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jeudi 11 mars 2010

85. RL 44. Juline B., Lolita ne vieillit pas

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Juline B. préfère conserver son pseudonyme.

Image : Balthus, La Chambre (1954).

Juline B.

Lolita ne vieillit pas

Je la trouvais pâle. Le regard ailleurs. La peau fanée. Le temps a passé. Pourtant…
Je me souviens de ses longues jambes fuselées, légèrement arquées, comme pour accueillir un homme avec plus d’aise. La démarche habile des femmes noires, la croupe haut perchée, le cul offert à mes mains déjà ridées, bien trop ridées pour son corps menu. Sa bouche autrefois vermeille, lisse et humide, saveur pain d’épice. Les sucettes qu’elle lapait, ses yeux posés sur les miens, battement de cils, lèvres savamment entrouvertes, gonflées, ourlées, effet ventouse, pour s’abattre ensuite sur le bâtonnet, l’engloutissant au plus profond de sa cavité. Croque. De ses deux billes noires, elle semblait me supplier : « Mange-moi comme je te mange. Toute crue ! »

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mardi 9 mars 2010

84. RL 44. Jacques Saint-Jacques, Étienne-Marcel

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Nous ne savons rien sur Jacques Saint-Jacques.

Photo : David Arnaud, Le Passage (2007).

Jacques Saint-Jacques

Étienne-Marcel

C’est amusant, cette histoire d’excuses. Ségo qui demande pardon à Zapa pour Sarko, Lang qui demande pardon aux Espagnols pour Ségo, la diplomatie des bons mots, la liberté d’expression des présidents, des éditorialistes et des mères la morale, la débilité divertissante de l’Europe contemporaine : j’étais plongé dans le journal, c’est-à-dire dans le vide, pour faire passer le temps. J’ai, chaque matin, dix minutes de métro, neuf stations. Réaumur-Sébastopol/Montparnasse. Je travaille dans la tour. J’ai aussi vu le sondage sur les Parisiens qui voudraient l’abattre. J’espère qu’on me fera descendre avant.
Dix minutes à regarder les Français fatigués par leur nuit, et qui attendent déjà la suivante, à respirer leur odeur d’after-shave en écoutant les basses de leur mp3 ou leurs conversations de primates dans leurs téléphones troisième génération, je n’en pouvais plus, alors désormais j’achète le journal au kiosque devant chez Félix Potin, qui n’est plus Félix Potin, je sais, ne m’emmerdez pas, et je cesse de compter les stations. Parfois, je lève les yeux. Saint-Sulpice. Bingo. Ce matin, je venais de lire la dernière phrase d’un éditorial très marrant à propos de la dictature qui risquait de s’abattre sur la France si le gouvernement continuait à dire des méchancetés aux journalistes, j’ai regardé, on entrait à Étienne-Marcel. Merde. Le truc ne marchait plus. J’ai quand même tourné la page. Les Sri-Lankais meurent au Sri-Lanka et prennent des lacrymogènes à la gare du Nord. Je comprends qu’ils préfèrent la gare du Nord.

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dimanche 7 mars 2010

83. RL 44. Nicéphore Pétrolette, Le gang des burqas

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Co-fondateur et porte-parole du CAKE (Communauté atroce des kamikazes écrivains), groupuscule anarcho-rigolo, Nicéphore Pétrolette est un chic type (d’après ses voisins) et une ordure finie (selon la police). Auteur de vingt-cinq m@nuscrits.

Nicéphore Pétrolette

Le gang des burqas

Meaux, fin 2009. Tandis que les braves gens se préparent à acheter des cadeaux moisis pour fêter Noël en compagnie des dégénérés congénitaux de leurs familles de ploucs, de sombres complots se trament en silence à l’abri des regards indiscrets dans ce Gotham City du pauvre dont le seul nom me glace d’effroi alors que mon courage n’est plus à démontrer, étant donné que j’ai voté pour Bayrou à la présidentielle. À l’angle de l’avenue Dominique-Strauss-Kahn et de la rue du Vieux-Pervers, une personne couverte d’un voile intégral apparaît. Ayant sans doute revêtu cette modeste étoffe achetée pour une somme modique sur le Net à des fins de pureté religieuse, uniquement atteinte en France métropolitaine en protégeant entièrement son corps derrière une capote géante en toile, elle avance tranquillou parmi la foule qui la toise d’un œil mauvais. Soudain, et contre toute attente, deux autres femmes portant la burqa surgissent de l’impasse Ceaucescu et se joignent à la première. C’est maintenant trois personnes totalement voilées qui déambulent dans le centre-ville de Meaux, en direction de la mosquée – mais, surprise, elles ne font que passer devant le bâtiment et pénètrent dans une agence du Crédit Agricole, peut-être pour ouvrir un compte 100 % halal.
Il n’en est rien : à peine entrée, l’une d’elles bondit sur la table la plus proche et sort deux 357 Magnum qu’elle braque sur une employée en panique.

