A. E. : La lecture ne mène-t-elle pas forcément au livre ?

P. G. : Tout petit, j’ai commencé à décrypter des lettres. Ces lettres formaient des mots, ces mots formaient des phrases. C’est le commencement d’une autonomie, un peu comme lorsqu’on commence à marcher. Cela m’a paru extraordinaire. Je pouvais me faire une image personnelle du monde, je ne dépendais plus de mes parents. À partir du moment où l’on sait lire, on devient libre. Cela m’a énormément marqué. J’empruntais des livres à la bibliothèque municipale, je lisais ce qui me tombait sous la main, y compris des livres que je ne comprenais pas. J’avais un rapport singulier au livre : une relation magique.

A. E. : Tu t’es dit : la vraie vie est dans les livres.

P. G. : Absolument. Les personnages me paraissaient cent fois plus crédibles que ceux de la vie quotidienne. Je croyais dur comme fer à d’Artagnan, à Tarzan ; le reste me paraissait insignifiant. Si on est sur terre, c’est quand même pour aller sauver une princesse, sinon à quoi sert la vie ? J’ai toujours privilégié les livres à la soi-disant réalité. J’étais loin de devenir un écrivain quoique cela me correspondait. Je trouvais le reste du monde plongé dans le mensonge, un monde d’imposture.

A. E. : Tes personnages ont de l’épaisseur, ils ne sont pas de simples figurines.

P. G. : Disons-le franchement, je n’ai pas vécu des aventures extraordinaires comme tant de gens prétendent en avoir vécu. C’est un peu à l’image des agences de voyage : elles vous présentent des plages magnifiques, une mer turquoise, des cocotiers, sans vous montrer les poubelles qui sont juste derrière ce beau décor. La fiction est un monde véritable et je voulais y trouver ma place.

A. E. : Pour être romancier, il faut avoir une grande qualité d’écoute.

P. G. : C’est une disposition nécessaire pour être écrivain. Le dernier des abrutis peut m’apprendre des choses fabuleuses, le plus insipide des personnages dégage forcément une étincelle de vie. C’est ça qui m’intéresse. Il faut savoir retenir les petits secrets. C’est ainsi que je conçois la rédemption de l’individu : rechercher dans un moment de sa vie affreusement banale l’instant sublime, quand il lui arrive de planer un peu. Cela m’émeut énormément. Mes souvenirs constituent, me semble-t-il, des instants lumineux. Lors de mes déplacements – je voyage énormément –, des gens viennent me voir, me parler, tout en ignorant que je suis écrivain. Ce sont les voyages qui suscitent des rencontres, amènent les confidences.

A. E. : Tu es dans le train et des inconnus s’adressent à toi, ils t’interrogent, te demandent ton avis. Une concertation s’engage.

P. G. : C’en est parfois indécent. Le plus curieux dans ce genre d’affaire, c’est qu’après s’être livrés à toi, ils te quittent à la station suivante. Plus jamais tu ne les reverras. Il m’arrive ainsi de ramener dans ma casquette une foule d’informations.

A. E. : En peu de mots, en deux répliques, tu crées un monde. Tu donnes le contour qu’il faut à ton personnage, tu lui insuffles de la vie, à croire qu’il va quitter la page pour te rejoindre.

P. G. : Ce que tu me dis tient à deux choses. D’abord à un handicap. Je n’ai pas fait d’études : j’ai quitté l’école après un trimestre de troisième. Je possédais un mince bagage, certes j’avais un peu de vocabulaire mais je ne savais pas comment conjuguer les verbes. Je m’en foutais d’une certaine façon : je voulais faire du rock’n’roll, devenir chanteuse à l’américaine. Mais le problème a surgi quand j’ai voulu me mettre à écrire. Là, je me suis aperçu de mes carences. J’ai donc commencé à écrire au présent. C’était relativement facile. Le travail à accomplir par la suite a consisté à se servir de la meilleure façon possible de ce handicap – transformer une erreur en qualité. Quand je vois que certains de mes bouquins sont étudiés en faculté, qu’ils attirent des thésards, cela me fait sourire. La sobriété de mon style dont tu parles tient sans conteste à mon handicap. Il existe une belle phrase pour définir la poésie : c’est la rencontre de deux mots pour la première fois. Tu trouves deux mots très simples, tu les mets côte à côte, tu crées une image. Tu suis un couple dans la rue, et te vient une image. Après il y a le travail. On a tous tendance à élaguer, à épurer. Il y a beaucoup plus de pages dans ma corbeille à papier qu’il n’y en a dans mon manuscrit. J’admire les écrivains capables d’écrire des phrases longues magnifiques. Par contre, je ne travaille pas dans leur catégorie. Je crois que chacun utilise le matériel dont il dispose. Ce qu’on a à dire profondément, forcément on le dit. Je ne suis pas un intellectuel ni un penseur, je ne suis pas quelqu’un qui va révéler Dieu sait quelles faces cachées de la pensée. Je suis dans le constat. Je regarde autour de moi, j’observe. Ce que je vois me fascine et je m’interroge : comment tout cela tient debout ? Je dois utiliser les outils qui sont miens, dont je connais le maniement. Pas question de voler les outils d’un autre. On ne se bat bien qu’avec ses propres armes.

