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samedi 21 février 2009
Par Revue Littéraire,
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LITTÉRATURE VERTE Lire la suite
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jeudi 10 juillet 2008
Par Revue Littéraire,
jeudi 10 juillet 2008
"La première fois que j’ai rencontré Carla Bruni, au bout de quelques minutes, j’ai eu une impression étrange. Ce n’étaient pas seulement les chats qui, un par un, se détachaient du divan avec lequel ils se confondaient auparavant dans la pénombre. C’était chez elle une tension, une inquiétude; et j’ai fini par m’en rendre compte : aussi incroyable que cela puisse paraître, c’était elle qui était intimidée.
Je n’ai vraiment compris que quelques minutes plus tard, à l’arrivée du pianiste, lorsqu’il m’a demandé :
« Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous avez fait, avec ce
poème ? »
C’est surtout le premier vers, je me souviens, qui l’impressionnait : « Ma vie, ma vie, ma très ancienne...»
Je sais bien que je suis l’auteur, mais en poésie on a toujours un peu moins l’impression de l’être – il ne m’a jamais paru invraisemblable que deux personnes, à deux moments différents de l’Histoire, écrivent par hasard le même poème. On se sent plutôt comme le découvreur (en termes juridiques, l’« inventeur » ) d’un trésor. Ou comme ces explorateurs qui, après plusieurs semaines de marche dans la jungle, tombent sur les ruines d’une cité disparue.
Il y avait aussi autre chose, qu’elle ignorait. Bien des années plus tôt, une fille m’avait dit que j’aurai, tôt ou tard dans ma vie, quelque chose à faire avec Carla Bruni. Ce n’était pas une cartomancienne, elle travaillait dans un magazine pour jeunes filles; mais elle détectait réellement des choses avant qu’elles ne se produisent. Je crois aux intuitions, aux présages, c’est sans doute pourquoi je me sentais si curieusement détendu, ce soir-là.
Cette chanson devait avoir lieu; elle était inévitable.
Lors de notre deuxième rencontre, extérieurement, peu de choses avaient changé; il y avait juste deux personnes devant sa maison – la sécurité-. Mais Carla, elle, avait changé; il y avait en elle une gravité qui ne s’y trouvait pas auparavant – la conscience de sa responsabilité-, de toute évidence. Son destin était si extraordinaire qu’elle ne pouvait plus que l’accepter; d’où, en elle, une nouvelle douceur. Sa voix avait gagné en sensualité, aussi. En un mot, elle avait mûri. Bien sûr, cela faisait déjà longtemps qu’elle était une personnalité publique ; mais j’ai bien senti qu’elle avait franchi un cran supplémentaire. Elle revenait juste de Londres, et sans doute ça avait joué, la famille royale, etc. Même si elle y était mieux préparée que d’autres, j’imagine que ça ne doit pas être rien de se sentir l’image de la France.
Et puis, il y a aussi que tout le monde aime bien les jolies filles (et, différemment, les chanteuses). Pour la première fois de sa vie sans doute, elle était en position d’être critiquée, voire détestée, d’être la « cible des médias » aussi. Nous avons un peu parlé de ça ; la chanson était presque finie. J’étais content. C’est un slow, un slow-rock plutôt. Des gens,
je le sais, vont s’aimer sur cette chanson, des gens plus jeunes qu’elle et que moi. C’est un sentiment ambigu, un peu poignant, agréable finalement.
Mon seul regret, c’est qu’elle ait décidé de ne pas donner de concerts. C’est dommage, en particulier pour ce titre – c’est le type même de chanson où il est possible qu’un soir, grâce au public et à je ne sais quoi, se produise quelque chose d’inoubliable. Mais, évidemment, je comprends – la sécurité de ce genre d’événements-, ce n’est pas très facile à organiser. J’aimerais bien pourtant qu’il ait lieu, ce concert – et que ce soir-là, par hasard, je sois dans la salle-. Ce serait une belle troisième rencontre. J’aimerais bien, mais je n’y crois pas trop. Elle vit maintenant tout en haut, où les possibilités sont restreintes."
Michel Houellebecq. Lire la suite
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mercredi 18 juin 2008
Par Revue Littéraire,
mercredi 18 juin 2008
Voici :

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dimanche 13 janvier 2008
Par Revue Littéraire,
dimanche 13 janvier 2008
Cyril Montana : "La Faute à Mick Jagger" Le Dilettante, 224 pages, 17 euros
Mousse est une baba cool, elle appartient à cette génération beatnik qui est en quête d’ailleurs. Trente ans plus tard, elle se nourrit de yaourts et de citrons, est habitée par l’esprit de Mick Jagger, « dieu de l’amour et de la destruction », et cherche à se libérer de l’esprit de Demis Roussos qui parasite ses ondes télépathiques. Elle disparaît régulièrement pour s’adonner à des bains d’algue clandestins dans des baignoires d’hôtels, jusqu’à ce que Simon soit prié de venir la chercher et de payer la note.
Simon, c’est le fils de Mousse. Il est hypersensible. On le voit ainsi s’émouvoir à Oradour-sur-Glane ou se passionner pour les documentaires animaliers. Viennent s’ajouter à toutes ces émotions une fiancée hystérique et suicidaire, sans compter la mère hippie en perdition. Trente ans plus tôt, celle-ci avait décidé de prendre la route. Simon avait d’abord atterri chez sa grand-mère, qui se passionnait pour Marcel Amont, le patinage artistique à la télé et le chauffage centralisé au sol. Puis son père, tout aussi bab que la mère, le ballotta de ferme-garderie beatnik du Morvan en maison glauque du Luberon où défilaient « intellectuels révolutionnaires » et autres « clochards célestes ». Enfin, Paris où il se retrouva à partager une chambre lugubre avec un père drogué et malade. Simon aussi est en quête d’ailleurs : il rêve de normalité, des surprises de Pif Gadget, de lunettes et d’appareil dentaire. Il adore les HLM neufs et De Funès. Sa réalité est tout autre. Son père préfère Dewaere à Gabin, Gainsbourg à Joe Dassin.
