15. RL 42. Vikram Seth, Golden Gate
Par La rédaction, le dimanche 13 décembre 2009 | Critique/Archives :: #15 :: rss
Rubrique "Notes de lecture/Avant janvier" (le livre est sorti au printemps 2009).
Vikram Seth, Golden Gate, traduit de l’anglais (Inde) par Claro, Grasset, 352 pages, 20 euros
par Arnaud Bongrand
San Francisco, années 1980. C’est la fin d’une époque, on passe des hippies aux yuppies – avec un entrain et un reste d’espoir qui sont vraiment, aujourd’hui, d’un autre monde. Car l’ère qui s’ouvre regorge de promesses : Harvey Milk a ouvert la voie et San Francisco est d’ores et déjà une ville à part aux États-Unis et en Occident, une sorte de laboratoire des relations humaines, où Golden Gate serait comme un microscope fixé sur les histoires amoureuses d’une bande d’amis qui apprennent à vivre dans ce nouveau contexte.
John, célibataire, absorbé par son travail, est poussé par son amie Janet à trouver une relation stable. Il rencontre ainsi Liz avec qui il file très vite le parfait amour. Ed, le frère de Liz, le rencontre et tombe amoureux de son meilleur ami, Phil. Les deux hommes vont se rapprocher malgré l’hétérosexualité présupposée de Phil et la culpabilité judéo-chrétienne d’Ed. Un méli-mélo amoureux se dessine et l’on est embarqué dans un univers d’espoir, de doutes et de mélancolie. S’ajoute à cela une nouvelle conception de la vie de famille, avec enfants et animaux de compagnie étonnamment humanisés par leurs maîtres. L’humour se mêle à une certaine joie de vivre – cette inconscience d’avant le sida – mais la souffrance et la mort sont au tournant.
Par-dessus tout, c’est la forme que Vikram Seth donne à son récit qui retient, car ce roman est entièrement écrit en vers – en sonnets, pour être plus précis –, entreprise risquée mais qui fait mouche. On peut tout à fait lire le texte de manière linéaire, comme un roman de modèle courant, mais si l’on suit le rythme imposé par les vers, on est pris dans une dimension nouvelle, dont naît une poésie au sens strict du terme. Golden Gate n’est pas une pièce de Racine, le langage employé est bien celui de nos contemporains ; mais telle est sans doute la plus belle réussite de Vikram Seth : nous faire vivre notre propre langue sous un jour nouveau, la construire à la manière des classiques, comme pour lui accorder une part d’éternité, qui en retour nous donne à voir notre propre temps comme nous ne l’avons jamais vu, nous dépayse au cœur même de notre quotidien le plus ordinaire.
Ce roman magistral prouve que le genre poétique, loin d’être devenu mineur (ce que, hélas, beaucoup de poètes pourraient nous laisser croire), demeure un moyen d’expression incomparable. Golden Gate est, dans la très belle traduction de Claro – qui, plus qu’une transposition, offre une version à la fois libre et fidèle, précise et inventive –, un hymne à la vie touchant, universel, musical. Il consacre avec force une certaine beauté du monde.

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