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samedi 27 février 2010

1262. Traité . 19. Hypertexte.

Suite des chapitres du Traité, billet posté par Abeline Majorel :

Hypertexte

Ted Nelson, inventeur de l’hypertexte en 1965 disait : « Par hypertexte, j'entends simplement écriture non séquentielle ». Plus simplement, le terme qualifie un réseau constitué par un ensemble de documents informatiques liés entre eux, et permettant de passer de l’un à l’autre par des liens préalables, donnant ainsi naissance à leur propre structure. Cette structure fonctionne sur la base des "nœuds" de l’hypertexte. Ces "noeuds" intègrent des informations qui ne participent pas forcément à la même logique d’organisation, non linéaire, et dépendante d’un interprétant, de son processus de lecture sélective et enrichie.

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mardi 16 février 2010

1255. Qu’est-ce qui fait conquérir les hommes ? par David Abiker

Cette semaine, le livre qui pourrait avoir le prix du « la critique ne m’a pas vu » ou la mention « N’a pas eu le buzz qu’il mérite ». C’est un pur chef-d’oeuvre méconnu. C’est sorti en août 2009 aux éditions Léo Scheer. Ca s’appelle Conquistadors et personne ne l’a vu arriver. Personne ne l’a lu ou presque. Évidemment, la critique n’en n’a pas parlé.

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1254. Traité . 17. Extime.

Suite des chapitres du Traité, billet posté par Abeline Majorel :

EXTIME.

La logique privée/publique est ce qui maintient une partition de l’espace sur le monde extérieur/ intérieur. Les blogs relèvent d’une démarche d’exposition publique de la vie privée, volontaire et consciemment intégrée dans les billets. Or l’intime échappe à la représentation, il est cette part privée que l’on retient. Toute extériorisation publique a pour préalable une traversée des fantasmes, rendant l’intime obsolète, mettant un terme à un éventuel narcissisme de l’exhibition. L’auteur d’un blog réapprend et réinterprète un monde d’information et de biens culturels dans un mouvement centrifuge, le poussant à chercher une sorte de refuge hors de lui.

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1252. Traité . 16. Réputation.

Est-ce l'effet de ma e-réputation de gentillesse, je reçois une aide précieuse sous la forme d'articles-billets qui pourraient très bien devenir des chapitres du Traité. Par exemple, celui-ci, consacré à la Réputation dont l'auteur est Abeline Majorel que je remercie tout particulièrement pour son aide :

RÉPUTATION.

Le web permet peut être de revenir à l’étymologie du mot réputation : le compte, l’examen. En effet, le développement des logiciels de mesure, parallèle à la conception des algorithmes de recherche ( notamment Google) fondée sur les mécanismes de bouche à oreille, permet de mesurer imparfaitement l’influence et la réputation d’un bloggeur. L’outil premier de cette mesure est le Page ranking, qui combine les deux systèmes en prenant en compte les liens qui renvoient vers votre page (bouche à oreille) et la prise en compte de votre audience.

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vendredi 22 janvier 2010

1232. Petit Dialogue jcm-ab sur L’Arbre d’Or de Hegel.

L'arbre d'Or de Hegel.. Comme le dit jcm, "c'est un envers de scène témoignant des vitesses, des improvisations entre travail, lecture, écriture tout azimut."

ab : Cher léo, un petit dialogue ou l'on voit que les échanges ne sont pas aussi simples qu'on l'imagine. Mon innocence (elle est vraie) ou ma naïveté (encore plus vraie) m'a joué un tour, ou a voulu me donner une leçon de comportement. J'ai cru que... ai-je poussé le bouchon trop loin... ai-je mal fait voulant être ici et là... je vous le dis, pourtant, je n'ai jamais pensé faire autre chose qu'un commentaire, ai-je voulu trop le montrer, c’est possible, alors je suis orgueilleux, présomptueux, et c’est très grave cela… peut-être faut-il plutôt la "boucler" parfois, car nos gestes, nos actions, nos pensées, nos écrits sont mal interprétés. J'ai besoin de votre avis, cher léo, “comme un frère”, n'est-ce pas, et d'un "conseil" pour la suite des choses quant à me comporter...