À travers le regard de Simon, ce sont deux époques qui sont évoquées, tour à tour, au fil d’anecdotes, souvenirs et menus événements. De cette narration rompue entre distance et présence, hachée entre le passé et le présent, naît un récit drôle, coloré, acide, électrique, tendre, quelquefois poétique. Chaque chapitre se présente comme un plan-séquence, un îlot, un arrêt sur image. Mais ces bouts de temps suspendus, reliés les uns aux autres, prennent sens, se répondent et font progresser le récit. Simon plante le décor de son enfance et nous livre parallèlement sa vie d’adulte. Deux époques distinctes, mais qui juxtaposées finissent par s’entrechoquer. Simon c’est ça : le résultat de cette confrontation, un peu désordonné, pas mal dérouté.
L’écriture est vive et précise, elle trace une suite de portraits ou de situations pittoresques et imagés. Bien plus que l’histoire en elle-même, ce sont le ton et la construction qui captent notre attention. Le récit est léger, désaccordé, rythmé, souvent fantasque. Chaque personnage englobe un univers fait de couleurs, de sons, d’objets. Chaque portrait, chaque moment est un saut dans une époque, dans un décor, dans une ambiance. Cyril Montana nous transporte dans un univers très romanesque, version 70’s et nouveau millénaire : péripéties dérisoires et décalées. En somme, le récit de deux générations un peu dépassées par le monde et sa réalité. Tout cela fait de La Faute à Mick Jagger un livre original, drôle et captivant. Le titre est déjà un appel à la lecture, il attise notre curiosité et nous promet un récit déjanté et amer. Ce ton persiste au fil des pages, de plus en plus délectable, pour peu que le lecteur soit, lui aussi, en quête d’ailleurs.
Marion Prigent
Ndrl : Un article de Clarabel.
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dimanche 6 janvier 2008
Par Revue Littéraire,
dimanche 6 janvier 2008
Nous poursuivons la publication en ligne des notes de lecture de La Revue Littéraire N° 33 à paraître le 25 janvier 2008 pour lancer la discussion autour de la première sélection des Prix@"B".
Antoni Casas Ros : "Le Théorème D’Almodovar" Gallimard, 160 pages, 12,50 euros
Roman ? Récit autobiographique que l’imagination vient nourrir et prolonger ? Nous ne savons rien d’Antoni Casas Ros, sinon qu’il est l’auteur de cette pépite, premier texte fort, dense, incroyablement maîtrisé.
« J’écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre du vide », voilà le théorème que le narrateur, mathématicien émérite, se propose de démontrer sachant que les données du problème sont celles-ci : « Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s’est arrêté une nuit, à vingt ans. »
Avant la fête, c’est une vie recluse qui attend celui dont le visage est défiguré au point qu’il n’ose se confronter à autrui. Alors, pour gagner sa vie, faire des rencontres virtuelles et garder un contact ténu avec le monde, il y a internet et sa toile.
Mais par-dessus tout, il y a l’imaginaire. Là, pas de frontière. On peut rêver qu’on rencontre Almodovar, que « l’étendue de son regard » permet « d’écouter son visage » et de mettre en scène sa propre vie. C’est peut-être cela le théorème d’Almodovar : « il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté ». L’œil du cinéaste « est celui de quelqu’un qui sait que le blanc et le noir ne doivent jamais faire du gris mais vibrer en flirtant outrageusement l’un avec l’autre, ébahis par la soie d’un coup de langue qui toujours abolit le hasard ».
Et puis, on peut rêver qu’il vous a présenté Lisa, travesti au corps androgyne tout droit sorti d’un de ses films, qu’elle seule saura délaisser la forme en tombant amoureuse de l’essence, qu’elle vous confectionnera un masque de carton pour sortir au grand jour. Et l’on sera comme les autres car « quel visage peut traverser le temps sans devenir un masque » ?
Oui, avec Lisa, on pourrait tendre vers l’absolu qu’on s’est fixé : une relation qui ne serait plus coincée dans « l’alternative : sentimentalité-indifférence » et revendiquer une troisième voie, celle d’un simple partage.
À la réflexion, on peut même décider d’accueillir dans sa vie le cerf qui a causé le dramatique accident de voiture dont on a été la victime. On peut l’héberger, le caresser, le nourrir tel un fantasme de renaissance après les années sombres.
C’est un monde sans Dieu qu’implique le théorème, un monde où l’être se fond dans la grâce d’une parcelle de temps qui s’écoule pour faire toute sa place à l’intensité du moment, un monde où l’individu se laisse simplement traverser par le grand flux sans projection dans l’après. Un monde athée revendiqué. Mais l’est-il vraiment ? Le vide d’Antoni Casas Ros est rempli de cette prodigieuse proximité avec soi-même, solitude acceptée autorisant l’impeccable osmose avec l’instant, et cette faculté – le sait-il ? – est souvent l’apanage des mystiques qui, comme lui, prennent leur envol pour regarder la terre de très haut. Peut-être bien du Ciel, qui sait ?
Cécilia Dutter
Ndlr. À écouter et à lire sur le site de Télérama, la présentation et la critique de Nathalie Crom.
Sur le site de l'auteur, né en Catalogne française en 1972, vous pouvez lire le début de son roman et un entretien avec son éditeur Seix Barral ou il annonce son prochain livre : "Chroniques de la dernière révolution".
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jeudi 3 janvier 2008
Par Revue Littéraire,
jeudi 3 janvier 2008
Héléna Marienské : "Le Degré suprême de la tendresse" Éditions Héloïse d’Ormesson, 210 pages, 19 euros
Bel exercice de style que nous offre la troublante Héléna Marienské. Comme quoi une tête bien faite… vous connaissez la suite ! Bel exercice de style donc, n’en déplaise à son auteur qui revendique là un ouvrage politique et féministe. Si, si, elle y croit et même plus, elle y tient ! Comme ses héroïnes, gourmandes, qui tiennent aussi la chose avant de la croquer… Alors donc, le degré suprême de la tendresse selon Héléna ou selon Dali, macho par excellence, quelques mots savamment choisis pour définir le cannibalisme. Et de cannibalisme ici, il est grandement question ! Du plus doux, du plus suave, du plus exquis ou comment trancher le sexe masculin sans plus d’égard…
Pour résister à l’attentat phallique ou par joie de la dialectique, pour contrer le pouvoir classique ou tout simplement plaire à son public, l’auteur nous offre quelques pastiches plus ou moins académiques traitant d’un sujet singulièrement frénétique.