A. E. : Après tant de livres publiés, comment envisages-tu l’avenir ?

P. G. : Je pense que mes livres me correspondent, qu’ils sont cohérents. Je n’ai pas de stratégie particulière, je suis un brave calot qui fait ce qu’on lui dit de faire. Mes premiers bouquins ont été publiés chez P.O.L par hasard ; on a fait deux livres ensemble, puis j’ai senti qu’il y avait une espèce de rupture amoureuse. J’ai beaucoup de respect pour cet éditeur, simplement on ne fait pas partie de la même bande. J’ai ensuite écrit pour la jeunesse. J’ai été satisfait de pratiquer ce genre, c’est loin d’être déplaisant, mais au bout d’un moment je me suis lassé des enfants. J’avais envie de les bouffer, de les piétiner, je ne voulais plus les voir. Cet état d’esprit a donné lieu à un roman intitulé La Solution esquimau que j’ai écrit dans une espèce de rage. Je ne raconterai plus les histoires de la petite Lolette. Ça me gonfle, j’ai d’autres choses à dire. Puis j’ai rencontré Christian Garraud, de Fleuve Noir, et je me suis fait adopter par la famille du polar. Un genre que je ne connais pas, une littérature que je ne lisais pas, une ambiance très chaleureuse mais, à dire vrai, le polar n’est pas mon affaire. Je ne méprise pas le genre, seulement ce n’est pas le mien.

A. E. : Nous sommes en présence d’un problème d’étiquettes. On nous présente des romans comme étant des polars, mais quand on commence à les lire, on s’interroge : où est l’intrigue, où est l’assassin, où est le policier, où est le détective ? L’étiquette est là pour faire passer le produit. C’est un peu comme si on nous présentait un pot de confiture étiqueté « fraises » et qu’on se rendait compte qu’il s’agit d’un bocal de petits cornichons.

P. G. : Hélas, on est dans un monde où chacun doit porter une étiquette. En ce qui me concerne, j’ai toujours le cul entre deux chaises. J’ai été voyou chez les snobs et snob chez les voyous. Je n’y peux rien, c’est ainsi, c’est la nature. J’ai changé d’éditeur mais je n’ai pas changé de style. Chambre 12, publié chez Flammarion, qui a obtenu le Grand Prix de la Société des gens de lettres, a été appelé « roman blanc ». Cela rassure les lecteurs de trouver un écrivain qui circule sur la même route qu’eux, pas toujours sous la même étiquette. Ce qui compte cependant, c’est la reconnaissance de l’écriture. Que le roman appartienne à la catégorie « blanche » ou « noire », ou tout autre couleur, peu importe. Je suis passé à côté de prix littéraires destinés à un roman « blanc » parce que mon livre était catalogué « noir » ; j’ai raté deux prix catalogués « noirs » parce que j’étais édité en « blanche ». C’est débile, ces histoires d’apartheid. Cette année, j’ai eu des prix dans la catégorie « blanche » et dans la catégorie « noire ». Une fois de plus, je dis qu’un prix couronne une œuvre et non pas une coloration !

A. E. : Je me souviens très bien de Christian Garraud. Ce qui comptait pour lui, c’est l’écriture, sa qualité, peu importait la catégorie de l’œuvre.

P. G. : Il y a des gens qui sont doués pour bâtir des intrigues policières particulièrement astucieuses. La question que je me pose n’est pas de savoir qui a tué qui, même si cela peut être intéressant. La question qui est la mienne est la suivante : pourquoi a-t-on tué ? Des crimes, des meurtres, il y en a beaucoup plus dans les cités que dans n’importe quel conte de fées. Ce qui est intéressant, c’est de mettre le doigt sur le moment où l’humain vacille. D’autant que j’appartiens à la race humaine. Ce n’est pas une auto-analyse – peut-être suis-je encore plus crétin qu’avant – mais, tout bêtement, cela me permet de comprendre comment untel en est arrivé là. Je veux ajouter ceci qui n’a rien à voir avec ce qui précède : j’ai trouvé valorisant d’être publié dans une grosse maison comme Flammarion pour deux de mes livres. Mais l’envers d’une grosse structure, c’est qu’elle s’occupe principalement des locomotives ; elle se fout du reste.