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1231. Hegel en Haïti (3) par Alain Baudemont

Sans titre, sans nom, je viens de Ayiti, c'est ma belle terre des hautes montagnes, mais je suis noir. Je n'ai jamais été libre, mon maître m'interdit de porter les armes, sauf pour la chasse. Si je désobéis, si je fuis, c'est mon désir de désobéir, c'est mon désir la fuite, mais que j'échoue à fuir, mon maître me coupe les oreilles et me marque au fer rouge; qu'importe mes oreilles, je suis sourd déjà, mais je suis obstiné; d'où me vient cette lumineuse obstination; ma deuxième fuite, je le sais d'avance, me fait perdre mon jarret, mon maître le coupe, beaucoup de mes soeurs et de mes frères ont perdu leurs jarrets; qu'importe encore mon jarret quand mon maître ne peut couper ma lucide obstination, elle me reste; La troisième fois, je fuis encore, mon maître me reprend, il me puni de mort; pendu, le vent de mes hautes montagnes vient, et me balance ni joyeux, ni libre, ni heureux, ni rien après mon infortuné désir, un grincement peut-être, la corde et le bois sûrement, un bruit quand même, un vent d'aucun paraclet me balance, je suis mort, je n'existe plus, mon maître aussi me perd.

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jeudi 21 janvier 2010

1229. Hegel en Haïti (2) par Jean-Clet Martin

Le billet de jcm dans Strass de la philosophie : Haïti depuis la fenêtre de Hegel.

Hegel, assis dans l’étroit bureau encombré du journal qu’il dirige (La gazette de Bamberg) entend, au travers de fenêtres exigües, le borborygme strident des servantes au marché, au moment d'ouvrir la lettre de blâme dépêchée par les autorités en 1808 lui reprochant de répandre des informations contraires aux intérêts de l’Etat. Il sera convoqué demain devant ses juges. Lui le serviteur, le petit ouvrier des faits diverspour amuser le quotidien des grandes dames autour desquelles pavanent toute la ville et se pressent les jeunes filles en guenilles. Il n’aura donc été que serviteur ! Serviteur toujours ! Une impression que le brouhaha du marché et la couleur du ciel lui rappellent, le plongeant dans le souvenir de Berne où il avait été employé, logé en qualité de précepteur avec la racaille, la valetaille (Gesinde) pour partager ses repas, la table des maîtres lui étant interdite.

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mardi 8 décembre 2009

1201. Lecture de Virginia Woolf par Alexandra Lemasson

Alexandra Lemasson, comédienne et écrivain dont nous avons publié le premier roman, La Petite Folie, en janvier dernier, et qui est par ailleurs l'auteur d'un Virginia Woolf paru chez Gallimard ("Folio biographies") en 2005, dirigera jeudi 10 décembre à 20 heures une lecture collective d'extraits de l'œuvre de Virginia Woolf. La soirée sera suivie d'une séance de dédicace.

Pour tous renseignements, voir le tract ci-dessous.

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mardi 1 décembre 2009

1191. HYROK par Marco.

"Hissez le grand mât, mes amis"

Hyrok, premier roman de Nicolaï Lo Russo, est un livre d'ogre affamé: il bouffe tout, personnages à la dérive, société trompeuse de l'"hyperchoix", avenir inquiétant, surchauffes sexuelles et amours fragiles, passions et contrefaçons de l'Artiste, plants de basilic, Suisse bucolique, milieu éternellement déliquescent de la mode, compétitions aux règles pipées, mirages de l'image, famille lointaine je vous aime, tout ou presque y passe, et c'est peu de dire que le projet est ambitieux.