À la manière de Michel Houellebecq ou les errances de l’homme terne et complexé, souffrant d’une maniaco-dépression car son appendice naturel, au mieux de sa forme, n’excède pas les onze centimètres. Armé d’un sécateur et d’un double-décimètre, il soumet les mâles de couleur à une érection forcée avant de leur tailler la chose bien nette pour éviter tout débordement inutile…
À la manière de Tallemant des Réaux, l’angélique marquise Héloïse séduit un roi mais lui préfère un capitaine de galère bien velu, lequel n’a de cesse de lui ouvrir la bouche et d’y coller ce qu’il ne devrait pas. Bien mal lui en prend, la jubilation attendue se teintant de rouge sang…
À la manière du bon docteur Destouches qui envoie ses compliments les plus recherchés à son cher Roger Nimier, compliments que nous ne retranscrirons pas ici par souci de la bienséance…
À la manière de Jean de La Fontaine qui sut écourter le monument divin d’un rat belliqueux…
À la manière de Christine Angot : « j’avais craché le morceau comme on dit »…
À la manière de Michel de Montaigne ou comment une jolie pucelle se méprit sur les intentions de son vieux mari et croqua de bon appétit la saucisse toulousaine que ce dernier lui offrit pour ses étrennes…
À la manière de Vincent Ravallec, narrant les aventures de Chupa Chups, nouvelle bombe du Crazy Horse qui voit des bandits partout, de Joe Dalton à Philippe de Villiers, et s’empresse de les couper menu…
À la manière de Georges Perec, sans E… ni compassion pour un arrogant phallus à l’obscur fatum…
À la manière d’Héléna Marienské avec talent, un rien de génie et une ironie… MORDANTE !
Stéphanie des Horts
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Par Revue Littéraire,
jeudi 3 janvier 2008
La Revue Littéraire N° 33 (1er trimestre 2008) sera en librairie le 25 janvier. En attendant, et ce sera notre contribution initiale aux délibérations pour la première sélection du Prix@"B", (cf liste complète des ouvrages publiés dans la rentrée d'hiver) voici les 25 livres qui y feront l'objet d'une chronique :
- Patrick Rambaud, Chronique du règne de Nicolas Ier, Grasset
- Yann Moix, Mort et vie d’Edith Stein, Grasset
- Frédéric Roux, L’Hiver indien, Grasset
- Antoni Casas Ros, Le Théorème D’Almodovar, Gallimard
- Alessandro Perissinotto, Mail à mon juge, Gallimard
- Jérôme Garcin, Son excellence, monsieur mon ami, Gallimard
- Louis Calaferte, Direction, Carnets XIV, 1992, Gallimard/L’Arpenteur
- Joël Egloff, L’homme que l’on prenait pour un autre, Buchet-Chastel
- Dawn Powell, Le Café Julien, Quai Voltaire
- Héléna Marienské, Le Degré suprême de la tendresse, Héloïse d’Ormesson
- Sax Rohmer, Le Mystérieux Docteur Fu Manchu, Zulma
- Pascal Garnier, La Théorie du Panda, Zulma
- Stefan Heym, Les Architectes, Zulma
- Cyril Montana, La Faute à Mick Jagger, Le Dilettante
- Annie Saumont, Les Croissants du dimanche, Julliard ; Gammes, Joëlle Losfeld
- Philippe Besson, L’Homme accidentel, Julliard
- Nicolas Fargues, Beau Rôle, P.O.L
- Cormac Mac Carthy, La Route, L’Olivier
- Michèle Desbordes, Les Petites Terres, Verdier
- Eric Chauvier, Si l’Enfant ne réagit pas, Allia
- Laurence Tardieu, Rêve d’amour, Stock
- Claire Vassé, Le Figurant, Panama
- Brigitte Kernel, Fais-moi oublier, Flammarion
- Patrick Raynal, Lettre à ma grand-mère, Flammarion
- Miranda July, Un bref instant de romantisme, Flammarion
La première sélection des Prix@"B" sera de 4 ouvrages pour chacun des 9 prix "B", soit 36 titres. Nous attendons vos propositions.
Pour commencer, puisque Gillou le Fou semble très impatient à ce sujet, je mets en ligne la note de lecture de Stéphanie des Horts sur le livre d'Héléna Marienské : "Le degré suprême de la tendresse". Dans les sélections "B", les livres apparaissent, par principe sans le nom de l'éditeur, comme nous n'y sommes pas encore, je précise qu'il s'agit d'un livre publié aux Éditions Héloïse d'Ormesson. (Billet ci-dessus)
P.S. J'ajoute à la liste un roman que nous avons reçu trop tard et que je suis en train de lire avec beaucoup de plaisir : "Émile et les menteurs" d'Alain Besançon qui paraîtra en février aux Éditions de Fallois.
P.P.S. Je rappelle que nous avons pour principe de ne pas traiter dans la R.L. les ouvrages publiés aux E.L.S.
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vendredi 28 septembre 2007
Par Revue Littéraire,
vendredi 28 septembre 2007
David Foenkinos, Qui se souvient de David Foenkinos ?, Gallimard, 179 pages, 16,90 euros
Je ne connais David Foenkinos ni d’Ève ni d’Adam, comme dirait Amélie (Nothomb). Je ne sais pas ce qui se passe entre ses deux oreilles (1), comment il réagit en cas de bonheur (2), je n’ai même pas pensé à vérifier le potentiel érotique de sa femme (3). Quoique : ce dernier titre avait en son temps accroché mon attention hormonale pour s’essouffler prestement : trop bon, trop rentre-dedans, trop d’étalage perso pour attirer le micheton, même si la fiction dépassait virilement la biographie dans toute cette sensualité promise. L’écrivain maquereau est une espèce qui m’enchante encore moins que l’écrivain qui écarte les jambes sur les ondes ou enlève le haut dans les pages des magazines. Bref, les a priori étaient un poil défavorables quand j’ai envisagé une note de lecture consacrée à son opus 2007 : Qui se souvient de David Foenkinos ? Là encore, le titre m’a fait tiquer : le coup de l’autopromo, genre prétérition bon marché, qui veut attirer la sympathie dès la couverture, très peu pour moi. Et puis l’accroche en blanc sur le bandeau rouge: « Peut-être vous ? », interpellation facile, même si parodique. Et puis encore : Qui connaît David Foenkinos ? comme dirait Ségolène (Royal). J’ai donc investi les 16 euros 90 la main lourde mais le cœur libre : se faire envoyer le livre par le service de presse de Gallimard est une pression subliminale dont les effets pervers sont non mesurables.
