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jeudi 28 juin 2007

41. Les devoirs superflus

En fait, j'enjolive un peu. Il y a l'errance, le silence, l'eau, la pierre, les activités agréables et douces: tout cela est réel, et plus délicieux encore que je ne peux le dire ici. Mais j'aurais dû aussi mentionner la quinzaine de livres dans ma valise, qu'il faut que lise, annote ou pour certains commente. Puisque je suis en veine de tracer, à travers ce blog, une manière de portrait de notre métier (ainsi que font, chacun pour sa part, mes collègues et amis), je vous prie de remarquer qu'il ne s'arrête jamais. Depuis que je le pratique, j'ai toujours été accompagné, où que j'aille, de livres, de manuscrits, d'épreuves. Je me souviens, entre beaucoup d'autres, de la relecture d'''Amoroso'' de Nicolas Vatimbella, sur la place de l'Hôtel de Ville, à Tallinn. Des orages éclataient soudain dans le ciel limpide (les nuages vont vite en Estonie). Les serveurs se précipitaient, déroulaient de grandes bâches sous lesquelles je reprenais ma lecture ; le texte était trempé, mais lisible encore. Je séchais moi-même en un quart d'heure, enchanté et des facéties de Tallinn et de ce livre, qui est un grand livre, on le comprendra plus tard, si tout va bien.
C'est une première raison d'accepter, et plutôt joyeusement, malgré la mine revêche que présente toute obligation, cette permanence de notre travail : il n'est en somme qu'un plaisir de plus. On peut râler, se cabrer, être las, ou impatient de tel autre plaisir plus immédiat ; on ne peut oublier que son essence est dans la joie qu'il nous donne, et qu'il s'agit de transmettre. Une autre raison est que la littérature est une chose malingre, exsangue, depuis toujours au dernier râle : il faut sans cesse la ranimer. Vous me direz qu'on n'avait pas besoin de moi pour cela, qu'il ne faut jamais exagérer sa capacité de changer quoi que ce soit. Je suis bien d'accord. Simplement, je suis là. Et puis, que voulez-vous ? Si l'on ne s'inventait pas des devoirs superflus, on achèterait une cabane de pêcheur à Burano et on se laisserait vieillir en regardant les mouettes. Il est toujours possible, et au fond plus raisonnable, de ne rien faire. Mais tant qu'on fait quelque chose, mieux vaut se laisser croire à demi que cela a un sens. Le sens, le devoir n'enlèvent rien au plaisir. Nous sommes même quelques-uns à penser qu'ils l'accroissent, à condition de ne pas trop les prendre au sérieux.

lundi 25 juin 2007

35. L'apologue de la Strada Nova

Les foules sont, en tous lieux, désolantes. A Venise, elles sont, de plus, une occasion de s’humilier, de se déplaire, dont on aurait bien voulu, pour une fois, être épargné. On marche au hasard au milieu des reflets de l’eau sur la pierre, dans un silence à peine frémissant, à peine entrecoupé par les moteurs de bateaux et les cris de différentes sortes d’oiseaux (mouettes, goélands, martinets, moineaux, gondoliers…), on se livre à des activités agréables et douces, toutes choses disposant à une humeur pacifiée, débonnaire (je n’ose, ici, écrire « sereine ») ; soudain, comme on tourne au coin d’une ruelle, on leur tombe dessus : les touristes, les grappes de types en shorts, avec leurs tee-shirts criards, leurs sacs à dos, leurs bouts de pizzas dégoulinants de graisse, et leurs cris, leurs affreux rires, toute la panoplie de l’homme rassemblé, fondu en son troupeau ; c’en est fini de la paix, le débonnaire fait place au grincheux, à l’atrabilaire, plus de délices ni de douceur, mais la honte de retrouver en soi mesquinerie et ressentiment. « Revenons parmi les hommes, recommençons à haïr », comme disait à peu près Montherlant. Il faut, en général, beaucoup d’usage de soi et des choses pour se tirer des situations pénibles. C’est vrai, en particulier, de Venise.

Sauf qu’en l’occurrence c’est plus simple : il suffit de fuir, et de fuir dix mètres, pour dissiper le cauchemar. Prenons la Strada Nova (la principale artère commerçante – masques en plastique et McDos) : toute ruelle perpendiculaire est vide et mène à des parallèles vides ou débouche, peu au-delà, sur des quartiers vides, qui souvent sont les plus beaux (le Ghetto, les grandes fondamente de Canaregio).
Ce phénomène, dont j’ai pris l’exemple le plus évident, se reproduit partout dans la ville. La foule est comme drainée dans des conduits et à tout moment de l’année, de la semaine et du jour on peut lui échapper le plus facilement du monde. Et pourtant, la foule reste foule, ne se disperse pas, on avance seul, ou quasi, muni de ce secret qui n’en est pas un, dans la grâce retrouvée de Venise. Ont-ils peur ? Il est vrai que Venise intimide. Elle ne ressemble à rien. On s’y perd. Les gens s’accrochent à leurs plans, mais les plans de Venise sont indéchiffrables et, pour la plupart, fautifs (« tiens ! c’était une impasse ! »). Un autre secret de son bon usage, secret lui aussi à la portée de la main, est qu’il faut déchirer son plan et aller au hasard. Mais, encore une fois, ils semblent avoir peur. A moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de pudeur. Parfois, quand la beauté éclate de toutes parts, on n’ose se montrer. Ou peut-être préfèrent-ils, après tout, leurs chauds petits groupes aux risques de l’inconnu. Je ne sais. Je constate.

