me secouent que de ceux qui me craignent, car c’est un plaisir fade et nuisible que d’avoir affaire à des gens qui nous admirent et nous cèdent la place. Anthistène ordonna à ses enfants de ne jamais savoir gré ni rendre grâce à celui qui leur adressait des louanges. Quand, dans l’ardeur du combat, je me plie aux raisonnements de mon adversaire, je me sens bien plus fier de triompher ainsi de moi-même que lorsque je remporte sur lui la victoire à cause de sa faiblesse.
12. Je dois dire encore que j’accepte et approuve toutes les attaques directes, aussi médiocres soient-elles, mais que je suis très atteint par celles qui me sont portées en dehors des règles de bonne conduite. Peu m’importe de quoi il s’agit, toutes les opinions sont pour moi équivalentes, et la victoire de telle ou telle m’est à peu près indifférente. Je puis débattre un jour entier, paisiblement, si le débat est conduit en bon ordre. Car ce n’est pas tant la force et la subtilité que je demande, mais l’ordre : celui qui se voit tous les jours dans les altercations entre bergers et entre garçons de boutique, et jamais entre nous. S’ils s’écartent du droit chemin, c’est en matière d’incivilité : nous le faisons bien, nous aussi ! Mais leur agitation et leur impatience ne les écartent pas de leur sujet : leur propos suit son cours. S’ils parlent avant leur tour, s’ils se coupent la parole, du moins se comprennent-ils. Pour moi, on répond toujours fort bien si on répond à ce que je dis. Mais quand la discussion est confuse, désordonnée, je me désintéresse de la question, je m’attache à la forme avec irritation et brutalité, je me jette dans une façon de débattre entêtée, malveillante et autoritaire, dont je rougis ensuite.
13. Il est impossible de discuter de bonne foi avec un sot. Ce n’est pas seulement mon jugement qui se corrompt du fait d’un maître si impétueux : ma conscience elle aussi.
14. Il faudrait interdire et punir nos disputes comme d’autres « crimes verbaux ». Quels vices n’éveillent-elles pas, n’entassent-elles pas, du fait qu’elles sont toujours suscitées et conduites par la colère ! Nous nous dressons d’abord contre les idées, puis contre les hommes. Nous n’apprenons à discuter que pour contredire ; chacun contredisant et étant à son tour contredit, tout cela fait que la discussion n’a pour résultat que de ruiner et anéantir la vérité. C’est pour cela que Platon, dans sa « République », interdit cet exercice aux esprits obtus et demeurés.
15. À quoi bon vous mettre en chemin pour rechercher la vérité avec quelqu’un qui n’a ni bon pied ni allure qui vaille ? On ne fait pas de tort au sujet quand on l’abandonne pour s’enquérir du moyen de le traiter. Je ne parle pas ici d’un moyen scolastique et artificiel, mais d’un moyen naturel, celui d’une saine intelligence. Et quel sera le résultat de tout cela ? L’un s’en va à l’est, l’autre à l’ouest : ils en oublient l’essentiel, perdu dans la cohue des idées incidentes. Au bout d’une heure de tempête, ils ne sa- vent plus ce qu’ils cherchent : l’un est trop bas, l’autre trop haut, le troisième à côté de la cible. L’un s’attache à un mot et à une ressemblance ; l’autre ne s’occupe plus de ce qu’on lui oppose, tant il est lancé dans sa course, et ce qui compte pour lui, c’est de suivre son idée, et non ce que vous dites. Un autre, ne se sentant pas assez solide, s’effraie de tout, refuse tout, emmêle tout dès le début et embrouille le sujet ; à moins que dans le fort du débat, il ne se rebelle et se taise4 platement, montrant son dépit en affectant un orgueilleux mépris, ou se faisant faussement modeste pour mieux fuir le combat. Pourvu que celui-ci frappe, peu lui importe à quel point il se découvre ; l’autre au contraire, compte ses mots et les soupèse comme des arguments. Celui-là ne tire avantage que de sa voix et de ses poumons ; cet autre se contredit lui-même ; et celui-ci vous assourdit de préambules et digressions inutiles ; cet autre encore n’a que des injures à la bouche, et cherche une « querelle d’Allemand5 » pour échapper à la compagnie et à la conversation d’un esprit qui bouscule le sien. Ce dernier ne comprend rien à la question, mais vous retient prisonnier dans la clôture formelle de ses phrases et dans les formules de son savoir-faire.
16. Or, qui ne se méfierait des sciences, et ne se demanderait si elles peuvent lui fournir quelque réel profit pour les besoins de la vie, en considérant l’usage que nous en faisons ? « Ces études qui ne guérissent rien.» Qui a jamais amélioré son intelligence par la logique ? Où sont ses belles promesses ? « Ni à mieux vivre, ni à mieux raisonner.»Voit-on plus de cafouillage dans le caquet des harengères que dans les disputes publiques des hommes qui font profession d’éloquence ? J’aimerais mieux que mon fils apprît à parler dans les tavernes que dans les écoles de la parlerie... Prenez un Docteur ès Lettres, discutez avec lui : pourquoi ne nous fait-il pas sentir son excellence en la matière, pourquoi ne comble-t-il pas les femmes et les ignorants que nous sommes par la solidité de ses raisonnements et la beauté de son exposé ? Comment se fait-il qu’il ne nous domine pas, ne nous persuade pas à sa guise ? Un homme aussi qualifié, sur le fond et sur la conduite d’une discussion, pourquoi mêle-t-il à son escrime verbale des injures, des débordements et de la hargne ? Qu’il abandonne ses insignes6, sa robe, et son latin, qu’il cesse de nous rebattre les oreilles de son Aristote tout pur et tout cru, et vous le prendrez pour l’un d’entre nous, ou même pire. Il me semble qu’avec ces détours et entrelacs de langage dans lesquels ils nous enserrent, il en va de même que pour les joueurs de passe-passe : leur souplesse vient à bout de nos forces et de nos sens, mais elle n’ébranle pas pour autant nos convictions : hormis ces tours de bateleurs, ils ne font rien qui ne soit banal et ordinaire. Pour être si savants, ils n’en sont pas moins stupides.