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samedi 6 mars 2010

82. RL 44. Françoise Rigal, Un homme

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Je commence avec cette étonnante nouvelle de Françoise Rigal la mise en ligne des textes choisis par la revue sur la plateforme M@nuscrits où, je le précise pour nos nouveaux lecteurs, chacun peut librement, sans aucune intervention de la part des Éditions Léo Scheer, déposer ses manuscrits ; sur ce principe d'édition, que nous avons nommé rétropublication, voyez ce que nous écrivions il y a un an et hier. Le logicien qui sommeille en moi frémit un peu quand il réfléchit au circuit suivi par ces textes qui, au croisement de ladite rétropublication papier et de la prépublication internet, se retrouvent avec trois vies différentes. Mais les principes doivent être aveuglément suivis, sinon ce n'est pas drôle, ni sérieux. La revue nouvelle manière publie l'intégralité de ses sommaires sur internet, allons-y donc, croissons et multiplions : ce n'est pas tous les jours qu'on peut se plaindre de voir pousser de la bonne littérature comme du chiendent.

Françoise Rigal est comédienne, traductrice et écrivain. « Un homme » est extrait du recueil Petites nouvelles cruelles.

Image : Jean Fautrier, Tête d'otage 1, 1944 (Museum of Contemporary Art, Los Angeles).

Françoise Rigal

Un homme

Ma vie a basculé. Je ne me connais plus, je ne me rêve plus, je n’existe plus. Chaque molécule de mon corps a été transmutée, extirpée, écrasée. Une créature nouvelle a pris ma place, à jamais… À jamais, j’exagère. Mon espérance de vie se compte en jours, peut-être en semaines. Je n’aurai pas le temps de mieux connaître ce nouveau moi, accouché dans l’horreur, mon double, mon frère, ma douleur.
Un contrôle dans le train. Je suis calme, impassible. J’ai essayé de m’habituer à la peur. Mes mains sont toujours moites, l’adrénaline m’inonde, mais les soldats et leurs chiens ne l’ont jamais perçue. Cette fois, il y a un problème, un défaut dans mes papiers. Je n’ai rien remarqué. Je ne suis pas un spécialiste. Je fais confiance à ceux qui me les procurent. À tort. Je sais maintenant le prix de la confiance. Il est exorbitant.

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lundi 1 mars 2010

81. RL 44. Marc-Édouard Nabe, "L'Homme qui arrêta d'écrire"

Marc-Édouard Nabe, L’Homme qui arrêta d’écrire, 696 pages, 28 euros

Pour un homme qui a, prétendait-il, arrêté d’écrire, entre les tracts révolutionnaires placardés sur les murs de Paris et ce nouveau roman à la langue ornée d’un panache, Marc-Édouard Nabe a non seulement su renouveler son style littéraire, empruntant davantage à l’oralité – « quelque chose s’est (délié) » –, mais il investit désormais de tout son corps l’espace de la fiction. Pour un écrivain qui, ainsi qu’il l’a prétendu, ne publiera plus, il vient d’éditer un livre au souffle extraordinaire (en vente directe sur son site internet marcedouardnabe.com), imprimé sur papier bouffant, de belle facture. Enfin, pour un personnage qui a cessé d’exister, Nabe est un fantôme bien vivant, voire dans une forme olympique. Après avoir organisé sa sortie de l’édition traditionnelle en 2006, Nabe revient en force et fait voler en éclats tous les poncifs de ce milieu littéraire étriqué, qu’il juge médiocre et toc. Il écrit, imprime, se publie, se vend et reconquiert le cœur des lecteurs qui prennent un plaisir fou à le lire, phrase après phrase, pensée après sentiment, réflexion après émotion.
L’Homme qui arrêta d’écrire, au-delà de la qualité de sa structure et de sa narration, est un roman où il est impossible de ne pas rire aux larmes. Je n’avais pas ressenti un tel pied de lecture, car il ne s’agit même plus de critique, depuis Portnoy’s Complaint de Philip Roth. J’avais 19 ans et j’éclatais de rire toute seule, en me serrant les côtes pour ne pas faire une crise cardiaque. Exactement comme avec le roman de Marc-Édouard Nabe. C’est aussi bon que de fumer une excellente herbe : Nabe, c’est de la White Widow ou de la New York Diesel – les deux étant aussi bonnes au goût qu’euphorisantes.