Qui se souvient de David Foenkinos ? est le journal d’un écrivain raté dont l’heure de gloire a duré un été, le temps de figurer sur les listes du Goncourt. Touché par le syndrome Bartleby, en totale panne créative, il croit avoir eu une idée de roman dans le train Genève-Paris, pour la perdre aussitôt. Tout le livre repose sur la recherche de cette idée : le narrateur David Foenkinos va jusqu’à consulter une voyante et un docteur mnémotechnicien pour la retrouver (ce que l’auteur David Foenkinos ne ferait pas). Ça tourne autour du pot comme un chien autour de sa queue, ça tourne au blues de l’écrivaillon, ça tourne autour de son ego en proie aux doutes existentiels. Dans cette intrigue mince comme du papier vélin, quelques personnages attachants, quelques moments drôles, quelques jolies réflexions sur la dégradation du couple. Le narrateur DF est paumé dans son ménage, son œuvre, sa vie. Il la joue humble et égaré, narcissique mais auto-ironique, il met des dosettes d’humour dans ce sujet suranné et antipathique (la crise d’inspiration) – vieilles stratégies de communication qui peuvent toujours rendre service. Et, on le devine depuis la couverture, il utilise sa bio à des fins fictionnelles : les titres de ses livres, les noms de ses concurrents à la gloire et autres petits événements sont bien réels. Quantifier la bio et la fiction, distinguer le vrai du faux peut divertir/intriguer le lecteur. Trouver des clés d’interprétation dans ce genre de mélanges peut intéresser certains clients germanopratins. Qu’est-ce que vous avez contre la biofiction ? se révolterait Christine (Angot), qui en boit tous les jours et qui, soit dit en passant, n’a pas le millième du savoir-faire rhétorique davidfoenkinosien. Rien, je répondrais, surtout quand les miroirs faux-fuyants des mises en abyme donnent des éclairages poétiques, quand les symétries sont bonnes malgré leur prévisibilité (début et fin des hostilités), quand l’écriture se met fébrilement au service du propos. Ce qui est le cas pour Qui se souvient de David Foenkinos ? Peut-être vous ?. Mais les sujets biotendance, avec la morphologie et le métabolisme de l’écrivain sur la place publique, avec ses viscères, la qualité de son sperme et toutes ses petites misères sexuelles, ont déjà fait le bonheur financier de Michèle (Houellebecque). DF a indéniablement du talent ; une belle syntaxe, un certain génie des facéties ; le problème est ce qu’il en fait. Avec ce type d’histoires, maigrichonnes et pleurnichardes, il ne va pas reconquérir les lectrices perdues. Après lesquelles il court avec des poumons de coton.
S’il avait l’obligation, par contrat, de livrer un livre à terme à l’éditeur, DF aurait pu invoquer une angine blanche, comme Cécilia (Sarkozy), pour gagner du temps, densifier son récit (il ne se passe quasiment rien les premières cent pages) et enlever les quelques platitudes parsemées çà et là (p. 19 : « Au début d’une relation, on veut tout connaître de l’autre ; on parle pendant des heures. Et, entre deux discours, on copule joyeusement » – banalité proche du truisme ; p. 42 : « En la quittant, j’ai lu dans son regard une réelle tristesse, et c’était la dernière tristesse » – ben oui, puisqu’il la quitte ; ou p. 62 : « Nous nous sommes serrés dans les bras l’un de l’autre un instant qui pourrait encore durer maintenant, mais qui dura le temps d’un battement de cœur. Il y avait tant de tristesse entre nous » – quelle émotion !) ou les blagues potachières à la sauce oxymore (p. 54 : « Les points noirs de son visage étaient bien la dernière chose dont j’avais besoin après une nuit blanche »).
DF nous régale de phrases de porcelaine dans des assiettes de carton et l’on reste quelque peu sur sa faim.
Radu Bataturesco
(1) David Foenkinos, Entre les oreilles, Gallimard, 2002.
(2) David Foenkinos, En cas de bonheur, Flammarion, 2005.
(3) David Foenkinos, Le potentiel érotique de ma femme, Gallimard, 2004.
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mardi 18 septembre 2007
Par Revue Littéraire,
mardi 18 septembre 2007
Voici les ouvrages publiés par le groupe Gallimard qui figurent sur les premières listes des principaux prix littéraires.
Nous ne pouvons, à La Revue Littéraire, que féliciter les auteurs, qui méritent tous bien cette distinction, avoir une pensée pour les rares écrivains publiés par ce groupe qui ne figurent pas dans ce cortège, et enfin, poser incidemment une question : est-ce bien raisonnable?
GONCOURT:
Pierre Assouline : Le portrait (Gallimard)
Marie Darrieussecq : Tom est mort (P.O.L)
Vincent Delecroix : La chaussure sur le toit (Gallimard)
Yannick Haenel : Cercle (Gallimard)
Gilles Leroy : Alabama song (Mercure de France)
Grégoire Polet : Leurs vies éclatantes (Gallimard)
Olivia Rosenthal : On n'est pas là pour disparaître (Verticales-Phase deux)
FEMINA
Dominique Barberis: Quelque chose à cacher (Gallimard)
Marie Darrieussecq: Tom est mort (P.O.L)
Amanda Devi: Indian Tango (Gallimard)
David Foenkinos: Qui se souvient de David Foenkinos? (Gallimard)
Eric Fottorino: Baisers de cinéma (Gallimard)
Gilles Leroy: Alabama Song (Mercure de France)
RENAUDOT
Vincent Delecroix : La chaussure sur le toit" (Gallimard)
Eric Fottorino : "Baisers de cinéma" (Gallimard)
Vénus Khoury-Ghata : "Sept pierres pour la femme adultère" (Mercure de France)
Carole Martinez : "Le coeur cousu" (Gallimard)
Gilles Leroy : "Alabama Song" (Mercure de France)
Cécile Wajsbrot : "Conversations avec le maître" (Denoël)
MEDICIS
Vincent Delecroix: "La chaussure sur le toit" (Gallimard)
Philippe Forest : "Le nouvel amour" (Gallimard)
Eric Fottorino : "Baisers de cinéma" (Gallimard)
Yannick Haenel : "Cercle" (Gallimard)
Gilles Leroy : "Alabama Song" (Mercure de France)
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jeudi 13 septembre 2007
Par Revue Littéraire,
jeudi 13 septembre 2007
Nous préparons pour le N°33 de La Revue Littéraire (à paraître en janvier 2008), un dossier rassemblant les textes d'écrivains qui n'ont pu, pour diverses raisons, paraître dans la presse, à la suite du texte de Camille Laurens. Ils seront mis en ligne ici en attendant.