17. J’aime et honore le savoir, autant que ceux qui le possèdent. Dans son usage véritable, c’est la conquête la plus puissante et la plus noble des hommes. Mais le savoir de ceux (et ils sont en nombre infini) qui fondent sur lui leur valeur et leur capacité, qui font dépendre leur jugement de leur mémoire, « qui se cachent à l’ombre des autres », et ne peuvent rien faire autrement que par des livres, celui-là , je le hais, j’ose le dire, et même un peu plus que la bêtise. Dans mon pays, et de mon temps, le savoir qu’on enseigne remplit bien les bourses, mais nullement les esprits. Quand il en trouve des faibles en face de lui, il les écrase et les étouffe, en fait une masse crue et indigeste. Si ce sont des esprits déliés, il les purifie volontiers, les éclaircit et les rend impalpables au point de les anéantir. C’est quelque chose qui n’a guère de valeur en soi, un accessoire très utile pour les âmes bien nées, mais pernicieux et nocif pour les autres. Je devrais dire plutôt : quelque chose dont l’usage est très précieux, et qu’on n’obtient pas à vil prix : dans une main, c’est un sceptre, dans une autre un hochet. Mais poursuivons...
18. Quelle plus grande victoire pouvez-vous espérer que d’apprendre à votre ennemi qu’il ne peut vous combattre ? Quand vous prenez l’avantage avec ce que vous proposez, c’est la vérité qui gagne ; quand vous prenez l’avantage par l’organisation et la conduite de la discussion, c’est vous qui gagnez. Il me semble que chez Platon et Xénophon, Socrate s’occupe plus des interlocuteurs que de la question qui est discutée, et plus de donner à Euthydème et Protagoras7 une idée de leur sottise, que de la sottise de leur spécialité. Il s’empare de la première question qui se présente, comme quelqu’un qui a mieux à faire que de la tirer au clair, à savoir : éclairer les esprits qu’il s’efforce de manier et d’exercer. Les efforts et la chasse sont en fait notre vrai gibier, nous n’avons aucune excuse de mal la conduire ; ne rien attraper, c’est autre chose. Car si nous sommes nés pour rechercher la vérité, l’atteindre est une autre affaire. Elle n’est pas, comme le disait Démocrite, « cachée au fond des abîmes », mais plutôt installée à une hauteur infinie dans la connaissance divine. Le monde n’est qu’une école pour sa recherche. La question n’est pas de savoir qui atteindra le but, mais celui qui s’y prendra le mieux. Car celui qui dit vrai peut tout autant faire l’idiot que celui qui dit faux : il s’agit là de la manière de faire, et non de ce que l’on dit. De par mon caractère, je considère aussi bien la forme que la substance, autant l’avocat que la cause, comme Alcibiade prescrivait qu’on le fît.
19. Et tous les jours, je m’amuse à lire des auteurs sans m’occuper de ce qu’ils savent ou non : j’y cherche leur façon d’écrire, et non le sujet qu’ils traitent, tout comme je recherche la conversation avec un esprit fameux, non pour qu’il m’enseigne quelque chose, mais pour le connaître8, et que le connaissant, s’il en vaut la peine, je l’imite.
20. N’importe qui peut dire des choses vraies ; mais parler de façon méthodique, avec sagesse et compétence, peu de gens en sont capables. C’est pourquoi la fausseté due à l’ignorance ne me choque pas, mais l’ineptie, oui. J’ai mis un terme à plusieurs marchés qui m’étaient utiles à cause des sottes contestations de ceux avec qui je marchandais. Je ne suis même pas ému une fois dans l’année par les fautes commises par ceux sur lesquels j’ai autorité ; mais en ce qui concerne la stupidité et l’obstination de leurs allégations, excuses et défenses, qui ne sont que des âneries et autres bêtises, c’est tous les jours que nous nous prenons à la gorge. Ils ne comprennent ni ce qui se dit, ni pourquoi on le dit, et répondent de même : c’est à désespérer ! Je ne me cogne jamais la tête que contre une autre tête, et je m’accommode plus facilement des défauts de mes gens que de leur audace, de leurs façons importunes, de leur sottise. Qu’ils en fassent moins, pourvu qu’ils soient capables de le faire. Vous vous imaginez que vous allez exciter leur volonté ? Mais d’une souche, on ne peut rien espérer ni obtenir qui vaille.
21. Et si je prenais les choses autrement ? Peut-être. Et c’est une raison de me reprocher mon agacement, car je considère qu’il est aussi mauvais chez celui qui a raison que chez celui qui a tort. Car c’est toujours faire preuve d’une humeur tyrannique de ne pouvoir supporter quelque chose qui est différent de soi. Et il n’est en vérité pas de plus grande fadaise, ni plus courante, que de s’émouvoir et d’être piqué par les fadaises du monde. Pas de plus étrange non plus, car elle nous irrite principalement contre nous-même, et ce philosophe des temps anciens dont j’ai déjà parlé ailleurs n’aurait jamais manqué de causes pour ses pleurs, s’il s’était seulement regardé9. Mison, l’un des Sept Sages, qui avait un caractère timonien et démocritien, comme on lui demandait pourquoi il riait tout seul, répondit : « De ce que je ris seul. »
22. Combien de sottises est-ce donc que je prononce tous les jours, ou dans ce que je réponds, selon moi ? Et combien plus nombreuses encore selon les autres ? Si je m’en mords les lèvres, que doivent-ils faire, eux ? Après tout, il faut bien vivre avec les vivants et laisser l’eau couler sous les ponts sans nous en occuper, ou au moins, sans en être troublé plus que ça. Car enfin, comment se fait-il que nous pouvons rencontrer quelqu’un qui a le corps tordu et mal bâti sans nous en émouvoir, et que nous ne pouvons supporter la rencontre avec un esprit mal fait sans que cela nous mette en colère ? Cette sévérité anormale tient plus au juge qu’à la faute. Ayons toujours à la bouche ce mot de Platon : « Si je trouve que quelque chose est malsain, n’est-ce pas parce que je le suis moi-même ? Ne suis-je pas moi-même fautif ? Mon reproche ne peut-il se retourner contre moi ? » Sage et admirable rappel qui vient fouetter la plus universelle et la plus commune des erreurs humaines : ce ne sont pas seulement les reproches que nous nous faisons les uns aux autres, mais également nos raisonnements, nos arguments, la matière même de nos controverses, qui peuvent le plus souvent être retournés contre nous : nous nous enferrons sur nos propres armes. Et l’antiquité m’en a fourni bien des exemples édifiants. Voilà un mot qui fut habilement dit et bien à propos par celui qui l’inventa Chacun aime l’odeur de son fumier11.