Pour avaler sans indigestion autant d'ingrédients, le lecteur suit les traces de Louison Rascoli, héros énergique et désespéré, photographe à l'oeil sûr mais qui a le malheur d'aimer les arbres, la chair ferme, la beauté, et il lui arrive même, le pauvre homme, de citer Jean-Jacques Rousseau. Autant dire que sa traversée du monde de la photo d'art sera douloureuse: on lui demande d'être dans le "move", d'être "réactif" avant d'être "créatif", autrement dit d'oublier d'être un artiste expérimentateur pour devenir "un véritable animal social, leste, opportuniste, malin, tout de contacts vêtu". Il essaie de jouer le jeu, conscient de ne pas avoir trop le choix et croyant correspondre à son époque, il fait sien l'idéal d'"un état incertain, indécidable", affectionne les "situations transitoires" _ mais les aléas du métier et sa lucidité ne lui feront pas de cadeau: il voit bien que le monde entier fonctionne comme ces fêtes "hype" où l'invité moyen croit naïvement qu'à force de patience il va pouvoir se trémousser avec le gratin, alors que la festivité tourbillonnante et le contact facile ne font que masquer une réalité beaucoup plus simple: tout s'incline et s'annule devant la puissance, elle-même obtenue par l'argent et les réseaux sociaux. Pour Louison Rascoli et ses pairs c'est tous les jours "la Sainte-Salope". On leur parle innovation, initiative et on attend d'eux conformisme, soumission

Louison le quadra engloutirait ce qui lui reste d'énergie dans l'addiction à l'imagerie pornographique s'il ne rencontrait pas, à mi-parcours, la jeune Violette. Elle sera la bouée de secours et le coup de grâce. A la fois émouvante victime et vitrine magnifique d'un système où le "fashion" et l'hyperflexibilité règnent en maîtres, Violette, la "speedy flower", s'adapte, butine, joue, blogue, s'exhibe, s'éclate, se prête à plusieurs hommes fortunés, tient le coup en s'étourdissant de relations sans affectif _ pense-t-elle. "Experte dans les pirouettes", elle fait partie des "zappeuses de grand chemin" mais qui, immanquablement, se trouvent être "les zappées par le destin, aussi". Fuite en avant. Les deux amants, chacun à leur manière, anticiperont les temps futurs, feront dans la surenchère _ conversations croisées, triches, détours, aveux, aveuglements, saut dans l'inconnu.

L'écriture d'Hyrok tient la distance: il s'agit de rendre compte d'un mouvement continu, frénétique, d'un "éclatement" de la parole et de la pensée, et en même temps de lutter contre ce chaos programmé. "L'écriture est vertige et le vertige m'attire", dit Louison. L'auteur se jette dans le vide sans frémir, décidé à exploiter avec bonheur toutes les ressources du roman, ce fantastique genre bâtard qui, on l'oublie trop vite, accepte tout, absorbe tout, malaxe les discours les plus disparates. Se succéderont ainsi, d'une manière étonnamment fluide et naturelle: romanesques aventures d'un ambitieux déçu façon Balzac (passages très réussis, haletants _ même pour le lecteur néophyte, consacrés aux tentatives de percées du photographe méritant), fragments poétiques, morceaux d'essai anthropologique, récits rageurs à la verve célinienne (hommage parfois appuyé, comme l'usage de l'adverbe "absolument" en fin de phrase), transcriptions de paroles "saisies sur le vif" par dictaphone, schémas, écriture-délire (les dernières pages du héros au bout du rouleau qui tendent vers le Journal d'un fou de Gogol), dialogues et billets made in internet avec massacre jouissif de la syntaxe et de l'orthographe traditionnelles, traquenards narratifs (un carnage qui n'en est pas un, ou encore la blancheur de la photo la plus chère du monde présentée à la première page du Prologue, blancheur dont on ne comprendra le sens véritable que 500 pages plus tard), citations en ouverture de chapitres intégrant joyeusement Laurent Voulzy ou Scarlett Johansson, sans parler des multiples inventions et détournements de références...