UNANIMES
par
ANNE-MARIE GARAT, écrivain.
Contre Camille Laurens, quelle unanimité ! Bien avant la parution de son article, ce qui est en soi une anomalie journalistique remarquable, les interventions de presse et de radio se sont multipliées. Leur consensus me trouble : leur addition, la répétition des mêmes arguments, comme si chacun doutait qu’il ait été suffisamment asséné, avait besoin de rajouter sa voix au choeur, d’en être. Les paroles varient, mais c’est le même air. Il y a du crime dans l’air.
Ce qui est dit dans cet article est assez scandaleux pour que se soulève un coin du manteau de la littérature, des moeurs de certain milieu éditorial et journalistique. Camille Laurens lève un lièvre qui fait courir beaucoup de chasseurs ; même ceux qui se sont réveillés à retard rejoignent la meute, hallali. Elle a dû dire quelque chose de très grave, qui met à mal bien des conventions, énoncées ou tacites.
Par exemple, celle du journalisme littéraire, seul autorisé. On peut toujours dire sous le manteau, on ne s’en prive pas, dans les rédactions, les librairies, entre amis, qu’un livre en singe un autre, qu’il en est la démarque plus ou moins habile, l’écrire est explosif. On sait que les écrivains, des plus grands aux plus médiocres, recyclent à l’infini l’immémorial de la littérature, font leur miel et leur merde du fonds commun, les cimetières sont dévalisés, enchantés, profanés, et les morts ne protestent pas qu’on visite leur tombe. Les vivants parfois ; c’est qu’ils ne sont pas morts. Ils s’émeuvent, à tort, évidemment : ils ne sont propriétaires de rien, à peine de leur vie, surtout pas du langage dont ils l’instruisent. L’art est vol, cambriolage royal, dépeçage, équarrissage barbare. Là où cela devient litigieux, c’est ce que font les cambrioleurs de leur rapt. Entre Picasso visitant les Ménines et le faiseur du coin qui copie, laborieux, la différence est visible. Mais avec l’habile, le roué, qui sait la valeur marchande du recyclage bien habillé, l’imposture est plus délicate à signaler. C’est juste là que Camille Laurens met le doigt, aïe. Normalement, ce n’est pas à l’écrivain, surtout pas, d’émettre un murmure. Il lui en chaut : Marie N’Dyaye en a pris pour son grade. Non, ce serait plutôt au critique littéraire (je ne parle pas du journaliste) de le faire, qui, en dépit de ses efforts, peine à mettre vraiment son nez là-dedans. Il y a de ces questions susceptibles, qui pourtant le mettent au défi de jouer son rôle. Par exemple, de prendre le risque, parfois, de distinguer la littérature de son image. Son fac similé. L’oeuvre du produit. Il ne s’agit pas de sincérité, de vécu, d’authenticité. Il s’agit de l’écriture et de la coïncidence avec son dessein, il s’agit du dessein. Je n’ai pas dit du thème, du sujet, de quoi ça parle. Un livre ne parle pas de ou sur. Il écrit. Un artefact absolu de langage qui engage la responsabilité ; il met à nu. Certains habillent, contrefaçon, produit dérivé. C’est que, quoi qu’on en dise, la littérature touche son revenu du capital symbolique. Se draper de ses nobles oripeaux est de bon rapport. Certes, difficile à discerner, il faut chausser de sacrées lunettes : il faut être un lecteur. Et n’en déplaise au choeur unanime des offusqués, la lecture d’un écrivain est à entendre. Il n’est pas le dernier des derniers à pouvoir lire, il est le premier. Et parfois, le plus malheureux, le plus désespéré de savoir, en son for intérieur, de quelle dette, quelle accablante dette d’impuissance, il est redevable à ce qui l’a nourri, la lecture. Des morts et des vivants. Ce dialogue infernal et sublime, sans lequel il n’y a pas littérature. Marie Darrieussecq est faible d’invoquer sa maman, elle est toute seule en face de son livre. Nous, seuls avec le sien à en juger. Là où Camille Laurens est faible, c’est d’invoquer une injustice là où il y a iniquité, le droit échouera à l’entendre. Le choeur de ses détracteurs le sait bien, tir groupé.
Une autre convention, éditoriale. Je lis qu’un éditeur a pouvoir de diagnostiquer hystérie de l’une, santé intellectuelle de l’autre, sans hésiter, extralucide. Que son métier soit de publier avec conviction les auteurs qu’il élit, c’est la moindre des choses à laquelle s’attendre. Qu’il prétende accéder aux arcanes de la création, à son alchimie intime, occulte et impure par nature, en est une autre. L’imaginaire du langage et sa genèse, si savants, si pertinents soient les généticiens du texte, résiste à cette radiographie, dont se prévaut l’éditeur en question. Il se croit propriétaire, il oublie que sa prérogative contractuelle s’arrête à la location. Qu’il décide d’avancer la fin de son bail, c’est son droit. Mais il le fait unilatéralement, en des termes insultants de congé, par affichage public, envers quelqu’un qu’il traite comme son obligé, son débiteur. Un auteur, sommé de se taire, désobéit : congédié. Ainsi le faisaient les bourgeois de leurs domestiques, une fois qu’elles avaient servi. Commerce de l’esprit comme du corps. L’auteur appartient-il ? C’est peu dire qu’il y a, dans cette violence de l’expulsion, l’intention de punir, d’humilier. Mais l’excès d’ire trahit des visées implicites : placer un auteur dans un jury, entend-il gratitude, allégeance ? Les dames du Femina apprécieront. Entre une écrivaine primée et l’autre en piste pour les prix, il n’y a pas photo. Camille Laurens est un cheval fourbu. Du balai. Cela se dit dans les rédactions, entre amis ; cela ne s’écrit pas. Ni que ce traitement est indigne. Ni que le genre de l’intéressée y est pour quelque chose. Un homme aurait-il été traité de cette manière ? Les écrivaines, même hostiles à l’initiative de Camille Laurens, devraient se sentir concernées dans leur hystérie génétique. Il a quelque chose de choquant à voir de quelle jouissance suspecte se rengorge l’unanime choeur à ce diagnostic.