23. Nos yeux ne voient rien par-derrière. Cent fois par jour, nous nous moquons de nous en nous moquant du voisin, nous détestons chez les autres les défauts qui sont manifestement les nôtres et nous nous en étonnons impudemment. Hier encore, j’ai eu l’occasion de voir quelqu’un d’intelligent qui se moquait aussi justement que plaisamment de la façon stupide dont un autre casse la tête à tout le monde avec ses généalogies et ses alliances, d’ailleurs plus qu’à moitié fausses (car ce sont les gens chez qui ces qualités sont les plus douteuses qui se jettent le plus volontiers dans des propos de ce genre). Mais si celui qui se moquait avait fait un petit retour sur lui-même, il aurait vu qu’il n’était guère moins prolixe et moins assommant quand il se répand sur les prérogatives de la famille de sa femme ! Ô l’importune présomption dont la femme se voit affublée par les mains de son mari lui-même ! S’il comprenait le latin, il faudrait lui dire : Courage ! Si elle n’est pas assez entichée d’elle-même, insiste !
24. Je ne demande pas que celui qui critique soit toujours sans tache, car personne ne pourrait critiquer qui que ce soit ; ni même qu’il soit exempt des défauts qu’il stigmatise. Mais je dis que le jugement que nous portons sur un autre ne doit pas nous dispenser d’un sévère13 jugement sur nous-même. C’est un devoir de charité, de la part de celui qui ne peut se débarrasser d’un défaut, de chercher néanmoins à l’ôter chez les autres, où peut-être il est moins profondément ancré. Ce n’est pas non plus, à mon avis, une réponse convenable que de dire à celui qui me signale mon défaut qu’il est aussi présent chez lui. Que faire, alors ? Un avertissement est toujours le bienvenu, et utile. Si nous avions un meilleur nez, notre ordure devrait nous sembler plus puante que les autres, parce que c’est la nôtre. Socrate pense que celui qui se trouverait coupable, en même temps que son fils et un étranger, de quelque violence et injustice, devrait se présenter lui-même d’abord à la condamnation de la justice, et implorer la main du bourreau pour se purifier, mais qu’il devrait ensuite y présenter son fils, et en dernier lieu, l’étranger. Si ce précepte semble un peu trop idéal, disons que le coupable en question devrait au moins se présenter en premier au châtiment de sa propre conscience.
25. Les sens sont nos premiers et propres juges, et ils ne Les perçoivent les choses que du fait des événements extérieurs : il n’est donc pas étonnant que dans tous les rouages de notre société il y ait un universel et perpétuel mélange de cérémonies et d’apparences, si bien que c’est en cela que consiste la part la meilleure et la plus réelle des règles de la société. Et pourtant, c’est toujours de l’homme qu’il s’agit, et sa nature est bel et bien corporelle. Que ceux qui ont voulu mettre en vigueur, ces années-ci, des rites religieux trop contemplatifs et trop immatériels ne s’étonnent pas s’il en est qui pensent que, de ce fait, la religion leur aurait échappé et filé entre les doigts si elle ne se maintenait en tant que marque, titre, et instrument de division de partis plus que par elle-même. Il en est de même dans la conversation : la gravité, le costume et la situation de celui qui parle donne souvent du crédit à des propos sans intérêt, voire stupides. On ne peut douter qu’un tel personnage, avec une telle cour autour de lui, et si redouté, n’ait en lui quelque capacité différente de celle du commun ; qu’un homme à qui l’on donne tant de missions, tant de fonctions officielles, si dédaigneux et si plein de morgue, ne soit plus habile que cet autre qui le salue de loin et que personne n’emploie. Ce ne sont pas seulement les mots, mais aussi les grimaces de ces gens-là qui sont admirés et pris en compte, puisque chacun s’ingénie à leur trouver quelque belle et solide interprétation. S’ils condescendent à prendre part à une conversation ordinaire, et qu’on leur présente autre chose que de l’approbation et du respect, alors ils vous assomment avec l’autorité de leur expérience : ils ont entendu ceci, ils ont vu cela, ils ont fait ça... vous êtes accablé sous les exemples. Je leur dirais volontiers que le fruit de l’expérience d’un chirurgien n’est pas simplement l’histoire de ses interventions : se souvenir qu’il a guéri quatre malades de la peste et trois de la goutte, et ne pas être capable d’en tirer de quoi former son jugement, cela ne nous fait pas sentir qu’il soit devenu plus sage par la pratique de son art. De la même façon que dans un concert instrumental, on n’entend pas le luth, ni l’épinette, ni la flûte, mais une harmonie globale, l’assemblage et le résultat de tout cela ensemble.
26. Si les voyages et les fonctions officielles ont pu améliorer ces personnages importants, cela devrait se voir dans leurs productions intellectuelles. Il ne suffit pas d’accumuler les expériences, il faut les soupeser et les confronter ; il faut les avoir assimilées et distillées pour en tirer les idées et les conclusions qu’elles recèlent. Il n’y eut jamais autant d’historiens qu’aujourd’hui : il est toujours bon et utile de les écouter, car ils nous offrent quantité de conseils avisés et louables tirés du magasin de leur mémoire, et dont une grande partie, certes, vient en aide dans la vie. Mais ce n’est pas ce que nous cherchons en ce moment : nous cherchons si ces conteurs et recueilleurs d’histoires sont louables pour eux-mêmes.
27. Je hais toute espèce de tyrannie, dans les paroles comme dans les faits. Je me dresse volontiers contre les éléments extérieurs futiles qui faussent notre jugement par le biais de nos sens, et observant de près ceux que l’on prétend extraordinaires, je trouve que ce sont, au mieux, des hommes comme les autres : Car il est rare, le sens commun, Dans ces hautes sphères. Peut-être aussi les estime-t-on moins et les voit-on plus petits qu’ils ne sont, du fait qu’ils entreprennent et se montrent plus, et qu’ils ne correspondent pas au fardeau qu’ils se sont imposé ? Il faut plus de vigueur et de force chez le porteur que dans la charge qu’il porte. Celui qui n’a pas encore donné toute sa force vous laisse vous demander s’il lui en reste encore, ou s’il est allé au bout de lui-même. Celui qui succombe à sa charge montre ses limites et la faiblesse de ses épaules. C’est pourquoi on voit tant d’inaptes parmi les gens savants, et plus qu’ailleurs : on en eût fait de bons administrateurs de biens, de bons marchands, de bons artisans : leurs capacités naturelles étaient taillées pour cela. Mais la science est quelque chose de bien lourd, et ils s’affaissent sous elle. Pour étaler et répartir cette matière puissante, pour l’employer et s’en servir, leur intelligence n’a ni assez de vigueur, ni assez d’habileté : elle ne peut habiter qu’en de fortes natures, et elles sont bien rares. Les esprits faibles, dit Socrate, corrompent la dignité de la philosophie en la manipulant, car elle semble inutile et pernicieuse quand elle est mal utilisée. Voilà comment ces esprits-là se corrompent et s’abrutissent. Comme le singe dont le visage imite celui de l’homme, Qu’un enfant, pour jouer, affuble d’une étoffe de soie Laissant le dos et le derrière à découvert, Pour la plus grande joie des convives.