A. E. : Si j’ai bien compris, ce qui compte pour toi, c’est de pouvoir travailler avec un éditeur. Lorsqu’il prend ton manuscrit, tu le retravailles avec lui. Et ce genre de collaboration n’est pas l’apanage des grosses structures.

P. G. : Maintenant que je suis édité par Zulma, je n’ai qu’à m’en féliciter. Il y a un rapport humain tout à fait satisfaisant du point de vue du travail à accomplir. Nous sommes dans ce que l’on appelle un « rapport créatif ». Parce que j’habite dans le Midi et que mon éditeur est à Paris, on passe des heures au téléphone pour affiner un texte. C’est très correct ; sans faire une œuvre d’art – ça n’existe pas –, on donne le maximum de soi. C’est extrêmement agréable. Serge Safran est un éditeur hors pair, qui ne demande qu’une chose : améliorer le texte auquel il a affaire avec, bien entendu, l’assentiment de l’auteur. Il peut arriver que l’on ne soit pas toujours d’accord, cependant on a progressé ensemble. Non seulement je suis ravi de cette collaboration mais je reste fidèle à mon éditeur. Et lui l’est aussi à mon égard.

A. E. : Dans la vie il n’y a pas de happy end. L’une des caractéristiques de tes livres, c’est qu’ils restent ouverts ; le mot fin ne finit pas tes livres.

P. G. : Quand on vit avec des personnages auxquels on s’est particulièrement attaché, on sait qu’à un moment il va falloir s’en séparer. Mettre le mot fin, c’est un peu comme si on disait : ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Ce serait inconcevable. Je crois qu’il est naturel de laisser le roman ouvert, de laisser subsister un écho dans la tête du lecteur. Lire est un acte créatif ; à partir du moment où le lecteur s’investit dans le roman, il en a forcément une lecture personnelle. Je reçois de nombreuses lettres de lecteurs qui me disent : vous avez voulu dire ceci ou cela, choses auxquelles je n’ai jamais pensé ! Ce qui prouve que chaque lecteur possède sa grille de lecture. Après tout, le livre lui appartient. Cinquante personnes qui lisent mon roman, cela fait cinquante livres différents. J’en suis ravi. L’intérêt d’un livre qui reste ouvert, comme tu dis, permet au lecteur de rêver sur ce qu’il vient de lire, éventuellement de prolonger l’histoire à sa façon. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi je fermerai la porte à mon histoire.

A. E. : Dans tes romans apparaissent des personnages aimables, sympathiques, fréquentables et puis, au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire, ils révèlent un autre aspect de leur caractère, quelque chose de malfaisant. Un petit monstre trépigne dans le ventre du personnage.

P. G. : Ainsi va la vie. Tu fréquentes ton voisin, un homme de belle prestance, d’apparence conviviale, et au bout d’un moment tu te rends compte que cet homme n’est pas charmant. Mais l’inverse est tout aussi envisageable : ton voisin est rugueux, désagréable et, curieusement, va se révéler attentionné, allant jusqu’à être serviable. Sur toutes les photos de serial killers, le grand criminel qui a tué dix jeunes filles dont les corps ont été enterrés dans son jardin a la tête de monsieur Tout-le-monde, bourré de gentillesse. Il promène son chien tous les jours, donne le bonjour aux gens du quartier… Dans toute victime sommeille un assassin et inversement. C’est l’homme. Qu’est-ce qui va faire basculer quelqu’un dans le plus grand désarroi ? Comment doit-on réagir à ce moment-là ? Courageusement ? Lâchement ? Je crois que la même personne est capable d’agir dans un sens comme dans un autre.

A. E. : Il est facile de justifier un comportement par une sorte de tissage moral mais cela me semble arbitraire. Quelle explication psychologique faudrait-il avancer pour justifier un comportement ? N’est-ce pas un peu réducteur ? N’a-t-on pas recours à une sorte de commodité qui relève d’une forme particulière de la paresse mentale ?

P. G. : Tout est envisageable et cela à toutes les époques. On a été déçu par des gens chez qui on a découvert des comportements auxquels on ne s’attendait pas. Ce qui est extraordinaire, c’est que dans ce domaine il n’y a rien de définitif. Il n’y a pas de manichéisme, c’est-à-dire d’une part de bonnes personnes et d’autre part des personnes infréquentables. Toutes les guerres se passent au soleil dans les pays du Sud. Tous les soldats sont habillés pareil, ils ont tous la même gueule, ils se connaissent entre eux. Cela m’épate ! Je vois des Palestiniens, je vois des Israéliens : ils portent un costume semblable, parfois la même barbe. Comment font-ils pour se tirer dessus ? Personnellement, j’en serais incapable. Il y a des gens et il y a des circonstances ; puis il y a les circonstances qui font agir les gens. Parfois on s’est trouvé peu courageux. Cela a été mon cas. Quand des personnages paraissent odieux au départ, il faut que je leur trouve un petit côté sympathique. En fait, j’aurais dû entrer dans les ordres ; être curé ou moine, cela ne m’aurait pas déplu. Malheureusement il y a une difficulté : la tentation des gonzesses.