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vendredi 26 février 2010

80. RL 44. Anti-édition & rétropublication

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Éditorial

Anti-édition & rétropublication

Les nouvelles pratiques rendues possibles par l’Internet ont commencé à modifier en profondeur la chaîne des métiers du livre mais aussi les relations entre les écrivains et le système dans lequel ils travaillent. Si la tendance globale est au rapprochement entre lecteurs et auteurs, les voies qui mènent au court-circuit progressif des divers intermédiaires sont multiples. Deux expérimentations qui se présentent de façon symétrique, l’anti-édition d’une part et la rétropublication d’autre part, illustrent cette variété.
L’anti-édition est une notion et une pratique qui viennent d’être inventées par Marc-Édouard Nabe, premier auteur ayant décidé de se passer de l’ensemble du système pour mettre lui-même ses propres livres à la disposition des lecteurs. Dans l’anti-édition, l’auteur d’un livre le fait imprimer lui-même, gère son stock directement, vend directement à partir d’une plateforme Internet spécifique. Il n’a recours à aucun des mécanismes devenus traditionnels depuis un siècle : la distribution, la diffusion, la librairie.

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mercredi 24 février 2010

79. "Pauvres chéris !" : Marc-Édouard Nabe et l'anti-édition

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Sur Marc-Édouard Nabe, voir aussi De tract en tract jusqu'à la victoire !

Marc-Édouard Nabe

Pauvres chéris !

Entretien avec Léo Scheer et Florent Georgesco

(propos recueillis le 10 février 2010)

Léo Scheer : Cher Marc-Édouard Nabe, comment en êtes-vous arrivé à inventer le concept d’anti-édition ?

Marc-Édouard Nabe : D’abord, je suis étonné de voir à quel point le message a été très bien compris. Tout de suite, immédiatement. Sortir de l’édition et non créer une nouvelle maison d’édition. J’aurais pu fonder les Éditions de la Vermine, Zannini et Cie ou bien La M-É-N, mais je ne veux pas tomber dans une imitation d’édition traditionnelle et encore moins avec un côté artisanal, ou bibliophile. On m’a demandé par exemple pourquoi les exemplaires ne sont pas numérotés, pourquoi il n’y a pas de grands papiers – toutes choses que j’adore chez les autres, mais pas là. Moi je voulais cet aspect manufacturé, radical et sans éditeur. Et pourtant ce livre est publié, diffusé et distribué par son auteur : moi.

Florent Georgesco : Vous ne vous substituez pas à l’éditeur, vous l’évacuez, purement et simplement.

M.-É. N. : C’est ça. Je le nie.

L. S. : Il serait intéressant de définir ce nouvel espace en disant tout ce qu’il n’est pas.

M.-É. N. : Oui, il suffit d’entendre les premiers reproches qu’on m’a faits, avant même d’avoir le livre. « Nous aussi on a fait de l’auto-édition. Ce n’est pas le premier à faire de l’auto-édition » et puis « Quel manque de générosité ! Pourquoi il ne publie pas les autres ? ». Des conneries comme ça. Il est évidemment hors de question de publier quiconque d’autre. Je ne suis pas un éditeur. À la rigueur on pourrait dire que je suis un « m’éditeur »…

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mardi 23 février 2010

78. RL 43. Entretien avec Alexandre Mathis

La Revue littéraire n°43, février 2010

Alexandre Mathis

Entretien avec Alfred Eibel

À propos d’Alexandre Mathis, Allers sans retour, Éditions e/dite, 555 pages, 22 euros

Peut-on encore écrire un roman sans tomber dans l’action, la psychologie ? Comment faire après Joyce, Henry Green, Ivy Compton-Burnett ? Lire un roman étant une activité pour bourgeois désœuvré, l’écrivain veut bifurquer. Du coup il sera peu ou pas suivi. Du moins par ceux qui ne veulent pas seconder le romancier dans sa filature. Ceux qui emboîtent son pas vont découvrir une profondeur de champ à laquelle ils ne songeaient guère. Voici donc le météore Alexandre Mathis.