28. Il en est de même pour ceux qui nous dirigent et nous commandent, qui tiennent le monde dans leurs mains : ce n’est pas suffisant pour eux d’avoir une intelligence ordinaire, et de pouvoir ce que nous pouvons. Ils sont bien loin en dessous de nous s’ils ne sont pas bien loin au-dessus : comme ils nous promettent plus, ils nous doivent plus aussi. Et c’est pourquoi le silence est pour eux non seulement une façon de se donner l’air grave et d’inspirer le respect, mais souvent aussi profitable et avantageuse. Ainsi Mégabysus14, étant allé rendre visite au peintre Apelle15 dans son atelier, y resta longtemps sans mot dire ; puis il commença à discourir sur ses œuvres. Ce qui lui valut cette dure réprimande : « Tant que tu gardais le silence, tu semblais être quelque chose de grand à cause de tes colliers et de ta mise pompeuse ; mais maintenant que nous t’avons entendu parler, il n’est pas jusqu’aux garçons de mon atelier qui ne te méprisent. » Ces ornements magnifiques, ces hautes fonctions ne lui permettaient pas d’être ignorant comme un homme du peuple, et de parler de la peinture en dépit du bon sens : il aurait dû préserver par son mutisme cette apparence extérieure de compétence présumée. À combien de sots de mon temps une mine sévère et taciturne aura-t-elle servi de titre de sagesse et de capacité ?
29. Les dignités et les charges sont forcément attribuées selon le rang16 plus que selon le mérite, et l’on a tort, souvent, de s’en prendre aux rois pour cela. À l’inverse, il est étonnant qu’ils fassent des choix aussi heureux, avec si peu de moyens17 : « Pour un prince, la qualité première est de connaître ses su jets.» C’est que la Nature ne leur a pas donné une vue qui puisse s’étendre à tant de gens pour pouvoir y discerner ceux qui sont les meilleurs, et percer nos poitrines pour y trouver la connaissance de notre volonté et de notre valeur ultime. Il faut bien qu’ils nous trient par conjecture, et à tâtons : par la lignée, les richesses, les idées18, la réputation - ce sont là de bien faibles arguments. Celui qui pourrait trouver le moyen de décider en toute justice, et de choisir les hommes selon la raison, établirait une forme parfaite de gouvernement.
30. On dit :«Oui, mais il a mené à bien ce grand projet.» C’est quelque chose en effet, mais ce n’est pas assez dire. Car on admet à juste titre l’idée qu’il ne faut pas juger des desseins par les résultats. Les Carthaginois punissaient les mauvaises décisions de leurs capitaines, même si elles étaient corrigées par une heu- reuse issue, et le peuple romain a souvent refusé le « triomphe » à ses généraux à la suite de grandes et très utiles victoires, parce que leur conduite des opérations ne correspondait pas à leurs succès.
31. On constate généralement dans les affaires du monde que la destinée, pour nous montrer combien elle est toute-puissante, et qu’elle prend plaisir à rabattre nos présomptions, rend chanceux les maladroits à l’égal des vertueux, faute d’avoir pu les rendre sages. Elle aime aussi favoriser les actions tramées par elle-même ; c’est pour cela que l’on voit tous les jours les plus simplets d’entre nous mener à bien de très grands projets publics et privés. Le Perse Sirannès répondit à ceux qui s’étonnaient que ses affaires aillent si mal, alors que ses projets19 étaient si bons : « Je suis seul maître de mes projets, mais quant au succès de mes affaires, c’est le destin qui en décide. » Ceux dont je parlais pourraient donc répondre la même chose, si on inverse les conditions. La plupart des choses du monde se font d’elles-mêmes. Les destinées trouvent leur chemin.
32. Le résultat justifie souvent une très mauvaise conduite. Notre intervention n’est guère autre chose que de la routine, et nous tenons compte plus souvent de l’usage et des exemples connus que de la raison. Impressionné par la dimension d’un projet, j’ai eu autrefois l’occasion de connaître par ceux qui l’avaient mené à bonne fin quels étaient leurs motifs et leurs procédés. Je n’y ai trouvé que des idées banales ; mais les idées banales et les plus utilisées sont peut-être aussi les plus sûres et les plus commodes dans la pratique, sinon pour se faire valoir. Et si les idées les plus plates sont les mieux assurées, les plus basses, les plus faibles et les plus rebattues ne sont-elles pas les mieux adaptées aux affaires ? Pour préserver l’autorité du Conseil des rois, il n’est pas nécessaire que le profane y participe, ni même qu’il y voie plus loin que depuis la première barrière ; il doit être respecté d’autorité et complètement, pour que sa réputation soit entretenue.
33. Avant d’agir, ma réflexion ébauche un peu ce que je vais faire, et l’envisage sous ses aspects les plus superficiels ; le gros de la besogne, ce qui est difficile, j’ai l’habitude de le laisser à la charge du ciel. Laisse le reste aux dieux. Le bonheur et le malheur sont à mon avis deux puissances souveraines. Ce n’est pas de la sagesse que de penser que la sagesse humaine puisse jouer le rôle du destin. Et bien vaine est l’entreprise de celui qui s’imagine en maîtriser les causes et les conséquences, et mener par la main le progrès de son affaire : cela est vrai surtout dans les entreprises guerrières. Il n’y eut jamais plus de circonspection et de prudence militaire que parmi nous, comme on peut facilement l’observer. Serait-ce parce que l’on craint de se perdre en chemin, se réservant d’intervenir pour le dénouement de ce jeu ?
34. Je dirai même plus : notre sagesse elle-même, et notre réflexion, suivent pour l’essentiel la direction tracée par le hasard. Ma volonté et mon raisonnement vont tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; et plusieurs de ces mouvements se font sans moi : ma raison a des impulsions et des agitations quotidiennes et accidentelles. Les dispositions de l’âme varient, les cœurs ressentent Tantôt une émotion, tantôt une autre, comme des nuages Poussés par le vent.
35. Que l’on observe ceux qui sont les plus puissants dans les villes et ceux qui accomplissent le mieux leurs tâches : on verra en général que ce sont les moins intelligents. Il est arrivé à des femmes, à des enfants, et à des fous de gouverner de grands états, à l’égal des princes les plus capables, et Thucydide20 déclare que les esprits grossiers y réussissent plus souvent que les sub- tils. Nous attribuons les effets de leur « bonne fortune » à leur habileté. Parce que la chanc e favorise quelqu’un et qu’il s’élève, Nous le prenons pour un homme de valeur. C’est bien pourquoi je dis que de toutes façons, les événements sont de faibles preuves de notre valeur et de nos capacités.
