Hiver 1913. Il neige place de la Défense. Est-ce un retour au passé ? Non, on change de personnages. Henriette est la seconde femme de Joseph Caillaux, ministre des Finances. Depuis quelque temps, Henriette en est sûre, elle en perd le sommeil et l’appétit : son grand amour, l’homme de sa vie, le père de sa fille Juliette, ne la regarde plus, ne la désire plus, en désire une autre, la trompe. Elle, « elle l’aime à se tuer ». Elle ne se tuera pas mais assassinera quelques mois plus tard d’un coup de revolver Gaston Calmette, le patron du Figaro, qu’elle juge responsable des tourments de son mari – les deux hommes se disputent une autre Henriette et Calmette met fortement à mal Caillaux dans son journal – et de sa désaffection amoureuse. Le crime sera jugé passionnel et Henriette sera acquittée.
Deux époques, deux femmes blessées seules face à elles-mêmes, fortes, faibles, désertées par l’amour ou ce qu’il sembla être, refusant la fatalité – la fin de celui-ci. Deux histoires qui s’entremêlent, se font écho parfois, se ressemblent sans vraiment s’assembler, racontées en alternance régulière. Si leur juxtaposition ne nous dérange pas plus que ça – le procédé du mot-lien pour passer d’un récit à l’autre est malgré tout lassant car systématique –, elle n’apporte pas grand-chose. De la même façon, le parallèle posé entre petite et grande histoire à presque un siècle d’écart ne fonctionne pas vraiment. La journée et les tourments de Claire nous semblent bien trop développés : des détails à n’en plus finir et d’une banalité absolue, décortiqués jusqu’à l’écœurement, pour une pensée figée du début à la fin, tandis que l’on regrette de ne pas entrer plus au cœur des motivations d’Henriette, qui va jusqu’à tuer pour son mari. On aurait aimé pénétrer davantage dans la famille Caillaux, se laisser séduire par l’autoritaire Joseph, attendrir par la jeune Juliette, mais ils ne prennent pas corps dans le texte. L’écriture parfaitement identique pour les deux récits, l’alternance de phrases infiniment longues puis très courtes nous endorment plus qu’elles nous éveillent à l’urgence qui habite les protagonistes. Le rythme haletant, saccadé, d’une régularité hypnotique, ne parvient pas à nous faire entrer dans la tête de ces femmes, ni dans leur cœur, que l’on souhaiterait sentir battant. Les événements principaux sont traités avec le même sérieux, la même hâte, la même ivresse de mots et de virgules que les détails de moindre importance. Beaucoup de mots pour pas grand-chose, voudrait-on dire. Un livre certes bien construit, cohérent, équilibré, mais finalement peu sensuel, peu émouvant, et même très froid malgré les thèmes abordés.