Après avoir connu une Europe ravagée, elle ne peut concevoir aucune forme d’aliénation, ce qui l’obligera à prendre des positions courageuses. Dans une Amérique puritaine, elle ne peut taire ses colères, aussi bien à propos de la place de la femme, non encore libérée de l’autorité du mari, que de la ségrégation des Noirs, de la même manière qu’elle réfléchit à ce que signifie être juive dans un pays profondément chrétien. Ruth Klüger bouscule sa vie et celle de son entourage, tout en étant lucide et la première blessée : un divorce, des enfants qui ne la comprennent pas, des collègues universitaires qui lui reprochent son intransigeance. Avec une belle énergie et intelligence, elle avance sur son chemin. Mais dans ce récit, écrit à la première personne, jamais elle ne se donne le beau rôle. Au contraire. Revenue de l’insoutenable, elle ne se considère pas comme meilleure, et se juge durement : « Ce qui était pour moi une nécessité n’a cependant pas été un triomphe, je me faisais plutôt l’effet d’un chien mouillé qui cherche un feu pour se réchauffer et se sécher. »
Professeur de littérature allemande, elle partage son temps entre sa nouvelle patrie et « les deux pays où l’on avait soupé avec une longue cuiller chez le diable, lequel n’avait rien eu contre. » Aujourd’hui, Ruth Klüger, dans sa langue d’enfance, nous fait part de la difficulté qu’il y a à vivre avec un passé qui s’apparente à un lourd fardeau. « Plus je vieillis, plus il me semble évident que tout ce que j’ai vécu dans ma jeunesse n’avait la moindre intention de disparaître de ma psyché. »
Voici un livre qu’il faut lire de toute urgence. Il y a ici le même empressement que chez un Thomas Bernhard, et ce n’est pas peu dire. « Perdue en chemin », oui, mais avec quelle dignité et quelle exigence ! Ruth Klüger pourrait reprendre à son compte ces phrases de Gustav Mahler qui, lues il y a quelques années, m’ont marquée par leur cruelle vérité : « Je suis trois fois apatride ! Comme natif de Bohême en Autriche. Comme autrichien en Allemagne. Comme juif dans le monde entier. Partout un intrus, nulle part désiré. »