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samedi 2 février 2008

390. Les chemins qui mènent à Calaferte (fin) par Elodie Issartel

Pourquoi l’œuvre de Calaferte, qui fait « la synthèse des pratiques littéraires les plus diverses » est-elle autant boudée par la critique ? Pourquoi une œuvre qui allie subjectivité, « mon travail littéraire n’est qu’un journal intime », style lapidaire évacuant le décoratif et proche de Stendhal, « je n’ai nulle tendresse pour le mot rare, m’étant depuis mes débuts choisi un vocabulaire simple qui ait souci d’efficacité, de justesse (Direction) », traits moralistes et créations sémantiques, pour quelles raisons une œuvre oscillant entre lyrisme et aphorismes abrupts, à la fois classique et baroque, rencontre-t-elle une telle indifférence ?

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mercredi 30 janvier 2008

385. Les chemins qui mènent à Calaferte (VII) par Élodie Issartel

Le théâtre de Calaferte a également rencontré l’incompréhension, et cela malgré l’enthousiasme immédiat du public. Dans l’introduction du tome III de son Théâtre complet, Pièces baroques (Éd. Hesse, 1996), le metteur en scène Jean-Pierre Miquel rappelle à J.P. Pauty (nov. 1995) que Chez les Titch (1973) a rencontré un immense succès au Petit-Odéon, alors que dans les années 70, Calaferte était quasiment inconnu.
Sylvie Favre et Victor Viala, qui joueront et monteront surtout le théâtre baroque, confirment : « Le théâtre baroque, qui est son théâtre de prédilection, a été accueilli par le public avec enthousiasme. C’est la critique qui ne l’a pas accepté, parce que son théâtre dérange. » Victor Viala se rappelle que tous (c'est à dire le milieu théâtral), ont unanimement décrété qu’Opéra bleu, « ce n’était pas du théâtre, sauf Maurice Garrel, qui a trouvé que c’était un chef d’œuvre ».
Est-ce son écriture d’entomologiste, son refus du maniérisme en art, son rejet du théâtre-tribune ou son désir de s’en tenir au « vrai expérimenté » qui dérange ? Est-ce sa réticence à s’inscrire dans la filiation de Beckett, lui qui se sentait proche de Ionesco et de la « folie déchirée et douloureuse » de Stindberg ?  (Si L’Amour des mots n’a pas été monté, c’est parce qu’on l’estimait trop ressemblant à La Leçon.) Est-ce la « nostalgie de la dérision » de ses pièces intimistes qui gêne ? La dimension anarchisante de cette dérision dans le théâtre baroque ?
Pourtant.

« C’est par l’ensemble de son œuvre que Calaferte restera parce qu’il y a chez lui une multiplicité d’expressions et qu’à chaque fois c’est toujours fort et nouveau. »
Victor Viala

mardi 29 janvier 2008

382. Les chemins qui mènent à Calaferte (VI) par Élodie Issartel

J’arrive à la Bibliothèque Nationale dans le XIIIe. Il pleut et le caillebotis est glissant. Il n’y a pas la queue aux caisses, l’ambiance est feutrée, des étudiants fument dehors. Je prends l’aile Est, direction Salle Littératures. Les pins ont grandi. L’endroit est aussi beau et silencieux que dans mes souvenirs. Je passe le portique, trouve une place, il y a l’embarras du choix, et je fonce à un poste.

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lundi 28 janvier 2008

377. Les chemins qui mènent à Calaferte (V) par Élodie Issartel

Samedi 24 avril (1965) : Tout ce que j’ai produit depuis dix ans n’a rencontré aucun écho, qu’il s’agisse de Septentrion, de No Man’s Land, de Mégaphonie et enfin de Satori.

Dimanche 2 mai : Apathie. Confusion. Angoisse. Dégoût. Terreur imprécise. Sentiment de ratage. Sensation de l’inutilité de poursuivre l’effort.