36. Je disais tout à l’heure qu’il nous suffit de voir un homme occuper un rang élevé en dignité pour que, même si nous l’avons connu trois jours avant comme quelqu’un de commun, l’image de grandeur et de capacité s’insinue dans notre opinion, et nous nous imaginons, parce qu’il a acquis du crédit et du prestige, que son mérite a augmenté. Nous ne le jugeons pas selon sa valeur réelle, mais comme nous le faisons pour compter avec les jetons, selon son rang. Que la chance tourne, qu’il retombe au milieu de la foule, et chacun de s’enquérir avec étonnement de ce qui avait pu le faire parvenir aussi haut ! « Est-ce bien lui, dit-on, n’avait-il pas d’autres capacités quand il y était ? Les princes se contentent-ils de si peu ? Vraiment, nous étions en bonnes mains... » C’est là quelque chose que j’ai souvent observé de mon temps. Même le masque de la grandeur tel qu’on nous la présente au théâtre nous touche en quelque façon, et nous trompe. Ce que moi-même j’adore chez les rois, c’est la foule de leurs adorateurs. Si admiration et soumission leur sont dues, ce ne sont pas celles de l’intelligence. Ma raison n’est pas amenée à fléchir : seulement mes genoux !
37. Comme on interrogeait Mélanthios sur ce qu’il pensait de la tragédie de Denys l’Ancien : « Je ne l’ai point vue, dit-il, tant elle est obscurcie par son langage. » La plupart de ceux qui jugent les discours des grands de ce monde devraient dire aussi : « Je n’ai pas entendu ce qu’il disait, tant cela était obscurci par la gravité, la grandeur et la majesté. »
38. Antisthène essayait un jour de persuader les Athéniens d’employer leurs ânes à labourer la terre aussi bien que leurs chevaux. À quoi il lui fut répondu que cet animal n’était pas né pour servir à cela. « Peu importe, répliqua-t-il, cela ne dépend que des ordres que vous donnerez ; les plus ignorants et incapables des hommes que vous employez pour diriger vos guerres ne deviennent-ils pas aussitôt très dignes parce que vous les y employez ? »
39. De cela on peut rapprocher l’usage de tant de peuples qui canonisent le roi qu’ils ont choisi parmi eux, et ne se conten- tent pas de l’honorer, mais l’adorent. Les Mexicains, quand les cérémonies de son sacre sont achevées, n’osent plus regarder leur roi en face, comme s’ils l’avaient déifié en le faisant roi. Parmi les serments qu’ils lui font faire, de maintenir leur religion, leurs lois, leurs libertés, d’être vaillant, juste et bienveillant, ils le font jurer aussi de faire avancer le soleil avec sa lumière habituelle, de faire tomber la pluie quand il le faut, de maintenir les rivières dans leur lit et de faire produire à la terre tout ce qui est nécessaire à leur peuple.
40. Je suis opposé à cette attitude commune, et je me méfie bien plus des compétences quand je les vois accompagnées d’un rang éminent et de l’adulation populaire. Voyez combien il est avantageux de pouvoir parler quand on le veut, de choisir son sujet, de briser là la discussion ou d’en changer, avec une autorité magistrale, de se défendre contre les oppositions d’un simple mouvement de tête, un sourire, ou un silence, devant une assistance qui tremble de révérence et de respect.
41. Un homme qui possédait une fortune prodigieuse, venant à donner son avis sur une question anodine qui était débattue très mollement à sa table, commença exactement ainsi : « Ce ne peut être qu’un menteur, ou un ignorant, celui qui dirait autre chose que... etc. » Suivez cette pointe philosophique - un poignard à la main !
42. Voici une autre observation, dont je fais grand usage : dans les discussions et les conversations, on ne doit pas forcément accueillir tous les mots qui peuvent nous sembler bons. La plupart des gens sont riches de capacités qui ne leur appartiennent pas en propre. Il peut bien arriver à tel ou tel de faire un bon mot, donner une réponse à propos, proférer une maxime, et mettre cela en avant, sans en connaître véritablement la portée : on pourra peut-être vérifier sur mon propre exemple que l’on ne possède pas tout ce qu’on emprunte ! Il ne faut pas toujours céder aux propos que l’on entend, quelle qu’en soit la beauté ou la vérité. Ou bien il faut les combattre délibérément ou bien il faut se tenir un peu en arrière, comme si on ne les entendait pas, pour examiner de tous côtés comment ils sont installés chez leur auteur. Il peut arriver que nous nous enferrions nous-mêmes sur l’arme de l’adversaire, et renforcions le coup au-delà de sa portée initiale.
43. J’ai autrefois employé, dans les nécessités et l’urgence du combat, des réparties qui ont fait une brèche plus grande que je ne l’espérais et ne le voulais : je les lançais seulement pour leur nombre, on les recevait pour leur poids. De même, quand je débats contre quelqu’un de vigoureux, je me plais à anticiper ses conclusions ; je lui épargne la peine de s’expliquer, j’essaie de prévenir son idée naissante et encore imparfaite : l’organisation et la pertinence de son esprit m’en avertissent et de loin me mettent déjà en garde. Avec les autres, je fais l’inverse : il ne faut rien comprendre d’autre que ce qu’ils disent, il ne faut rien présupposer. S’ils jugent en termes de valeur générale : « Ceci est bon ; cela ne l’est pas », et qu’ils réussissent, demandez-vous si ce n’est pas le hasard qui réussit à leur place.
44. S’ils circonscrivent et restreignent un peu leur jugement : « pourquoi cela est ; comment cela vient », ces idées universelles, que je rencontre si couramment, ne disent rien. On dirait des gens qui saluent tout un peuple, en foule ou en troupe. Ceux qui en ont une véritable connaissance saluent et distinguent les gens par leurs noms, individuellement — mais c’est une entreprise risquée. C’est pourquoi j’ai vu, et si souvent, des esprits peu sûrs qui voulaient faire les malins en soulignant dans la lecture d’un ouvrage un passage d’une particulière beauté, et qui faisaient pour cela un si mauvais choix, qu’au lieu de nous montrer l’excellence de l’auteur, ils ne nous montraient que leur propre ignorance. On ne risque rien en s’écriant : « Voilà qui est beau ! » après avoir entendu une page de Virgile. Et c’est comme cela que les finauds s’en tirent. Mais pour ce qui est de le suivre pas à pas, et de chercher à voir, par des jugements précis et choisis, les endroits où un bon auteur se surpasse, en soupesant ses mots, ses phrases, ses inventions et toutes ses qualités l’une Cicéron après l’autre, alors là , pas question! «Il faut tenir compte de ce que chacun dit, mais aussi de ce qu’il pense et de pourquoi il le pense.»