A. E.

Alfred Eibel : Ton personnage de Roger Verdière a vraiment existé. C’est un criminel de la fin des années 30, un cinéphile maniaque, un nouveau piéton de Paris.

Alexandre Mathis : C’est un adolescent d’à peine 18 ans. Un piéton de Paris involontaire fourré au cinéma. Il ne voit pas les films comme nous les voyons. Il les perçoit dans un rêve. Il porte sur eux un regard passif. Il vit une vie parallèle en suivant les images qui défilent sur l’écran. Il tue une rentière pour lui prendre son argent. Tout simplement pour aller au cinéma. C’est horrible. Dans mon livre Roger Verdière change d’hôtel tous les deux jours comme il l’a réellement fait pour ne pas être repéré. Malgré tout il se fait arrêter le 30 décembre 1938, le jour de la Saint-Roger.

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lundi 22 février 2010

77. Dix-huitième leçon de Pierre Guyotat : Chateaubriand (2)

La Revue littéraire n°43, février 2010

Vous pouvez écouter l'enregistrement du cours ici :



Illustrations : Pierre Guyotat vu par Mohror (1976) ; Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson, François-René, vicomte de Chateaubriand, méditant sur les ruines de Rome (1808).

Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française, à l’université Paris VIII

Dix-huitième leçon, seconde partie
(Cours du 1er décembre 2003)

Je poursuis ma lecture des Mémoires d’outre-tombe.

Les vacances où j’entrai dans ma douzième année furent tristes ; l’abbé Leprince m’accompagna à Combourg. Je ne sortais qu’avec mon précepteur ; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se mourait de la poitrine ; il était mélancolique et silencieux ; je n’étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite l’un de l’autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes dans les bois ; M. Leprince se tourna vers moi et me dit : « Quel chemin faut-il prendre? » je répondis sans hésiter : « Le soleil se couche ; il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour : marchons par là. » M. Leprince raconta le soir la chose à mon père : le futur voyageur se montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher dans les forêts de l’Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg : mes souvenirs se font écho.
L’abbé Leprince désirait que l’on me donnât un cheval ; mais dans les idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que son vaisseau.
(…)
La fièvre tierce, dont j’avais apporté le germe des marais de Dol, me débarrassa de M. Leprince. Un marchand d’orviétan passa dans le village ; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux charlatans : il envoya chercher l’empirique, qui déclara me guérir en vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d’or, large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d’un blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes.

Voyez la précision des portraits. C’est déjà du Hugo, en plus précis et moins lourd.

Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père approuvait l’affaire, car il prétendait que toute maladie venait d’indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son homme jusqu’au sang.
Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de vomissements effroyables ; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci, épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en faisant les gestes les plus grotesques. À chaque mouvement, sa perruque tournait en tous sens ; il répétait mes cris et ajoutait après : « Che ? monsou Lavandier ! » Ce monsieur Lavandier était le pharmacien du village, qu’on avait appelé au secours. Je ne savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet homme ou des éclats de rire qu’il m’arrachait.

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vendredi 12 février 2010

76. RL 43. Marie Rivière, Monologues

Le numéro 43, en librairie depuis mercredi, s'ouvre sur ce texte de Marie Rivière, dont le premier roman, Fond de carte, est sorti le même jour. Je reviendrai plus longuement, à côté, sur Marie Rivière. Voyez d'abord cet avant-goût, ce premier signe de ce dont l'évidence vous sautera aux yeux quand vous lirez son livre : cette jeune femme est un écrivain, et de la meilleure espèce. Ce qui commence aujourd'hui, j'en suis tout à fait persuadé, ne s'arrêtera plus, et sera superbe.