Louis Calaferte, Le Chemin de Sion (1956-1967)

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mardi 22 janvier 2008

363. Les chemins qui mènent à Calaferte (IV) par Élodie Issartel

72 articles, du 21/03/1979 au 02/03/2007, sont répertoriés dans BPI.doc :

Le Monde, dont plusieurs articles de Pierre Drachline : « Louis Calaferte, nu et cru » à propos de Décalcomanies, et L’incarnation, (18/09/1987), « Louis Calaferte, pornographe », sur La mécanique des femmes, (24/07/1992). Les Inrockuptibles, Télérama, Libération, Le Magazine littéraire : « Puritains, s’abstenir », septembre 1992, La Quinzaine littéraire… Je les parcours rapidement, certains sont illisibles tellement la reproduction est mauvaise. Il y a aussi des articles concernant les représentations théâtrales, notamment sur Les Mandibules, un papier de Pierre Macabru dans Le Figaro du 21/03/1973, ou sur Les Derniers Devoirs dans Télérama, le 15 mai 1996 : « Paroles insipides, gestes maladroits : même face à la mort, les personnages de Louis Calaferte errent dans la platitude. Acerbe. »

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lundi 21 janvier 2008

358. Les chemins qui mènent à Calaferte (III) par Élodie Issartel

Mon cicérone et moi vérifions.
Il fait pivoter son écran que je puisse lire en même temps que lui et il interroge le catalogue de la bibliothèque. Sujet : Louis Calaferte, tous critères. Résultat : 61 documents. J’ai le cœur qui bat.
— Vous voyez, il y a des choses (victorieux).
— Non, ce sont les œuvres DE Calaferte, pas les critiques.
— Si, regardez, il y a un film sur lui, Calaferte, un îlot de résistance, 1994, un film de Jean-Pierre Pauty. (Voir aussi L’Aventure intérieure, livre d’entretiens, Éd. Julliard, 1994.) Vous pouvez le consulter en 07 (arts, cinémas, sports, loisirs), nous l’avons. Bizarre, quand même, Calaferte il est connu, au moins le Septentrion.

Non. Il n’est pas si connu. Il n’y a qu’une catégorie de lecteurs de Louis Calaferte : ceux qui ont lu (ou entendu parler de) Septentrion et de La Mécanique des femmes, c’est-à-dire le Calaferte à la langue célinienne et/ou le pornographe. Très peu connaissent les écrits intimes, les fragments à l’écriture dépouillée, le Calaferte anarchiste chrétien (les Carnets, Droit de cité, L’Incarnation). Sa poésie, très peu. Ses dessins, ses collages, pas du tout. La majorité ne le connaît pas. C’est-à-dire n’a jamais entendu parler de lui. Septentrion est un livre-culte mais il est très peu acheté, Nathalie Lacroix, libraire au Comptoir des mots (239, rue des Pyrénées, 75020), confirme :
« C'est évidemment La Mécanique des femmes qui arrive en tête : 9 vendus en 2007, presque un par mois. Nous pouvons considérer que c'est un titre de fond qui "tourne" (comme disent les libraires) bien. Par contre, pour Septentrion (œuvre pourtant non moins importante), nous n'en avons vendu qu'un en 2007 et un en 2006, et c'est à peu près similaire pour les autres titres que nous avons ou avons eus. Les dernières parutions des Carnets (vol. 13, 2006, vol. 12, 2005) n'ont pas eu non plus un succès considérable : 1 ou 2 vendus à la nouveauté. Bref, si je dois faire une conclusion hâtive, Calaferte se résume un peu à La Mécanique des femmes ! (Ce qui est évidemment dommage.) »

Le monsieur du bureau 08 me dit :
— On va regarder dans Bpi-doc. (C’est-à-dire la liste des articles parus.)
Résultat : 72 références.
— Ce ne sont pas des livres mais c’est déjà ça.
— Merci.
Je fonce m’installer à un poste.

dimanche 20 janvier 2008

356. Les chemins qui mènent à Calaferte (II) par Élodie Issartel

Pour écrire la note sur le dernier tome inédit des Carnets de Louis Calaferte, Direction, je me suis renseignée. Parce que Calaferte est un écrivain majeur de la seconde moitié du XXe siècle, parce qu’il a beaucoup écrit (118 livres), et parce que je pensais qu’on avait beaucoup écrit sur lui.
Eh bien non.