45. J’entends chaque jour des sots dire des mots qui ne sont pas sots. Ils disent quelque chose de bien : essayons de savoir jusqu’où ils ont compris cela, et par quelles voies ils l’ont compris. Nous les aidons à employer ce beau mot ou cette fine remarque, qui ne leur appartient pas vraiment, qu’ils n’ont qu’en dépôt ; ils ont proféré cela par hasard peut-être, en tâtonnant ; et c’est nous qui mettons cela en valeur, lui attachons du prix.
46. Vous leur prêtez main-forte ; pourquoi faire ? Ils ne vous en savent aucun gré, et n’en deviennent que plus stupides. Ne les secondez pas, laissez-les faire : ils manipuleront cette chose-là comme des gens qui ont peur de se brûler, ils n’oseront pas la déplacer, ni en changer la perspective, ni l’approfondir. Secouez la un tant soit peu, et elle leur échappe : ils vous l’abandonnent, si belle et si forte qu’elle soit. C’est une belle arme, mais elle est mal prise en main. Combien de fois en ai-je fait l’expérience ? Mais si vous venez les éclairer et les aider, ils s’emparent aussitôt de l’avantage que leur offre votre interprétation : « C’est ce que je voulais dire ! C’est justement ce que je pense, et si je ne l’ai pas exprimé ainsi, c’est seulement faute de mots pour le faire. » Pfff... Il faudrait de la méchanceté pour corriger cette bêtise orgueilleuse. La doctrine d’Hégésias, selon laquelle il ne faut ni haïr, ni accuser, mais instruire, est valable ailleurs ; mais ici, c’est faire preuve d’injustice et d’inhumanité que de secourir et relever celui qui n’en a que faire, et qui n’en vaudra pas plus. J’aime laisser ces gens-là s’embourber et s’empêtrer encore plus : en espérant qu’ils iront si loin qu’à la fin ils se verront tels qu’ils sont vraiment.
47. La sottise ou le dérèglement de l’esprit n’est pas quelque chose que l’on puisse guérir par un simple avertissement. Et l’on peut dire à ce sujet ce que Cyrus répondit à celui qui le pressait d’exhorter son armée au moment de livrer bataille : « Les hommes ne deviennent pas belliqueux et courageux sur le champ du fait d’une bonne harangue, pas plus que l’on ne devient subitement musicien pour avoir entendu une belle chanson. » Ce sont des apprentissages qui doivent se faire auparavant, par une longue et constante éducation.
48. Nous devons à notre prochain ce soin et cette assiduité pour sa correction et son instruction. Mais quant à aller prêcher les passants, et vouloir régenter l’ignorance ou la sottise du premier venu, voilà une attitude que je condamne. Je le fais rarement, même dans les propos échangés avec moi, et j’abandonne tout, plutôt que d’avoir à tenir des propos qu’on jugerait déplacés, comme un maître d’école. Mon goût ne me porte pas vers les débutants, pas plus pour parler que pour écrire. Mais je ne me jette jamais en travers des choses qui se disent en société, ou devant plusieurs personnes, ni en paroles, ni par des gestes, si absurdes et fausses que je puisse les trouver. Au demeurant, rien ne m’irrite autant dans la sottise que de la voir tirer d’elle-même bien plus de satisfaction que la raison ne peut le faire.
49. C’est bien dommage que la sagesse vous interdise d’être satisfait et d’avoir confiance en vous, vous rende toujours mécontent et craintif, alors que l’obstination et la témérité remplissent leurs hôtes de joie et d’assurance. Ce sont les moins compétents qui regardent les autres avec mépris, revenant toujours du combat pleins de gloire et d’allégresse. Et le plus souvent, cette ostentation dans le discours, cette gaieté sur le visage suffisent à convaincre de leur victoire une assistance généralement peu fine et incapable de bien juger, de discerner les véritables qualités. L’obstination et l’ardeur des opinions sont la preuve la plus sûre de la bêtise. Est-il rien de plus sûr de soi, dédaigneux, contemplatif, sérieux et grave que l’âne ?
50. Ne peut-on pas ranger sous le titre de la conversation et de la discussion les réparties abruptes, mais pleines d’esprit, que la familiarité et la gaieté suscitent entre des amis qui s’amusent en se moquant allègrement les uns des autres ? Voilà un exercice auquel ma gaieté naturelle me rend assez apte, et s’il n’est pas aussi sérieux et exigeant que ceux que j’ai évoqués l’instant d’avant, il n’est cependant pas moins subtil et astucieux, ni moins profitable qu’eux, comme le pensait Lycurgue . Pour moi, j’y apporte plus de liberté que d’esprit, et j’y ai plus de chance que d’invention ; mais j’y suis parfait en matière de tolérance, car je supporte sans broncher la réplique, non seulement rude, mais même quand elle est disproportionnée. Et quand on me lance une pique, si je n’ai pas immédiatement la répartie, je ne cherche pas à la contester d’une façon molle et ennuyeuse, qui sent l’obstination : je la laisse passer, je baisse les oreilles gaiement, me réservant de prendre ma revanche à un meilleur moment. Qui veut toujours gagner n’est pas un bon marchand. La plupart des gens changent de visage et de voix quand les forces leur manquent, et sous le coup d’une colère déplacée, au lieu de se venger, montrent à la fois leur faiblesse et leur incapacité à supporter le choc. Dans ces jeux, nous pinçons parfois les cordes secrètes de nos imperfections, celles que d’ordinaire, quand nous sommes calmes, nous ne pouvons toucher sans blessure : nous nous découvrons donc utilement nos défauts les uns aux autres.
51. Il y a d’autres jeux – des jeux de mains – rudes et incontrôlés, « à la française », que je déteste mortellement. C’est que j’ai la peau tendre et sensible ! Dans le courant de ma vie, j’en ai vu causer la mort de deux princes de sang royal21. Je trouve laid de se battre pour se divertir.