A. E. : Quelles sont tes lectures ?

P. G. : Depuis deux ou trois ans, je ne peux plus lire de romans, je lis essentiellement des biographies et des essais. Puis j’ai toujours un ou deux bouquins en tête, j’écris tout le temps. Récemment, j’ai lu la biographie de Mireille Havet, un livre remarquable. J’adore les années 20 à Paris. Mireille Havet a connu toutes les célébrités, c’est une femme extraordinaire, très forte à maints égards. J’aime les biographies parce que j’ai besoin de toucher la réalité des choses. Il n’est pas exclu que je passe à côté de romans magnifiques, tant pis. J’ai aussi lu La Jeune Fille à la perle, un très joli petit livre sur Vermeer et sa peinture.

A. E. : La peinture compte beaucoup dans ta vie.

P. G. : Absolument. C’est le seul sport que je pratique. C’est un excellent complément. J’ai la chance d’avoir un grand atelier, où je peux faire des grands formats. Je fais aussi des encadrements. Il y a de la sensualité dans les pinceaux. Je peux écouter de la musique au maximum du volume, alors que je n’en écoute pas quand j’écris. Je suis de la génération rock’n’roll mais j’adore aussi l’opéra. J’aime découvrir, j’ai une grande faculté d’adaptation : je suis né à Paris dans le XIVe arrondissement, ensuite on a déménagé et je me suis retrouvé à Puteaux, puis à Versailles, dans un milieu tout à fait différent, en compagnie de fils de notables ; on allait au Kursaal avec des copains voir les films d’Elvis Presley. Le fait de n’avoir pas de racines, pas de famille n’est pas le pire pour moi. J’ai voyagé pendant dix ans dans une grande partie du monde ; vivant à Paris, j’ai changé de quartiers ; puis j’ai vécu dans plusieurs coins de France, dans le Sud et le Sud-Ouest. Cet ensemble de bougeottes, si l’on peut appeler cela ainsi, a consolidé ma faculté d’adaptation. Dans n’importe quelle ville je peux te dire où se trouve le bon boulanger, le meilleur boucher… Je suis une plante en pot, je me déplace avec mes racines. Maintenant j’ai une maison et j’affirme que je suis bien dans cette maison.

A. E. : Je viens de terminer Le Grand Loin. Trois personnages, un père négligent, sa fille malade mentale et un gros chat nonchalant, forment la « Congrégation du hasard ». Il s’agit à la fois d’un récit picaresque à la Alain-René Lesage, d’une parodie du Faucon maltais avec des réminiscences céliniennes. Vais-je trop loin ?

P. G. : Le Grand Loin est bien un roman picaresque, mais à la vitesse de Jean-Luc Godard. À quoi bon en faire six cents pages ? Disons que c’est un vide-Garnier, on y trouve tout et n’importe quoi, comme dans certaines séquences du cinéaste, à la façon d’un chineur dans une brocante. Je suppose que c’est l’âge qui m’y conduit. Ayant dépassé la soixantaine, le présent n’est plus pour moi qu’une sorte de porte de saloon battant dans les deux sens, entre un passé révolu et un futur hypothétique. On va et on vient de l’un à l’autre, histoire de faire passer le temps. Pour ce qui est des références à d’autres ouvrages, c’est possible mais tout à fait inconscient de ma part. Le chat Bébert en est une peut-être, mais tout écrivain digne de ce nom a au moins un chat à proximité, comme le revolver qui mettra une ponctuation définitive à son cœur. Cela fait partie de la panoplie. Bien sûr, c’est entre les lignes qu’il faut lire ; la lecture est un acte créatif, je l’ai dit. Que chacun se l’approprie. En ce qui me concerne, le livre une fois écrit ne m’appartient plus. Le Grand Loin, c’est l’histoire d’un type qui n’y avait jamais été alors que sa fille l’y attendait depuis longtemps. La vie n’est faite que de rendez-vous manqués, c’est sans doute ce qui nous pousse à en reprendre un chaque jour, ne serait-ce qu’avec soi-même. Dieu nous a faits à son image, et je ne peux que modestement lui rendre son rictus. La création est toujours un peu décevante quand on passe de l’esprit à la matière. Mais Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres. Cela donne envie de le consoler, ce pauvre vieux Dieu : « Allez, c’est pas si mal que ça… » Nous, sa créature, ne sommes-nous pas ici-bas destinés à le consoler de sa maladresse ?