Ces différentes couches de discours ne sont pas le fait d'une simple volonté ludique (quoique), elles apparaissent nécessaires pour traquer, au sein d'un univers de plus en plus factice, vacillant, flouté, la vérité humaine qui subsiste malgré tout dans l'émotion. Louison Rascoli, qui songe un moment à écrire un roman d'anticipation, note: "Relire 1984, Huxley aussi, ce genre de dystopies, essayer d'être aussi réaliste, mais travailler l'émotif, travailler le nerf... C'est ça qui manquait à ces bouquins si je me souviens bien... je les avais trouvés géniaux, incroyablement visionnaires, mais froids, cliniques... schématiques". Voilà: introduire de la vitalité émotionnelle dans un roman d'analyse par ailleurs parfaitement pessimiste, comme un moteur, un contre-poison et un but à atteindre. Du coup, plus que la formule exacte, c'est le ton juste qui compte, avec ses redites ou ses ratures. En parcourant les phrases, on a parfois l'impression d'une politique de terres brûlées: tout n'est pas à garder ("pas de sushi", franchement, cet atroce vieux jeu de mots... ou encore certains portraits satiriques caricaturaux), mais tout s'enchaîne avec un sens du rythme enviable, et on avance dans le roman, gagné par l'énergie et les émois des héros, on s'y enfonce comme on s'enfonce dans l'authenticité humaine, avec ses grâces et ses lourdeurs.

Alors il y a bien des passages où l'auteur, soucieux d'aller au bout du bout de la réalité qu'il prend à bras le corps, cède à la tentation de tout dire, de tout dévoiler dans sa lumière "scialytique". Face à un univers de faux-semblants, tout nous sera explicité: c'est cohérent, c'est courageux, mais il y a le revers de la médaille. Ainsi pas une fêlure des personnages principaux qui ne trouvera ses tenants et aboutissants (même la strophe manquante du poème qui "explique" Violette _ lacune qui permettait au lecteur de supputer, d'imaginer _ paf on nous la met en mains à la toute fin, ah d'accord c'était bien ça...). Et puis quelques considérations didactiques, notamment dans la bouche de Hope, le fils du futur, sur des points que là encore le lecteur pouvait fort bien reconstituer tout seul. Mais tout cela est balayé par un souffle narratif impressionnant, une belle réflexion et, plus inattendu dans le cadre d'une gigantesque "dislocation", une gaieté d'ensemble qui fait refermer ce livre dense et sombre avec le sourire.

Marco, le 31 octobre 2009 pour La littérature en sous-sol.

D'autres regards du côté, notamment, de Thomas et de Leo Nemo, et une interwiou menée par Marie.

PS: vous aurez peut-être reconnu, sur la quadruple photo miniature, la tour Wu-Jing. Sinon, achetez le roman et voyez page 503.

Ndlr : Merci cher Christian, il me semble que j'avais oublié l'article dans les sous-sols.

lundi 30 novembre 2009

1190. Le Parti d'en livre.

Sur le Journal des penchants du roseau l'échange (volé au Roseau) entre Chris-Éric Ergans et Christian sur le blog sous le titre Le Textile au clair de lune fournit un éclairage sur "Le Parti d'en livre" :

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1189. Un moment, par nic (B.C. N°16) Sur Conquistadors d' Éric Vuillard.

Un moment

L'occasion faisant le larron, j'y vais à mon tour d'une bafouille sur Conquistadors, avec l'avantage que des critiques méticuleuses (Ristat, Stalker, Marco) et des commentaires divers me libèrent de la hantise d'en oublier et de la vanité d'être définitif. Les premières m'ont donné envie de lire ce livre, les seconds de le défendre.

Peut-on s'ennuyer à la lecture de Conquistadors ? Certainement. Prétendre l'ennui inévitable est en revanche signe de la pire des stupidités : la bêtise arrogante qui rapporte toute chose à ses insuffisances.

Le jury d'un prix internautique a estimé que Conquistadors est un roman « hors norme » et l'a récompensé comme tel. Passons sur la maladresse du propos – il n'y a d'ambition littéraire qui ne veuille sortir du lot – pour en relever l'intention : souligner que Conquistadors échappe aux tentatives de le circonscrire à un genre. Épopée, roman, poème ? Oui, à la fois et sûrement davantage encore. Un roman historique ? Non, sûrement pas ; et doublement pas, car pas d'Histoire ni d'histoire, rien qui ne file en ligne droite. Conquistadors est un livre impressionnant, dans son ambition et par la trace qu'il imprime, un livre à l'écriture habitée, presque hallucinée, un livre exténué, aussi, comme ses personnages, épuisant parfois, mais à la litanie prise de vie par des ivresses soudaines, des élans dans sa lenteur, des échappées dans sa circularité.