Il a derrière cette affaire accidentelle, que la saison exacerbe, beaucoup de motifs, d’enjeux, d’intérêts inavoués, de faillites et d’abus de pouvoir, qui devraient nourrir une réflexion au lieu d’une polémique. Il y faudrait du courage et de l’honnêteté. Un voeu pieux ?
Anne-Marie Garat.
Le 4 septembre 2007
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lundi 10 septembre 2007
Par Revue Littéraire,
lundi 10 septembre 2007
La Revue littéraire 32, séance de rattrapage.
Nous continuons, après celui-ci et celui-là, notre exploration des romans que, par obligation ou par accident (c'est le cas en l'occurrence: encore un mail perdu), nous n'avons pu traiter dans le dernier numéro.
Nous en profitons pour vous rappeler que vous pouvez nous envoyer des textes sur les livres de la rentrée qui vous auraient intéressés, qu'ils aient ou non été chroniqués dans la revue: nous les publierons dans cette rubrique.
Marie Le Drian, Attention éclaircie, La Table Ronde, 224 pages, 16 euros
Le pays d’où l’on ne revient jamais. Parce que c’est plus facile. Parce qu’il en a été décidé ainsi. Dès les origines. Ne pas lutter. S’y complaire. La douleur est douce. Le chagrin est seyant. Les murailles, bienfaitrices. La chape de plomb, salutaire.
Elle aurait dû s’appeler Pierre. Quel drame, elle est née fille. La coupable se nommera Hélène. Cela rime avec peine, cela rime avec haine. Elle ne pourra passer outre. Sa mère se chargera de le lui rappeler. Comme une litanie. Ou une sentence. Va pour Hélène, on s’en contentera, on lui fera payer, qu’elle n’oublie jamais.
Elle connaîtra un moment de révolte, grâce à Claire, Claire qui roule ses cigarettes, Claire qui décide que Ellen, c’est plus tendance, cela fait anglais, Claire la seule amie. Mais la mère veille. Et toute sa vie, la mère prononcera « Hé-Lè-Neu ». Bien aspiré le H, au diable les hiatus, bien appuyé le E, dommage pour le rythme.
Jeanne Pogam est la mère. La mère et ses diatribes, la mère et ses petites phrases qui piquent, la mère et ses conseils acérés, la mère et ses coups de massues. Ce n’est pas étonnant qu’il soit parti, le mari d’Ellen, la mère l’avait prédit, mais voilà, Ellen n’écoute pas, Ellen est inepte, obsolète… Ah si seulement cela avait été un garçon !
Et l’amour qui passe incidemment. Un pêcheur. Il s’appelait Martin. Ellen emmenait ses fils en vacances, une île au sud de la Bretagne. Martin a disparu. C’est Ellen qui a sombré. Directement dans ce pays d’où l’on ne revient jamais. La maison des fous pour déchets humains. Des murs érigés pour contenir la souffrance. Petite mort, ambiance ouatée, sensations anesthésiées.
La mère s’est décidée à mourir. Elle a pris bien soin de continuer à empoisonner la vie d’Ellen. Une moribonde arrache une promesse. Comme le pacte du sang. La mourante veut pousser toutes ses vielles copines en enfer. « Tu promets Hé-lè-Neu. » Oui, Ellen promet. Tous les ans, elle enverra une carte aux anciennes ennemies. Des cartes de vœux assassines, signées Jeanne Pogam. Postées le 28 décembre. Arrivées le 31 décembre. Pour qu’elles s’éteignent les unes après les autres, en croyant que Jeanne Pogam va parfaitement bien.
Et c’est Ellen qui s’y colle. Même morte, la mère dirige la fille. Elle fait résonner sa voix d’outre-tombe. Elle appuie toujours sur la dernière syllabe – « Hé-lè-Neu ».
Les enfants ont grandi, ils sont partis, Martin n’est jamais revenu. Ellen a été jugée apte à quitter la maison de repos. Elle a cherché une nouvelle prison, l’a trouvée, sur le continent. Un petit bourg isolé. Un petit bourg singulier. Noyé dans le brouillard. Un microclimat, paraît-il. Jamais de soleil. Pas la moindre trouée du lumière. La grisaille, le ciel bas, le couvercle. C’est bien, le brouillard, c’est comme le chagrin, Ellen est protégée, elle s’enferme, s’enferre, se calfeutre. Ellen est affliction, Ellen est tristesse. Elle obéit à la voix de la mère, elle poste les cartes de vœux, chaque année, c’est ainsi et c’est doux ou sage.
Et voici qu’un parfum surgit, une rencontre inopportune au marché, on dirait bien que l’on entend gronder la révolte. Claire, l’amie chère et passionnée, qu’est-elle devenue ? Vingt-cinq ans après, du plus profond du vide feutré, du plus loin du pays des sentiments amortis, l’envie point, comme une aube naissante, attention éclaircie… mais que décidera Ellen ?
Stéphanie des Horts
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vendredi 31 août 2007
Par Revue Littéraire,
vendredi 31 août 2007

Longtemps, j’ai eu la conviction qu’une des jeunes femmes qui ont partagé ma vie écrirait un roman sur nos amours ; je le pensais en particulier de celles dont les lettres qu’elles m’écrivaient du temps que nous étions ensemble manifestaient un réel talent d’écrivain, un vrai don pour l’écriture. Un jour, longtemps après ma mort, ces lettres – qui sont désormais en sécurité, soigneusement préservées de la destruction - seront publiées, et le public sera époustouflé par la force, l’originalité, le style, la bouleversante beauté de tant d’entre elles. J’aurais été heureux qu’une de ces adolescentes, de ces jeunes filles qui ont partagé ma vie – et je ne parle pas ici d’aventures, de brèves rencontres, mais d’amours durables et profondes, de liens consubstantiels -, publiât un roman où elle aurait dit la passion, le plaisir, la complicité, le bonheur, et aussi, cela va de soi, les tensions, les querelles, les tourments de la jalousie, les plaies de la trahison, les douleurs de la rupture, bref ce mixte de félicité et de souffrance qu’est nécessairement un grand amour unissant un artiste de mon genre avec une jeune femme intelligente et sensible.