Je suis allée à la BPI (Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou), temple du livre en libre accès, usine à drague et hôpital de jour. Rangée 42, sur les étagères de la section 08 Langues Littératures du deuxième étage de la bibliothèque, j’ai compté 75 livres 840 « 19 » CALA sur 130 cm (j’ai mesuré), entre Roger Caillois et Henri Calet (37 cm). Et, mis à part des entretiens, dont ceux avec Pierre Drachline, Une vie, une déflagration et sa correspondance avec Georges Piroué (2001, Éd. Hesse.), pas un livre SUR Calaferte. Je suis donc allée demander au cicérone du bureau 08 où étaient classés les livres SUR Calaferte.
— Avec ses œuvres, comme d’habitude, me chuchote-t-il.
— Non, il n’y en a pas, lui rechuchoté-je.
— Mais si. (Il me regarde, je sais qu’il pense mais enfin depuis le temps, vous le savez !)
— Non, je vous dis.
— Si, si. Les livres critiques sont classés AVEC les œuvres des auteurs. Il ne chuchote plus.
— Ah. Je ne les ai pas vues. J’y retourne.

Pas l’ombre de la plus petite étude sur Calaferte. Dessous, les quatre étagères de Camus en sont farcies, même Henri Calet (37 cm) a droit à un collectif d’articles publiés aux Presses Universitaires de Lyon. Après avoir vérifié les chariots du secteur, où les livres récemment consultés sont entreposés avant d’être rangés par le personnel en gants blancs (qui sait, un thésard a peut-être fait une razzia), je fonce au bureau 08.
— Il n’y a rien.
— Rien ?
— Rien.
— Elles sont peut-être en consultation. On va vérifier.

...

samedi 12 janvier 2008

341. Les chemins qui mènent à Calaferte (I) par Élodie Issartel pour la R.L.33

Louis Calaferte : Direction, Carnets XIV. 1992. Gallimard. Coll. « L’Arpenteur » 199 pages, 25 euros

« Ah ! les volumes de Carnets, il y en a je ne sais combien. Dix ou quinze à paraître. Ah ! Vous n’avez pas fini de me supporter. Même quand je serai mort. Vous verrez… Si je trouve un vicieux pour m’éditer, vous verrez… Vous m’aurez sur le dos pour un moment. » Louis Calaferte, France Culture, 1988.