Éric Vuillard époussette les cuirasses et au bout d'une phrase inaugurale longue comme un inventaire accouche d'un « avançait » qui ébranle depuis l'été 1532 le cortège de Pizarre, des Pizarre et des autres qu'il m'est souvent arrivé de confondre – mais d'une meute, qu'importe de savoir à qui sont tous les crocs ? Le cortège s'ébranle, difficilement. Conquistadors n'est pas un livre difficile mais son souffle (intérieur) n'emporte pas le lecteur ; il n'est pas difficile, il est immobile. Si c'est une épopée, elle ne va nulle part.

Nous sommes à ce point, nous tournons autour, embourbés avant la fulgurante mondialisation de l'or et de la syphilis. Dans un temps circulaire – contre un temps historique – un temps qui nous est coalescent. Dans un tableau du Titien où « tout (serait) soudain pris dans tout, comme si la double comptabilité, l'eau bénite et la porcelaine formaient une seule lave vivante, dont les éléments disparates seraient tenus ensemble par le sang ».

Nous en sommes là, un lieu, un temps : le moment ; l'événement, après lequel « il n'y aurait plus de terre promise », « de royaume rêvé », « d'Éden sauvage », mais l'unité du monde, notre monde, d'où le roman s'écrit, quand les idoles ont été fondues dans les coffres en minuscules lingots, qu'une cabine se loue 1,50 dollar aux thermes de Pulcamarca. Là-maintenant où, depuis, l'avenir serait écrit, et le passé aussi « car nous ne saurons jamais ce que les événements ont enfouis sous eux. Ils se labourent seuls, sans cesse. » Et encore : « Les événements brûlent leurs racines. C'est de ça qu'ils se chauffent. »

Devant ce labour, à ce foyer, nous sommes tenus pendant qu'il est trop tard : nous avons le temps. Le temps, matière du livre. Dans le sang, la boue, la neige. Et l'or « qui allait les décevoir. » L'or en sa quintessence et non sa quête – au sens d'une progression. Pas de sens : « Les événements appartenaient à la même fourrure dont le monde se couvrait le corps (...) Mais le sens ne voulait pas être approfondi. Rien ne voulait être compris. La vie circule et danse. » Plus que des hommes de leur temps, les conquistadors sont des hommes du moment, ce moment dont ils ont la chair et l'étoffe. Ils ne sont pas des colonisateurs qui inscrivent leur projet dans le temps, mais des conquérants engagés par une geste abominable à laquelle seul le mirage de l'or donne un mirage de sens.

Nous sommes à un point aveugle, littéralement sidérant, qu'un des Pizarre ressent aussi confusément, constatant que plus une règle ne vaut, à tel point qu'un nègre peut trôner en litière sur un royaume vaincu. « Les mots restaient là, comme des pierres. Il y avait quelque chose d'inexistant dans les mots. Une fente secrète où il ne pouvait glisser son haleine et sa rage. »

Nous sommes à ce moment qui travaille en nous, dans sa succession et dans sa permanence, à « l'envahissement du Nouveau Monde » que Levi-Strauss oppose à sa « découverte ». « La destruction de ses peuples et de ses valeurs » qui, dit celui-ci, appelle encore « un acte de contrition et de pitié », quand, écrit Éric Vuillard « les Indiens, les péons, les nègres durent pour la suite des temps demander pardon du péché commis au détriment de leurs races. » (En épigraphe, en épitaphe, il place : « GLORIA VICTIS ! »)

La sidération est pour le lecteur un moment d'envoûtement. J'ai lu Conquistadors comme dans un rêve ; j'ai rêvé avec Vuillard. Éric Vuillard a rêvé la conquête et les conquistadors se lèvent de son rêve. « Au matin, tels des cadavres les hommes surgissaient lentement de la terre. » Et comme dans un rêve, il ne soutient pas la réalité en entier, se passe de grandes descriptions, de contexte, de chronologie, se concentre sur des impressions, des sensations, esquissant les nuages d'un ciel changeant.