Cette conviction, cette espérance, aujourd’hui je ne les ai plus. Les plus géniales de ces adolescentes sont devenues des adultes ordinaires, elles sont rentrées dans le rang ; dévorées par le désir de respectabilité, elles ne songent pas un instant à ressusciter dans un roman ce qu’ensemble nous avons vécu. Au contraire, elles veulent l’effacer de leur cœur et de leur mémoire. Nos belles amours sont un passé qu’elles ont renié, oublié (ou qu’elles affectent d’avoir oublié, ce qui dans la pratique revient au même). L’une de ces jeunes personnes, Aouatife, âgée de seize ans (nous étions amants depuis un an), avait écrit un joli texte sur nos clandestines et passionnées amours, souhaitait qu’il fût publié, l’avait présenté à un concours d’écrits lycéens ; mais ce récit, n’ayant pas été retenu (ce jury était un jury de cons, car ces pages sont magnifiques), est demeuré inédit et si ce n’était pas moi qui, grâce à Dieu, en conservais précieusement le manuscrit, je ne suis pas certain que son auteur, quand quelques années plus tard elle m’a quitté, ne l’eût pas alors détruit.
Certes, l’écrivain, c’est moi. C’est à moi, non à elles, qu’incombe la charge d’être le scribe de nos amours. Picasso a peint ses épouses et ses maîtresses, parfois habillées, le plus souvent nues, mais aucune d’elles n’a songé à peindre Picasso. Néanmoins, cela m’aurait fait plaisir si l’une de mes amantes, ou ex-amantes, m’avait dit un jour : « Peux-tu me photocopier mes lettres ? J’en ai besoin pour écrire quelque chose sur nous. » En fait, l’une d’elles, Francesca, me l’a demandé et, comme je le raconte dans un tome déjà paru de mon journal intime, j’ai obtempéré ; mais Francesca n’a en définitive rien écrit et aujourd’hui, mariée avec un bourgeois qui est socialement aux antipodes du poète « sulfureux » (comme disent les journalistes) que je suis, elle se fiche de nos amours comme de sa première barboteuse, elle est à des années-lumière de la passion qui m’a naguère inspiré Ivre du vin perdu.
Pourtant l’archange Gabriel veille sur moi. C’est pourquoi il a voulu à l’occasion de la rentrée littéraire m’offrir une consolation. Ce baume sur les plaies de mon âme, c’est Journal intime, le nouveau roman de Nathalie Rheims qui vient de paraître aux Editions Léo Scheer. Nathalie, je la connais depuis son adolescence. Récemment, nous avons été ensemble invités à une émission télévisée de Thierry Ardisson. Celui-ci nous a demandé si entre nous, quand Nathalie avait dix-sept ans et était élève du cours d’art dramatique dirigé par mon ami Jean Périmony… Bref, vous avez compris. Nous ne voulûmes pas décevoir ce cher Thierry et notre réponse releva du flou artistique, mais ici je veux dire la vérité : il ne s’est jamais rien passé de sentimental, d’amoureux entre nous : nous étions simplement des amis. Durant ce torride été 76, j’étais l’amant d’une de ses camarades de première année prénommée Marie (comme je le raconte dans La Passion Francesca) et Nathalie, elle… Si vous voulez le savoir, lisez Journal intime.
Je n’ai donc inspiré aucun des personnages masculins de ce nouveau roman, mais, et c’est là où je voulais en venir, en écrivant Journal intime, Nathalie a répondu à la vaine attente que j’évoque ci-devant, car ce livre est celui qu’une de mes oublieuses amantes aurait pu et dû écrire ; il resserre en soi et, d’une certaine manière, remplace tous ces romans vécus mais non écrits par mes renégates adorées.
Je n’avais peut-être jamais lu sous la plume d’une femme une description aussi juste de l’amour féminin ; et, comme romancier je suis très fier car mes propres réflexions sur la façon dont les jeunes filles et les jeunes femmes aiment, sur ce qu’elles entendent par amour, sur ce qu’elles mettent dans ce mot (qui n’a que peu de rapports avec ce que nous, hommes, y mettons), sur leur radicale inaptitude au carpe diem, sur leur inquiète et perpétuelle insatisfaction, sont fortifiées, corroborées par les analyses du sentiment amoureux que fait Nathalie Rheims dans ce roman écrit à la première personne du singulier (ce que les Italiens appellent le io narrante).
Lisant ce bref et brûlant récit (où Nathalie, pour justifier la nécessaire impudeur de l’écrivain, dit avec raison que l’art d’écrire est l’art de « crocheter les serrures avec un stylo »), je n’ai pas cessé un instant, quasi à chaque page, d’y mettre des noms appartenant à mon aventure personnelle, d’y déchiffrer sur le visage de l’héroïne ceux de mes amantes évanouies (ou présentes), d’y entendre leurs voix à travers la sienne, et je pense que de très nombreux hommes auront, lisant Journal intime, la même impression. En parlant de soi, en dévoilant le plus intime de soi, Nathalie Rheims, et là réside son art de romancière, atteint à l’universel. Que ce livre soit autobiographique ou fictif est de peu d’importance. Ce qui compte, c’est que l’héroïne existe, qu’on y croit, qu’on la voit vivre, que la lectrice et le lecteur se reconnaissent dans cette femme brûlée par l’amour fou et cet homme infidèle, léger, égoïste, décevant, lâche, menteur qui est sans cesse en train de disparaître et n’accorde qu’une part infime de son temps à celle qui voudrait l’occuper dans son entier.