52. Et du reste, quand je veux juger de quelqu’un, je lui demande s’il est content de lui, et jusqu’à quel point ce qu’il dit et son occupation lui plaisent. Je veux éviter les belles excuses du Ovide genre « J’ai fait cela un jour, en m’amusant... » Cet ouvrage a été enlevé de l’enclume, inachevé. ou : « Cela ne m’a pas pris longtemps ; et je ne l’ai jamais relu depuis. » J’ajoute donc : « Laissons de côté ces morceaux-là ; donnez m’en un qui vous représente bien tout entier, par lequel il vous plaît d’être jugé. » Ou encore : « Que trouvez-vous de plus beau dans votre ouvrage ? Cette partie-là ou cette autre ? Est-ce la grâce, les idées, l’imagination, le jugement, le savoir ? » Car il est vrai que d’ordinaire, je m’en aperçois, on se trompe autant en jugeant de ses propres œuvres que de celles des autres. Non seulement parce qu’on a de l’affection pour elles, mais parce qu’on n’est pas à même de les connaître et de les apprécier réellement. L’ouvrage peut, par sa propre force et son heureux destin, seconder l’ouvrier et même le devancer, aller au-delà de ce qu’il imagine et de ce qu’il sait. En ce qui me concerne, je ne juge jamais la valeur d’un travail plus difficilement que quand il s’agit du mien ; et je place les Essais tantôt en bas, tantôt en haut, de façon très inconstante et très peu assurée.
53. Il y a bien des livres qui sont utiles de par leur sujet et dont l’auteur ne tire aucune notoriété ; et de bons livres, comme de bons ouvrages, qui font pourtant honte à l’ouvrier. Si je devais décrire le comportement des gens à table et nos façons de nous vêtir, je le ferais de mauvaise grâce ; je pourrais aussi publier les édits promulgués de mon temps et les lettres des princes tombées dans les mains du public ; ou encore l’abrégé d’un bon livre (et tout abrégé d’un bon livre est un sot abrégé !). Ce livre pourrait se perdre, ou connaître d’autres vicissitudes. La postérité tirerait un profit considérable de tels ouvrages ; mais moi, quel honneur, si ce n’est celui que je devrais à la chance ? Une grande partie des livres célèbres sont des livres de cette sorte.
54. Quand je lus Philippe de Commynes, qui est certes un très bon auteur, il y a plusieurs années de cela, j’y remarquai ce mot, qui sort de l’ordinaire : il faut se garder de servir si bien son maître qu’on l’empêche d’en trouver la juste récompense. C’est l’idée que j’aurais dû louer, et non l’auteur, car je l’ai rencontrée chez Tacite il n’y a pas si longtemps : « Les bienfaits sont plaisants tant que l’on peut s’en acquitter ; mais s’ils dépassent la mesure, ils ne vous valent que la haine.» Et Sénèque insiste : « Car celui qui trouve honteux de ne pas rendre, voudrait bien qu’il n’y ait personne à qui rendre. » Quintus Cicéron, lui, se montre moins catégorique : « Celui qui ne se sent pas quitte envers nous ne peut pas être notre ami.»
55. Selon le sujet traité, on peut trouver qu’un auteur est savant ou qu’il a une bonne mémoire. Mais pour juger de ce qui lui appartient en propre, et qui est le plus estimable, la force et la beauté de son esprit, encore faut-il savoir ce qui est de lui et ce qui ne l’est pas, et dans ce qui n’est pas de lui, ce qui lui revient pour le choix qu’il en a fait, l’organisation qu’il lui a donnée, ses enjolivements, sa langue. Et s’il a emprunté la matière et gâché la forme, comme cela arrive souvent ? Nous autres, qui avons peu l’habitude des livres, nous rencontrons cette difficulté : quand nous voyons quelque belle trouvaille chez un poète nouveau, un argument très fort chez un prédicateur, nous n’osons pourtant pas les en louer avant de nous être informé auprès de quelque savant pour savoir si cela leur est propre ou s’ils l’ont emprunté. Et jusqu’à ce moment, je me tiens toujours sur mes gardes.
56. Je viens de lire d’une traite l’Histoire de Tacite, ce qui ne m’arrive pas souvent : il y a vingt ans que je ne me suis tenu à un livre une heure de suite. Je l’ai fait sur le conseil d’un gentilhomme pour lequel la France a beaucoup d’estime, tant pour sa valeur personnelle que pour ses capacités et sa bonté, et que l’on trouve aussi chez ses frères (il en a plusieurs). Je ne connais pas d’auteur qui mêle à des considérations d’ordre public, autant d’observations sur les mœurs et les penchants individuels. Et il me semble, à l’inverse de ce qu’il pense lui-même, que se donnant pour tâche de décrire par le menu les vies des empereurs de son temps, si bizarres et si exceptionnelles par bien des aspects et par tant d’actions notables que leur cruauté produisit sur leurs sujets, il avait des choses plus fortes et plus intéressantes à raconter que s’il avait eu à raconter des batailles et les agitations du monde. Et c’est pourquoi souvent je le trouve décevant quand il passe à la va-vite par-dessus ces belles morts, comme s’il craignait de nous ennuyer par leur nombre et les longueurs de son récit.
57. Cette forme d’histoire est de loin la plus utile : les mouvements publics dépendent surtout de la direction que leur imprime le destin, alors que les mouvements privés dépendent surtout de nous-mêmes. C’est donc là un jugement plutôt qu’un récit historique. On y trouve plus de préceptes que de narrations ; ce n’est pas un livre à lire, c’est un livre à étudier et à apprendre. Il est si rempli de sentences qu’il y en a un peu à tort et à raison : c’est une pépinière de discours éthiques et politiques, pour l’édification et l’agrément de ceux qui prennent part au gouvernement du monde. Il expose toujours ses idées avec des arguments solides et vigoureux, de façon piquante et subtile, selon le style un peu affecté en usage à l’époque : on aimait tellement l’emphase que si on ne trouvait pas assez de piquant et de subtilité dans les choses, on demandait cela aux mots qu’on employait pour les raconter.
58. Le style de Tacite est assez proche de celui de Sénèque. Mais il me semble plus « charnu », tandis que Sénèque est plus « piquant ». Son travail convient plus particulièrement à une situation troublée et malade, comme est la nôtre en ce moment : on dirait, bien souvent, que c’est nous qu’il décrit et qu’il critique ! Ceux qui disent douter de sa sincérité se trahissent eux-mêmes : en fait, c’est pour d’autres raisons qu’ils lui en veulent. Il a des idées saines et penche du bon côté dans les affaires de Rome. Je regrette un peu, pour ma part, de ce qu’il a jugé Pompée un peu plus sévèrement que ne l’ont fait les gens de bien qui ont vécu et traité avec lui, et de l’avoir mis sur le même pied que Marius et Sylla, sauf à dire qu’il était plus dissimulé. Certes, sa façon de gouverner les affaires n’allait pas sans ambitions, ni sans esprit de vengeance, et ses amis eux-mêmes ont pu craindre que la victoire puisse le conduire au-delà des limites du raisonnable ; mais on ne pouvait craindre de lui une attitude aussi exaltée que chez les deux autres : rien, dans sa vie, ne nous apparaît comme la menace d’une cruauté aussi radicale et tyrannique. C’est qu’il ne faut tout de même pas faire du soupçon une évidence, et c’est pourquoi je ne suis pas Tacite là -dessus. Que ses récits soient sin- cères et honnêtes, on pourrait peut-être le prouver en ceci qu’ils ne s’accordent pas toujours exactement avec les conclusions de ses jugements : c’est que dans ces derniers il suit la pente qu’il a prise, au-delà de la réalité qu’il nous montre, et qu’il n’a pas daigné infléchir en quoi que ce soit. Il n’a pas besoin d’excuse pour avoir approuvé la religion de son temps, en vertu des lois qui le lui commandaient, et ignoré la véritable. C’est pour lui un malheur, non une faute.
