Fraîchement débarqué à New York en 1952, il vit chez une logeuse juive et a comme colocataire un certain M. Selig, émigré lui aussi. Il passe sa vie à boire dans un café pour émigrants, fréquente les prostituées qu’il trouve sur son chemin mais sait aussi resquiller dans les restaurants chic et se payer une call-girl quand il a quelque argent. Aussi, pour subvenir à ces besoins primaires, a-t-il un intermédiaire, M. Silberstein, qui lui propose des petits boulots plus ou moins bien rémunérés, plus ou moins intéressants – c’est-à-dire lui permettant de « se la couler douce ». Mais Jakob Bronsky a avant tout la fibre romanesque. C’est sa vocation, et c’est pour cela qu’il ne peut réellement s’intégrer dans ce pays. Car il écrit en allemand, sa langue maternelle, un roman intitulé, sur les conseils de Grünspan, l’un de ses amis du café des émigrants, Le Branleur, titre « génial », si l’on en croit ce dernier, pour un livre traitant de la vie d’un homme solitaire – il développe en effet une sorte de cogito ergo sum moderne : « Si c’est un homme solitaire, c’est un branleur. »
Jakob Bronsky, on l’aura compris, évolue dans un univers en marge et porte un regard tantôt amusé, tantôt révolté, mais toujours cynique, sur le paradis américain. Il faut dire que ses expériences ne manquent pas de piquant – notamment le passage où il promène Dolly, une petite chienne dont il faut préserver la virginité ! Le puritanisme ambiant et l’esprit anglo-saxon sont en décalage permanent avec les aspirations scabreuses – et presque toujours sexuelles – de l’émigré européen. Jakob Bronsky revient également, par bribes, sur son passé ; il explique à une psychanalyste rêvée (vue à la télé !) ses deux vies : dans l’une il meurt dans les camps – certes survivant, il partage néanmoins l’histoire des six millions –, dans l’autre il devient écrivain pépère en Allemagne, grassement payé par une association nommée « Crime et Châtiment ».
Les références cocasses sont légion ; Fuck America se joue du lecteur en permanence : la fiction et la réalité ont des frontières floues. Se dessine dès lors un parallèle évident entre Jakob et l’auteur, tous deux juifs d’origine polonaise nés en Allemagne, ayant vécu l’exil en Roumaine, en Israël puis en France, avant de partir pour les États-Unis lorsque la politique d’immigration a tourné en leur faveur. Ce roman aux accents burlesques est un témoignage fort sur la situation d’émigré à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il prend le contre-pied des traditions littéraires du romantisme allemand traitant généralement du bien-être chez soi – la notion de Heimat. Il n’en demeure pas moins l’héritier d’une poésie et d’un certain humour juif – notamment dans le prologue, qui n’est pas sans rappeler au lecteur français les simagrées de Mangeclous chez Albert Cohen.
En ce sens, le narrateur se définit lui-même comme un enfant qui n’arrive plus à écrire de poèmes après la guerre et qui choisit, comme thérapie, l’Amérique et l’écriture romanesque. Et, par la théâtralité des dialogues et les jeux de typographie, nous fait comprendre que la vie est plus forte que toutes les humiliations.