La jeune femme qui, page 31, obsédée par la présence des autres femmes, des rivales, se demande combien de lignes lui seront consacrés dans le journal inédit de son amant ; celle qui page 33 écrit à son amant : « Je voudrais qu’il n’y eût plus que moi dans ton journal » et songe à rompre parce qu’elle ne supporte plus de n’être dans la vie de cet homme inconstant « qu’un sujet de plus, une femme parmi les autres » ; celle qui page 47 s’exclame : « Comment fais-tu pour me quitter après chaque retrouvaille ? » ; celle qui estime que quelque soit le temps que lui accorde son amant, ce n’est jamais assez, et soupire page 65 : «Tu donnes avec parcimonie, surveillant les minutes sans jamais oublier ta fuite prochaine » ; celle qui page 103, avec ce refus de la réalité qui caractérise son sexe, a ce cri redoutable (je veux dire : ce cri que les hommes, qui détestent les possessives hystériques, redoutent comme la peste) : « Plus tu me rejettes, plus je te traque. » ; celle qui ne se sent jamais comblée par l’instant présent, qui est toujours tendue vers l’avenir, qui refuse d’admettre que ce fameux (et fumeux) avenir n’existe pas, qu’il compte pour du beurre, qui dans son propre journal intime écrit : « Attendre encore et toujours. » ; celle à qui ce que lui offre son amant ne suffit pas, qui en ressent de l’amertume, qui note page 143 ces mots où percent un désenchantement, une agressivité de moins en moins maîtrisés, prodromes du désamour et de la décision de rompre : « Il est rentré de voyage, mais il repartira. Je le reverrai, puis il s’en ira. Nous aurons une heure ou deux, ça et là. Quelques jours volés à sa vie. Un verre. Une cigarette. » ; celle qui page 155 jette à la poubelle les photos et les lettres de l’homme que récemment encore elle aimait à la folie… Seigneur, je les connais, je ne connais qu’elles, je pourrais vous dire leurs prénoms, la couleur de leurs yeux, le parfum de leurs peaux, je les connais si bien que j’ai la sensation d’être devenu un personnage de Nathalie Rheims, la fiction se confond avec la vie.
Oui, jamais peut-être (sauf peut-être dans les lettres de ma jeune maîtresse Anne L.B. qui apparaît dans Les Demoiselles du Taranne , qui sera davantage présente dans les tomes suivants de mon journal intime et qui, de toutes mes amoureuses, est celle qui m’aura écrit les choses les plus féroces sur mes défauts et mes faiblesses) ces griefs typiquement féminins, cet irrémédiable bovarysme n’ont été aussi précisément formulés par une plume de femme. Nous touchons là du doigt (ou plutôt, s’agissant d’un livre, de l’œil) l’abîme qui existe entre l’homme qui ne peut donner que des instants de bonheur, qui par trouille d’être piégé est toujours en train de s’échapper, et la femme qui rêve de fusion totale ; le malentendu fondamental qui existe entre ces deux sexes qui n’attendent pas la même chose de l’existence, qui ne parlent pas la même langue, dans la bouche desquels les mots n’ont pas le même sens, qui n’habitent pas la même planète et que la passion érotique, l’ensorcellement des sens peuvent seuls, fugitivement, réunir.
La page où Nathalie décrit la destruction par son héroïne de tous les souvenirs de son amant me fait horreur. Pour moi, c’est la monstruosité absolue, le triomphe de la barbarie, car la barbarie, c’est cela : le refus de la mémoire, la destruction du passé, la délibérée auto-lobotomie. C’est le « Du passé faisons table rase » de L’Internationale, c’est le « Nuit et Brouillard » des nazis (je vous renvoie aux pages décisives de Vladimir Jankélévitch). Pour Nathalie, peut-être, est-ce un acte naturel, salubre ; peut-être s’est-elle inspiré d’un crime qu’elle a elle-même commis, comme l’ont commis tant de mes ex-amantes qui, de Hadda à Marie-Agnès, sitôt après notre rupture, ont brûlé mes lettres, gommé toutes les traces visibles de ma présence dans leur vie.
Oui, ni Francesca, ni Marie-Elisabeth, ni Vanessa, ni Pascale, ni Anne, ni Elisabeth, ni Eléonore, ni Hélène, ni Aouatife, ni Sophie, ni Maud, ni Véronique (pour ne citer que quelques noms de jeunes personnes qui me semblaient avoir un tempérament littéraire, une disposition pour l’écriture) qui m’ont tant aimé et que j’ai tant aimées n’écriront le roman de nos amours ; mais Nathalie Rheims, elle, a écrit le sien, et cela me suffit, car elle les représente, les résume et les incarne toutes.
(1) Gallimard 2007.
Gabriel Matzneff
29 Août 2007
http://www.matzneff.com/
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mercredi 29 août 2007
Par Revue Littéraire,
mercredi 29 août 2007
La technologie nous venge de la technologie: un mail s'étant perdu, la note de lecture sur Ether n'a pu paraître dans le dernier numéro de La Revue littéraire. La voici.
Franck Resplandy, Ether, Plon, 238 pages, 18,50 euros
C’est une jeune infirmière, discrète, pudique et ordonnée. Elle vit dans le Nord de la France, au pays des corons, des mines de charbon et des secrets abjects. Elle soigne des cancéreux en phase terminale. Il y a déjà si longtemps qu’elle ne voit plus la souffrance.
Lui est photographe de mode, il a quitté Paris, ses artifices, la séduction, l’aisance dorée. Il recherche l’authenticité, la vérité sans contrefaçons, la photo ultime, celle qui ne sait plus mentir. Il s’intéresse à la mine, il s’enfonce dans les galeries, il veut retrouver l’instant, la mémoire. Ici des hommes ont pleuré, des hommes sont morts, quelle couleur avait leur existence, rêvaient-ils encore, que criaient leurs yeux ?
Un jour le photographe se blesse, l’infirmière le soigne. Il est plus beau que les cancéreux. Elle est séduite, elle aimerait une belle histoire avec de la douceur dedans. Mais il la bouscule, il l’outrage, la prend sans façons, un coin de table, un corps déchiré, contourné, retourné, une libido à fleur de peau et la marionnette déconcertée se laisse faire, elle prend vie et s’abandonne, animale repue. Des plaisirs insoupçonnés, la violence comme exutoire, la jouissance pour renaissance, la néophyte désire toujours plus.
Ressurgissent alors les anciennes hontes, les souillures, l’innommable. La mère transparente, le père régurgité par la mine reprend possession de son jouet. La douleur muette, le dégoût pour compagnon, les malades en phase terminale que l’on délivre si facilement, la vie, la mort, qui décide ? L’infirmière ne se pose plus de questions, elle agit, froide et décidée.
Et quand la mine avide se referme sur le photographe, l’infirmière entrevoit enfin sa mission. Le sauver. Le retenir, envers et contre tout. Le garder pour elle, rien que pour elle. Surtout ne rien dire à personne. Aimer à sens unique. L’ivresse est grisante, le cachot lumineux, elle et lui, à jamais réunis… et l’univers mental de l’infirmière bascule…
Un roman cruel à l’efficacité redoutable, récit d’une douce folie qui glisse vers l’inexorable, dérive des sentiments, le salut n’existe pas pour les âmes blessées.
Stéphanie des Horts
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