Commencés en 1956, parallèlement à l’écriture de Septentrion, ils sont quatorze, et Gérard Bourgadier a eu le vice de les publier. Comme dans les précédents Carnets, Calaferte consigne, au jour le jour, et sans ratures, les pensées qui le traversent, creuse le sillon d’une thématique depuis longtemps définie : la foi et l’esthétique, et entrecoupe ses réflexions d’impressions sur G. (sa compagne), sa maison, ses chiennes, ses fleurs, la jeune Virginie qui vient faire ses devoirs, la lumière, les événements politiques de l’année 1992, ses souvenirs et ses rêves. Loin des débordements baroques et lyriques de Septentrion, dans un style épuré qui rappelle la concision d’un La Rochefoucauld (qu’il trouve comme Léautaud trop bavard), ces éphémérides nous livrent les ultimes « états d’être » de cet entomologiste pornographe, anarchiste et mystique. Ces thèmes, réactivés de manière cyclique, aboutissent à l’aphorisme, épure souvent remise sur le métier quelques pages plus loin, quelques jours plus tard, car nous sommes dans la tête de l’écrivain, au sein d’une pensée en train de s’élaborer, suivant une Direction trouvée dès l’adolescence.
Malade d’une maladie qui ne sera jamais nommée, retiré dans sa petite maison près de Dijon, dont le « jardin lui enseigne la réalité du Ciel métaphysique », Calaferte « l’Isolé » n’en reste pas moins l’homme révolté qu’il fut toute sa vie. En témoignent ses réjouissantes détestations à l’égard d’auteurs, dont Claudel, le détesté, « l’imbécile conventionnel Claudel, trouillard à la cervelle racornie, bourgeois frileux derrière le rempart de son argent » : « Le style de Claudel c’est du plâtre. » Et de quelques autres, dont Boileau, qui fait les frais d’une anecdote assassine. Maupassant, qui incarne à ses yeux « ce qui est le fondement de l’esprit français, ou plutôt la tournure d’esprit d’une fraction de ce peuple, porté à la fois à l’abaissement, à la réduction, à l’épaisseur de l’immédiat. Peuple où toute allusion sexuelle fait rire. » Hugo, « l’inventeur du faux en poésie ». Aux écrivains du XIXe siècle qui « se sont tranquillement bornés à agencer leurs histoires, faisant de la littérature, au lieu d’un instrument d’investigation psychique ou de questionnement, un élément de la catégorie décorative », il préfère « les écrivains de l’angoisse » : Tolstoï, le préféré, avec « ses irremplaçables, ses émouvants élans de joie intérieure », Novalis, Valéry, Pessoa, Léon Bloy, Emily Dickinson… et Diderot, qu’il classe dans son catalogue personnel dans les « inépuisables ».« Il n’y a d’œuvre que s’il y a contestation. »
Louis Calaferte ne se veut pas romancier : il a réduit le narratif et atténué le descripif contre le roman, « cette bouillie hybride », au profit du fragment, la « seule façon d’envisager l’acte d’écrire », expérimenté dans L’Incarnation et La Mécanique des femmes (publié cette même année et fraîchement accueilli par la critique). Mais Calaferte le censuré, fâché depuis toujours avec le monde littéraire parisien, s’en accommode parfaitement puisque «la littérature est faite pour susciter des problèmes».
« Cette année, annonce-t-il, sera celle de mes soixante-quatre ans : j’ai en projet d’exploser de poésie. » Pour Louis Calaferte, « la poésie est ligne claire – voie droite » et participe à la mystique d’un auteur qui, dès Le Chemin de Sion, ses premiers Carnets (1956-1967), affirme sa conversion à la foi et voit le monde comme « un accompli métaphysique », bien qu’« imprégné de pauvreté catholique ». « Hors de l’Église, écrit-il, l’engagement religieux est participation à l’éclaircissement de la destinée humaine. » L’anarchisme de Calaferte est en effet double : celui de la haine des corps politiques, militaires et cléricaux, considérés comme des tueurs, et celui de « la voie anarchiste », c’est-à-dire « la voie chrétienne débarrassée des dogmes aveugles des Églises, de l’impérialisme des hommes ». Ainsi, pour ce desperado de Dieu, la poésie, « isolement de l’essentiel », est considérée comme le niveau de « la plus haute spiritualité où (Dieu) intervient dans notre circulation intime, nous livrant des signes que nous ne comprenons pas toujours, mais dont l’extérieur sera touché, car le poétique est signification infraconsciente, c’est-à-dire distorsion du réel ». L’âme poétique doit être « susceptible de saisissement du fugace et de fixation du grave », à l’image de ses Carnets alternant émerveillements quotidiens et réflexions métaphysiques débarrassées de ce divertissement qu’est la morale (Pascal n’étant jamais très loin).
Pour comprendre le titre de ces Carnets, le retour à l’étymologie du mot direction (à la manière du retour de l’écrivain à l’Église primitive) est éclairant. Si l’on déleste le terme de son sens figuré (directive, fonction d’un directeur de conscience), pour ne conserver que celui du latin directio, c’est-à-dire « orientation », « ligne droite », on comprend la cohérence d’un projet défini dès l’adolescence comme (con)vocation littéraire, direction imposée et distinction, suivant une « ligne essentielle (…) celle de la Force métaphysique », au moyen de la Poésie, « Voie droite » par excellence.
De Chemin de Sion à Direction, Calaferte n’a jamais forligné. Car, écrit-il le dimanche 27 décembre 1992 en conclusion des Carnets : « Le Poète se plante ainsi au Centre de la Vie. Il nous parle et nous écoutons. Sa parole est celle de l’âme. »

Élodie Issartel

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