Les conquistadors ont leurs raisons pour avoir quitté l'Espagne. Petites raisons : une mule, un cochon, un couteau. Mais de fait ils sont appelés : un destin doit se réaliser. Pas question bien sûr de nécessité historique, ils sont appelés a posteriori, par le rêve de Vuillard dont ils sont en quelque sorte possédés. D'où leurs exploits insensés : « Pendant que Pantagruel construisait le pont du Gard et les arènes de Nîmes en moins de trois heures, Pizarre faisait crouler un empire en moins de deux. » Une bande de coupe-jarrets défait une armée ; ils le peuvent parce qu'ils le doivent, c'est leur destin. « Après vingt-cinq ans passés à le pourchasser (Pizarre) faisait enfin face à l'adversaire qu'il s'était créé. »

Dans le moment, s'infiltre le souvenir d'un baiser, la saveur d'un fromage. D'un ailleurs plutôt que d'un passé. N'ont-ils pas toujours été où les Indiens les attendaient ? A peine subie, Atahualpa se souvient de sa défaite. Vague souvenir, comme un songe : « Elle semblait réaliser un désir, obéir à une révélation très ancienne qu'on lui avait dite, mais dont il ne se souvenait plus ». Les Espagnols conquièrent sans découvrir, dans un « déjà vu ». Leurs futurs exploits ont déjà été chantés « dans une cour d'auberge à Caceres ou à Burgos ». Ils sont déjà venus, ils ont déjà vécu. Éric Vuillard les rappelle, les ranime.

Le moment convoqué les réveille ; ils sont à jamais de ce moment, c'est le leur, ce moment sur lequel ils règnent comme des dieux. « Pizarre nommait les rivières, les collines, il donnait aux lieux les noms de l'avenir. » Dieux gibbeux : Roi-chèvre, dieu de corne, scorpion des collines, petits génies des foins dans ce « désordre des temps ». Petits dieux jaloux dont les états d'âmes flétrissent dans l'ombre tutélaire du « Dieu sévère de Moïse », celui « des retables et de la lumière qui recueillerait des pluies d'or ». Petits dieux et leur terrain de jeux, comme des enfants dans la toute-puissance. « Ils bramaient leurs déclarations au nez de peuples qui ne les entendaient pas ; ils s'adressaient aux mouches, aux tarentules, aux perroquets. »

Pour quel dessein ? « Étaient-ils venus de si loin pour réaliser en tous points les prophéties d'un peuple ? » Ils ne sont là que pour eux. Rien d'entièrement humain ne les meut. Qu'ils soient de notre espace-temps ne nous les rend pas plus proches. Bien « qu'un immense plateau dénudé nous sépare de ce qu'ils pensaient, craignaient, complotaient », les Indiens nous sont moins étrangers qui, comme nous, sont spectateurs de ces Espagnols caracolant, cavaliers de leur apocalypse. Les Indiens : « Mais qu'ont-ils vu au juste ? Ils ont vu ce que l'on rêve de voir. La fin. » Car : « Je ne verrai jamais un monde qui s'écroule, pense chacun de nous. Mais au fond, c'est notre grand désir : pieuse et brutale fin des temps. Et voilà qu'un peuple l'a vue. Il faisait beau. Le ciel était clair et l'air frais, lorsque défilèrent les armes rutilantes. »

Les conquistadors sont à la fin. Pour vivre ces nuits quand « la crainte et le désir du lendemain ramènent à nous les pensées enfouies. (...) Peut-être ne devient-on conquistador que pour ça. » Et à la fin du monde, ces types font froid dans le dos. Dans l'entropie de l'événement, ils se déchirent. Pour les Indiens « assis sur les gradins naturels de cette arène de collines », le match est disputé « et la tête d'Orgoñez passe de mains en mains comme un ballon de cuir. »