Marie Rivière

Monologues

regarde regarde chez nous comme c’est joli vois comme il fait beau vois comme nous sommes riches vois comme nous sommes authentiques vois comme nous sommes civilisés vois comme nous sommes unis vois comme nous sommes cosmopolites vois comme nous sommes millénaires vois comme nous sommes hi-tech vois comme nous sommes gentils vois comme nous sommes organisés vois comme nous sommes proches de nos racines vois comme nous sommes éduqués vois comme nous sommes enviables vois comme nous sommes polis vois comme nous sommes universels vois comme nous avons de la chance vois comme nous savons faire la fête vois comme nous sommes exotiques vois comme on se ressemble vois comme nous sommes accueillants

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jeudi 4 février 2010

75. RL 43. Myriam Thibault, Une journée boulevard Saint-Germain

Myriam Thibault est née en 1993. Elle est en première S à Tours. Elle joue du piano et de la flûte traversière (dans un big band), et se passionne pour le cinéma et la littérature depuis plusieurs années déjà.

Photo : Julien Taylor

Myriam Thibault

Une journée boulevard Saint-Germain

Comme tous les matins, je me lève entre 9 heures et 11 heures. Tout dépend des aléas de la nuit précédente. Vous pourriez conclure que je n’ai pas d’horaires de travail, et vous auriez raison. J’ai un métier – si on peut appeler cela ainsi – qui me permet de me coucher et de me lever à l’heure à laquelle j’aspire. Mais je le considère plutôt comme un plaisir. Une occupation, qui me permet de gagner ma vie. Et de bien la gagner.

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jeudi 28 janvier 2010

74. RL 43. Sébastien Musson par Vincent Verbier

Vincent Verbier

Dans la nuit

Femmes que j’ai tuées, roman de Sébastien Musson

Après quelques instants d’hésitation, j’ai poussé la porte de la chambre que Claire habitait.
Bruno Gay-Lussac, L’Examen de minuit

Le lecteur est d’abord choqué par le titre du livre de Sébastien Musson, sa brutale impudeur, sa scandaleuse provocation. Mais presque aussitôt, nous constatons que ce titre n’est pas seulement l’annonce, par un tueur en série, du récit de ses crimes. Il révèle aussi que le contenu de la confession attendue concerne les victimes autant que le criminel. Le narrateur ne serait donc pas aveuglé par sa pulsion fatale au point de perdre tout intérêt pour les malheureuses qui en ont été l’objet ?
La lecture qui suit tente de répondre à cette question. Nous ne voulons pas réduire le roman de Musson au portrait d’un dangereux paranoïaque capable de retirer la vie à plusieurs personnes et incapable de la rendre après-coup à ses personnages. Pour nous, Femmes que j’ai tuées raconte surtout la véritable prise de conscience, tragique comme ses fautes, d’un monstre malheureux, et présente avec la même acuité quatre personnalités féminines complexes et attachantes. Elles sont évidemment des figures sensibles du secret de l’auteur, mais elles vivent toujours, le livre refermé, sans dépendre de lui, dans le cœur du lecteur.

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samedi 23 janvier 2010

73. Jan Karski : entretien avec Yannick Haenel

À l’heure où je mets cet entretien en ligne, je ne sais pas encore, n’ayant pas lu son article de Marianne, quelle est la teneur exacte de la polémique que Claude Lanzmann a décidé de lancer contre le Jan Karski de Yannick Haenel. J’y reviendrai une fois cette lecture faite. Mais je sais déjà qu’il ne sera pas inutile, dans un contexte aussi belliqueux, de se replonger dans ce que nous nous étions dit il y a six mois, qui présente au moins l’avantage d’être fouillé et précis.
Cela n’était pas non plus, vous le verrez, exempt de polémiques, ou de critiques vives, non pas sur « les droits du romancier », sur les liens de la fiction et de l’histoire et encore moins sur la qualité du roman d’Haenel, que je tiens pour un des meilleurs écrivains de sa génération : tout cela me paraît de toute façon secondaire eu égard aux débats historiques que ce livre soulève ; car il porte des idées, il défend des thèses (Haenel contestait ce mot, je le maintiens), que je me suis d’ailleurs étonné, à la rentrée, de voir relayées quasi sans discussion par tant de journaux, comme si elles allaient de soi. J’avais, quant à moi, tenté d’y opposer un certain nombre d’arguments.
Affirmer que les Alliés ont été, même passivement, complices de la Shoah, que l’attitude, en particulier, des Américains, peut être interprétée à l’aune d’un « antisémitisme d’État », qu’il était heureux, de leur point de vue, que les nazis exterminent les Juifs, ce n’est pas en effet émettre des opinions anodines, qui en vaudraient d’autres. C’est remettre en cause l’idée même de monde libre, l’idée que la civilisation, face à la plus grande barbarie concevable, s’est redressée, et l’a emporté. Tel est du reste le but explicite de Yannick Haenel. Je ne suis pas d’accord avec lui, mais j’ai préféré, à l’époque, lui laisser la parole, lui demander de s’expliquer, débattre avec lui, plutôt que de le renvoyer dans les ténèbres extérieures et d’en appeler au lynchage, qui est toujours pour moi la pire des méthodes. Tant que la controverse intellectuelle est possible, donnons-lui ses chances, quand bien même la haine finirait par la recouvrir. Qui sait ? Il peut en rester quelque chose, malgré le tintamarre.