59. Je me suis surtout intéressé à son jugement, et je n’y vois pas encore très clair. Comme à propos de la lettre envoyée au Sénat par Tibère, vieux et malade : « Que vous écrire, Messieurs ? Ou comment vous écrire ? Ou ne pas vous écrire, maintenant ? Que les dieux et les déesses me fassent périr d’une façon pire que je ne me sens périr moi-même chaque jour, si je le sais ! » Je ne vois pas pourquoi il attribue ces mots à un terrible remords qui tourmenterait la conscience de Tibère. Du moins, quand j’ai lu ce passage, je ne l’ai pas vu.
60. Il m’a semblé aussi un peu léger de sa part que, ayant eu à dire qu’il avait exercé une magistrature honorable à Rome, il vienne s’en excuser en disant que ce n’est pas par ostentation qu’il le dit... Cela me semble un peu mesquin pour un homme de sa trempe. Car ne pas oser parler de soi, c’est montrer que l’on manque un peu de courage. Quand on a un jugement ferme et exigeant, qu’on juge sainement et sûrement, on use en toutes circonstances d’exemples pris chez soi comme s’ils venaient de chez les autres, on témoigne de soi-même comme on témoignerait d’autrui. Il faut passer par-dessus les règles ordinaires de la civilité, en faveur de la vérité et de la liberté.
61. J’ose non seulement parler de moi, mais parler seulement de moi. Je me fourvoie quand j’écris sur autre chose, je faillis à mon sujet. Je ne m’aime pas suffisamment, je ne suis pas attaché et collé à moi-même que je ne puisse me distinguer et me considérer à part : comme si j’étais un voisin, ou un arbre. Ne pas voir jusqu’où va sa valeur, ou en dire plus qu’on ne le voit, c’est commettre la même faute. Nous devons avoir plus d’amour envers Dieu qu’envers nous ; nous le connaissons moins, et pourtant nous en parlons tout notre saoul.
62. Les écrits de Tacite montrent un peu ce qu’il était : un grand personnage, droit et courageux ; pas superstitieux mais au contraire, d’une nature philosophique et généreuse. On pourra le trouver osé dans ses témoignages, comme lorsqu’il prétend qu’un soldat portant un fardeau de bois eut les mains roidies de froid au point qu’elles se collèrent à sa charge et y demeurèrent, mortes, s’étant détachées de ses bras... Mais j’ai l’habitude, en pareil cas, de m’incliner devant l’autorité de témoins de cette importance.
63. Quand il raconte aussi que Vespasien, grâce au dieu Sérapis, guérit à Alexandrie une femme aveugle en lui passant de sa salive sur les yeux, ou je ne sais quel autre miracle, il le fait selon son devoir et en suivant l’exemple de tous les bons historiens, qui tiennent la chronique des événements importants ; et dans ceux-ci, il n’y a pas que les événements publics, il y a aussi les rumeurs et les opinions populaires. Leur rôle consiste à rapporter les croyances communes, et non à les contrôler : ceci concerne les théologiens et les philosophes qui jouent le rôle de directeurs de conscience.
64. C’est pour cela que, très sagement, un de ses compagnons et grand homme comme lui, écrivit : « En fait, j’en dis Histoire plus que ce que j’en crois ; c’est que je ne puis affirmer ce dont d’Alexandre je doute, ni écarter ce que les autres m’ont dit.» Ou cet autre encore:«Inutile d’affirmer ou de réfuter ces choses là ; tenons-nous en à la renommée de l’auteur.»Tacite écrivait à une époque où la croyance aux prodiges commençait à diminuer, et pourtant il déclare ne pas vouloir omettre d’insérer dans ses « Annales » des choses provenant de tant de gens honorables, et avec un si grand respect envers l’antiquité, quitte à leur donner ainsi du crédit.
65. Cela est très bien dit. Que les historiens, donc, nous écrivent l’histoire plus d’après ce qu’on leur dit que d’après ce qu’ils en jugent. Mais moi qui suis le roi de la matière que je traite, et qui n’ai de compte à en rendre à personne, je ne me fie pourtant pas entièrement à moi-même : je me hasarde souvent à donner des boutades qui me viennent, et dont je me méfie, et certaines finesses verbales qui me font hocher la tête. Mais je les laisse pourtant aller à l’aventure. Je vois qu’on s’honore de choses de ce genre : ce n’est pas à moi seul d’en juger. Je me présente debout et couché, par-devant et par-derrière, sur la droite et sur la gauche, dans tous les replis de mon naturel. Les esprits, même s’ils sont semblables par la force, ne le sont pas toujours dans leur façon de faire et leurs goûts. Voilà ce que ma mémoire, en gros, et de façon imparfaite, me rappelle de Tacite. Mais tous les jugements « en gros » sont vagues et imparfaits.

Commentaires
1. Le mercredi 24 février 2010 par rip
2. Le mercredi 24 février 2010 par OUI !
3. Le mercredi 24 février 2010 par Serpentin coloré
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5. Le mercredi 24 février 2010 par tika
6. Le mercredi 24 février 2010 par OUI !
7. Le mercredi 24 février 2010 par rip
8. Le jeudi 25 février 2010 par Dio gène de la toile
9. Le jeudi 25 février 2010 par Dio gène de la toile
10. Le jeudi 25 février 2010 par Arlequin
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13. Le jeudi 25 février 2010 par Arlequin
14. Le jeudi 25 février 2010 par Dio gène de la toile
15. Le jeudi 25 février 2010 par Knight
16. Le jeudi 25 février 2010 par leo
17. Le jeudi 25 février 2010 par Knight
18. Le jeudi 25 février 2010 par Dio gène de la Toile
19. Le jeudi 25 février 2010 par rip
20. Le jeudi 25 février 2010 par Soeur Anne
21. Le jeudi 25 février 2010 par Cécile D.
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