Le plus humain des cavaliers d'Apocalypse, c'est Almagro, l'homme à contretemps qui, arrivé plus tard, arrivé trop tard, n'est lui pas tout à fait du moment, mais de sa répétition (perte de l'innocence, nous dit Freud), rêvant qu'il aurait pu le partager dans une fraternité enfantine. « Peut-être ne reste-t-il des choses accomplies que les rêves tristes », se demande-t-il. Dans le regret du monde, de prolonger sa fin, proroger l'événement de la fin, il implore « un moment, juste un petit moment ».

nic le 30 novembre 2009

samedi 21 novembre 2009

1183. Le Zaroff de Julien d'Abrigeon par Claro

Sur Le Clavier cannibal II :

Sachez chasser : lisez Zaroff

par Claro

La chose est entendue : l’homme est une proie pour l’homme. A fortiori, donc, pour l’écrivain. Il ne suffit pas de se choisir des cibles, encore faut-il les identifier, les identifier et les éliminer, en s’esquivant à temps, tête haute, corps voûté, sans courir, à fond de train.
Le Zaroff de Julien d’Abrigeon – publié par Laure Limongi, label LaureLi, en librairie le 25 novembre, extrait ici – exécute des contrats, il exécute, c’est un exécuteur, mais il n’est pas certain que ses victimes soient forcément celles qu’on croit. Le récit de ses battues, qu’on devinera assez vite «en brèche», se répartit en chasses, sorties, reflets, traques et cavales, à lire dans l’ordre qu’on voudra, car de toutes façons personne ne sortira d’ici vivant.
Une chasse, qu’est-ce que c’est ? Eh bien, outre une partie de plaisir, c’est un peu comme un chapitre : des règles s’inventent, qu’on enfreint, un style se présente, qu’on fauche, des constantes s’installent, qui brûlent. Zaroff n’est pas là pour nous donner le goût du sang ou des envies de pitié. Zaroff est là pour piéger la langue, sa langue, et toutes celles qui s’amusent à pendre. S’il sent que la syntaxe le suit, il la piège. S’il faut donner des directions, il les donne, se perde qui veut. D’Abrigeon est aux platines, il fait grincer les ritournelles, se saborde en souriant, fait du paradoxe un boomerang. A chaque phrase, il repart de zéro, permute, invite, détourne. Dès qu’on le suppose bricoleur, il se révèle armateur. Tel un pied piétinant son empreinte avec son ombre, il repasse par les tropes qu’il tord. Et s’ingénie à faire bégayer le lecteur qui s’imaginait convié à d’affreux tours de manège dans la conscience.

Zaroff est un chasseur d’un genre particulier, qui apprend au lecteur à chasser le sens, à coups d’immédiates impostures, d’escamotages peu réglos, de fuite en avant en arrière à droite à gauche. Il dit « je », mais comme s’il mordait le « je » du lecteur, à la façon poético-délictueuse d’un Cadiot, sachant très bien où il va, c’est-à-dire au milieu, milieu de la langue parce que plis à passer par, milieu du récit parce que la trace parle, elle aussi.

Sa dictée est enrayement. Le fluide l’attire, mais pour mieux déliter. Quel énergumène, ce Zaroff. Refusant d’être personnage, trahissant le narrateur en lui, toujours à l’affût, planqué fuyard prédateur. Et plus on le suit dans ses méandres, plus on efface ses repères.

Comment fonctionne un livre qui veut s’en sortir, veut sortir du livre, du lecteur ? Julien d’Abrigeon le sait, le dit, le fait. Et en plus l’écrit, la preuve :

« Le piège amuse s’il est un peu ludique. Les trous, pics et branchages fonctionnent, efficaces, mais ils lassent. Je me plonge dans la lecture d’anciens manuels de chasse, les pièges y sont pléthore. Un peu d’astuce, d’espièglerie, et la mécanique est adaptée à l’homme. »

« Le mécanisme est conçu. Il fonctionne. Un mouvement en entraîne un autre. Le levier, levé, déclenche le mouvement de la clenche. Il s’enclenche au préalable. Le ressort se compresse. Sa force est comprimée. Elle attend le stimulus mécanique. Une lamelle se déplace. La ficelle sur la poulie se meut. L’engrenage est simple. Les forces se démultiplient. La mise en branle est dès lors inévitable. Coulisse, glisse. Une fois la chevillette tirée, la bobinette choit. La bobinette chue, tout s’enchaîne alors avec moins de minutie et la sauvagerie s’applique, sans détour. »

L’art poétique tue, il tue toujours, il se tait aussi, de temps en temps, pour aller ailleurs, essayer d’autres milieux, coller à d’autres climats. Il cloue le lecteur, l’aide à s’arracher, on ne saurait s’en passer, on repasse, ça a changé, encore et encore.