(photographie : Jan Karski)

La Revue littéraire n°41, septembre 2009
(Propos recueillis en juillet 2009)

Yannick Haenel

Entretien avec Florent Georgesco

Florent Georgesco : Jan Karski est un roman, mais un roman d’une nature et d’une structure inhabituelles. La réalité la plus précise, la plus fidèlement rapportée, s’y mêle à la fiction, et dans la fiction à ce qui pourra apparaître comme une réinterprétation audacieuse de l’histoire, une vision de la Seconde Guerre mondiale qui mérite d’être discutée, ce que nous ferons. Vous partez de la vie et de la parole d’un homme, Jan Karski, donc. Vous commencez par vous en faire le scribe, reprenant les propos qu’il a tenus devant la caméra de Claude Lanzmann dans Shoah, avant de donner un récit de sa guerre, de l’invasion de la Pologne à sa rencontre avec Roosevelt en 1943, que vous prolongez, au-delà de ce qu’il a lui-même raconté, dans une méditation sur son après-guerre, sur la capacité de vivre encore chez ce témoin impuissant du plus grand crime de l’histoire. Vous paraissez en permanence mettre en garde le lecteur contre vous-même : voici les propos de Karski, voici les miens ; voici la vérité historique, voici le récit qu’on peut en faire ; l’idée que l’on pourrait tout confondre, perdre Jan Karski dans les brumes du roman, semble vous avoir été insupportable. Il y a là comme une piété envers votre sujet, qui m’a frappé. Elle est singulière dans la littérature actuelle. Comment est-elle née ? Comment, d’abord, avez-vous découvert l’existence de cet homme qui allait devenir si important dans votre vie ?

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vendredi 22 janvier 2010

71. RL 43. Bruno de Cessole, Le moins aimé

Bruno de Cessole, Le moins aimé, La Différence, 284 pages, 17 euros

par Alfred Eibel

« Un siècle que l’on croit connu à cause des manuels et des tombereaux de commentaires dressés sur cinq ou six grands – les malheureux ! toujours les mêmes, qui n’en peuvent mais… Ce terrain que l’on croit exploré, fouillé, retourné à la houe et à la serfouette, et dont tant d’hectares demeurent, meurent, en friche… », écrit André Lebois dans XVIIe siècle. Recherches et portraits (Denoël, 1966).
Qui s’est penché sur Charles de Sévigné, fils mal aimé de la marquise du même nom, souvent courtisée depuis la mort de son mari en duel ? La marquise avait un tempérament plutôt froid, qui avait, comme disait quelqu’un, « toute sa chaleur à l’esprit ». Elle avait des engouements plutôt que des passions, comme quand elle déclarait « je suis folle de Corneille ». Dans un registre plus émotionnel, elle était folle de sa fille, devenue plus tard madame de Grignan, déclarant à qui voulait l’entendre qu’elle « était la plus jolie fille de France ».

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70. RL 43. Andreï Kourkov, Laitier de nuit

Andreï Kourkov, Laitier de nuit, Liana Levi, traduit du russe par Paul Lequesne, 428 pages, 22 euros

par Céline Ottenwaelter

J’ai découvert Andreï Kourkov il y a 10 ans. J’avais apporté Le Pingouin (1) sur une plage de la côte portugaise. Le choc thermique entre le soleil d’Algarve et le froid des rues de Kiev a été bref et je garde, aujourd’hui encore, le souvenir d’une langue chaleureuse et douce. Je me souviens de scènes très cinématographiques dans des appartements étroits et douillets ; des verres de vodka bus avec délectation dans la cuisine ; des déambulations dans les rues gelées où le froid paraît n’avoir pas de prise sur les personnages. Nous retrouvons avec plaisir cette ambiance teintée de mélancolie et d’une certaine langueur qui me paraît attachée aux pays de l’ancienne Union soviétique.

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