16. RL 42. Firouz Nadji-Ghazvini, Le Trèfle bleu
Par La rédaction, le dimanche 13 décembre 2009 | Critique/Archives :: #16 :: rss
Rubrique "Notes de lecture/Avant janvier" (le livre est sorti au printemps 2009).
Firouz Nadji-Ghazvini, Le Trèfle bleu, traduit du persan par Vincent Despagnet, Denoël, 152 pages, 15 euros
par Isabelle Viéville Degeorges
Il était une fois, dans un petit village des bords de la mer Caspienne, en Iran, il y a de cela cinq ans, une petite fille et le souvenir de son amie juive, un grand-père attablé avec un vieux compagnon, deux veuves, un juge et un commandant. Là, sous un degré d’hygrométrie maximal, au fil d’une écriture mélancolique, douce et forte, une histoire se déploie en errances intérieures dont l’enchevêtrement finit par déchirer la réalité.
Âtefeh, la petite fille, est une de ces épaves que l’eau charrie après le naufrage. Ses rêveries solitaires et incongrues croissent sur une terre stérilisée, d’une façon absurde, à l’image du petit trèfle bleu qui secrètement s’épanouit, mêlant sang et encre sur son épaule, point de démarcation entre le souvenir – celui de la liberté peut-être, qui prend l’allure d’un songe – et l’existant. À la dérive, elle grandit, infinitésimalement, comme un être humain. Les nuages s’amoncellent, gris bleu, lourds, sur l’horizon ; une tension balaie le récit comme la pluie balaie le village. Dehors, les libertés se délitent dans l’arbitraire du petit juge ; la folie des milices bassidjis emporte jusqu’à l’idée de Dieu. Le vieux grand-père se souvient des temps anciens, du cinéma, des rencontres avec les étrangers, des bateaux qui déchargeaient leurs équipages, anglais, allemands… Nous sommes après le cataclysme, après la révolution. Chronos ici marche à reculons.
Les hommes, la milice, les femmes furtives, la surenchère des nouveaux tartuffes, les rêves de gloire du petit juge et son avidité de chair fraîche. Les marieuses font claquer leurs vieilles dents et roulent leurs yeux obscènes, tendent leurs doigts crochus. La nubilité de l’enfant appartient à tous sauf à elle-même. Les destins se dévissent, sortent de leurs axes. Les miliciens frustes, ivres d’eux-mêmes, lapident les chiens qui s’accouplent au plein jour dans des rues désertées.
« Le vent souffle sur les écritures de l’attente… Là où nous trouvons notre plénitude… Pas un songe, non, mais la fin d’un cauchemar… Alors que nous avons mis en terre nos peines… Que nous pleurons en nos cœurs nos larmes prisonnières de gens vêtus de noir… Où trouver la danse des pas ? Qui a oublié d’annoncer la nouvelle aux couleurs ?… Car le vent souffle, et avant que d’être inhumés, nous avons été les fossoyeurs de notre propre liberté », marmonne le grand-père à son vieil ami Ägha Bozorg. Car dans ce conte beau et terrible, tous vont par deux en un dialogue incessant avec les morts, les absents, les survivants. Ils marchent main dans la main, dans une étrange gémellité, peut-être celle d’un Iran fendu en deux, dont l’image continuerait de vivre, emmurée dans les rêves infinis de l’espace intérieur de chacun, quand seule son ombre vide et dure arpente l’Histoire.
Mais déjà toute humanité évidée, le corps n’est plus qu’un enjeu, un objet. Dans les vergers d’Ahmadinejab et Khameyny, les grues ont remplacé les arbres et leur mémoire perdue. Il pend à leurs branches de bien étranges fruits.

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