31. Mouettes et virgules

Relisant ma note du Zitelle, je me faisais la réflexion que notre métier est étrange. Pendant des semaines ou des mois je m’occupe de la musique d’un texte, de son rythme, de sa densité, que sais-je ?, puis de la conjugaison de ses verbes, de la propriété de son vocabulaire ou de la pertinence de ses virgules. Tout cela, à la lettre, n’est rien. Il suffit de lire certains des livres de nos chers confrères pour comprendre que tout le monde s’en fout. Surtout, quand bien même les anges, réunis dans le ciel, chanteraient sans relâche la gloire de la réécriture et de la correction, je ne parviendrais, en m’acharnant sur un texte, qu’à modifier de l’encre dans de l’encre, qu’à noircir (ou rougir) un peu plus une page, la réalité, cette chose tangible et délectable parce que telle, restera, intouchée, virginale, tranquillement au loin. Rien ne sera changé. Laure ou Julia enverront, avec grâce et fébrilité, quelques fichiers informatiques en Bourgogne, ce qui déchaînera là-bas un vrombissement métallique, et je serai libre. Ce long, cet épuisant travail (dont on se demande toujours comment on s’y est pris pour le mener à bien, tu as raison, Julia – note aux lecteurs : Julia a toujours raison) rencontrera enfin un peu de matière (des forêts entières, ravagées, dirait mon ami E. M.), et je n’aurai plus à être là. Mieux vaut que je boive un spritz à deux ou trois euros en regardant passer les bateaux et (me retournant) les étrangers, je ne sers plus à rien. Bientôt, des camions sillonneront la France ; moi, j’observerai une mouette planant au-dessus du canal de la Giudecca. Il suffit que mes projets prennent corps pour que je puisse m’éclipser : tel est mon privilège, et telle est ma misère. (L’une de mes misères : mes amis auront rectifié.)

vendredi 22 juin 2007

24. Le Snack Zittelle

Le dernier numéro de la revue bouclé, envoyé à l'imprimeur sans retour, je me suis retrouvé, le lendemain, dans un avion, puis à la proue d'un bateau, comme l'a révélé Julia, puis, roulant ma valise sur des pavés inégaux (tintamarre éprouvant pour qui arrive dans une ville qu'il croyait, malgré tout, à peu près à l'abri de la vulgarité et qui l'était sans doute, jusqu'à lui), dans la rue, le long des canaux. Et me voici devant une porte, regardant à l'étage les volets clos. Pendant ce temps, en Bourgogne, non loin d'Auxerre, d'incompréhensibles machines reproduisent mille cinq cents fois les retrouvailles d'Antoine et Cléopâtre dans la campagne française, l'offrande de la pomme de terre, le match Bastia-Eindhoven, mes conversations de la semaine dernière avec les chers Jean-Laurent Cochet et Jean-Luc Jeener; bref, le numéro 31 de La Revue littéraire, consacré aux gens de théâtre, qui sera en librairie, via la Bourgogne, le 10 juillet. Il est amusant de faire de la retape à l'étranger, au milieu d'indifférents, avec son petit stylo.
Car j'écris avec mon stylo, assis à une terrasse au bord de l'eau. Vous ne voudriez quand même pas que j'aille m'enfermer dans un cyber-café pour vous écrire? Je vous aime beaucoup, mais pas à ce point. Quand je lève les yeux, un bateau passe, petit, gros, rouillé, rutilant, une barque, un vaporetto vide, un vaporetto bondé, qui semble près de couler, qui résiste, un yacht, un paquebot. Derrière moi des gens défilent en cohortes, bourdonnant dans des langues inconnues (quand j'entends du français, je me recroqueville ; je ne suis pas ici pour me livrer à des effusions patriotiques). Entre les deux, une petite feuille tachée par l'eau dont dégouttent les verres glacés, et que je recopierai demain, si Dieu me prête vie. Je suis au Snack Zittelle, sur la Giudecca, d'où l'on a la plus belle vue du monde pour trois euros le spritz, ce qui est dérisoire, vous en conviendrez. De surcroît, il n'y a personne. Les touristes s'agglutinent sur l'autre rive, pestant contre la foule, et me laissent en paix. Que feriez-vous à ma place ? Vous n'écririez pas le brouillon d'un blog. Permettez-moi de donc de disparaître.

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