D’Abrigeon n’a pas créé Zaroff, certes. Zaroff existait déjà, d’abord dans un film en noir et blanc, puis dans les consciences, à l’état séminal, comme le nom Zaroff, le mot Zaroff, un zaroff oublié chassé par un zaroff recommencé, jusqu’à ce que, bing ! d’Abrigeon reprenne Zaroff, sa force, sa volonté, et lui inocule l’insidieux humour du chasseur sachant chasser, de l’écrivain écrivant qu’il écrit. C’est un jeu de massacre, on se le dit, on le lit.

Et comme si ça ne suffisait pas, Vincent Sardon (1) a créé une des plus chouettes couvertures de livre de l’année. Finalement, ce mois de novembre aura servi à quelque chose.

Claro, le 19 novembre 2009.

(1) Tampographe.(ndlr)

vendredi 13 novembre 2009

1174. Les m@nuscrits de la semaine 13.11.2009

- Bahia.Z, Les Pommes Rouges
- Ouam-Chotte, Ouvrir l’oeil
- Jean Houraà, La prise de Sheikh Jarrah
- Jean-Marc BARROSO, Le Festin du Président
- Bahia.Z, Les Pommes Rouges
- Bahia.Z, Les Pommes Rouges
- Jean Houraà, Songe d’Atlas et des fleuves de sable
- JGLR, Les Montagnes mondaines
- Juline B, Lolita ne vieillit pas
- LydiaAce, Ce que veut Madalena
- le rimailleur, Saillie
- Nicéphore Pétrolette, Nous sommes malades à mourir de la prêtraille
- Nicéphore Pétrolette, Quiche manifesto
- Yannick Kujawa, Constant veut causer(2)
- JGLR, Hasard Blafard
- JGLR, Automatique
- Fred Transki, Un vin de pierres sèches
- Vera, POINT DE DEPART
- le rimailleur, Les chroniques d’Oneiros -chap 6
- RIPRIP, les yeux rouges
- RIPRIP, COKE DE COMBAT
- RIPRIP, VANDEPUTTE

vendredi 6 novembre 2009

1170. Les m@nuscrits de la semaine 06.11.2009

- Benoît Demeaux, Braque
- Achab, Pinder Morlasne
- Frédéric Gimello, La musique de film
- leopoldine.k, DES CLES ET DES HOMMES
- Bahia.Z, Les Pommes Rouges
- Emmanuel Laurent-Piperno, Plein de soucis pour Yossi
- RIPRIP, DES TOMATES MOZART EST LA
- cdugave, Lignes de vies (extraits)
- Jean Houraà, Traité court sur la mayonnaise
- le rimailleur, Les chroniques d’Oneiros-chap 5
- aranda, la maison en sucre
- JGLR, Inaptie
- Nicéphore Pétrolette, En attendant Besancenot
- Nicéphore Pétrolette, Moïse sac à pisse
- Eric Meije, Discours
- Bahia.Z, Les Pommes Rouges
- Jean Houraà, La lyre de Karpathos
- Zabou, "Chroniques d’un invertébré."
- Laure REBOIS, MON ETOILE
- JGLR, Calimerot de décembre
- louisesalomon, Petites gens
- Jean Masson, Journal d’un enfant de la guerre ...
- Eric Meije, Sexe
- james jonas David, Eyes one shot
- Manuel Montero, Des Parasites
- le rimailleur, Les chroniques d’Oneiros- chap .4
- Eric Meije, Ostwand - Compilation 2
- Eric Meije, Ostwand - Compilation 1

mardi 3 novembre 2009

1168. Pensées (1)

"Le Net est la plus grande saloperie qu’aient jamais inventée les hommes."

Jacques Seguela.

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