Mais, avant d’approfondir ce dernier combat, je veux d’abord vous préciser ma position. Mon idée du rôle et de la place de la littérature est influencée par l’attitude des États-Unis envers ses écrivains. Si la plupart des écrivains dans le monde vivent et travaillent dans une réalité sociale et politique bien plus agitée que celle dans laquelle nous nous trouvons (je pense à des lieux comme l’Inde, l’Afrique du Sud, les pays arabes, Israël, les pays d’Amérique latine), je vis et travaille, quant à moi, dans un pays où, cela est bien connu, les intellectuels et particulièrement les écrivains ne sont jamais pris au sérieux. Il est indéniable que les États-Unis sont une nation anti-intellectuelle, une nation de la Pop Culture, une nation qui préfère le petit bout de la lorgnette à l’introspection, le divertissement à l’art, par conséquent il est difficile pour les écrivains non seulement d’être pris au sérieux mais même d’avoir accès à l’arène politique. Il est plus facile, en Amérique, à un ancien joueur de football ou de basket-ball, ou même à un catcheur, à une vieille gloire de cinéma de seconde zone, de s’impliquer dans la vie politique et d’influencer le cours de l’histoire que cela ne l’est pour un écrivain ou un intellectuel. Le peuple des États-Unis se méfie des écrivains, surtout quand leur œuvre se refuse à divertir – se refuse à dire et redire la même vieille sempiternelle histoire, et de la même façon à chaque fois. Ce qui pose des questions cruciales quant au rôle des écrivains américains au cœur des grands changements qui ont lieu dans le monde aujourd’hui. Dans ce sens, on pourrait dire que les écrivains américains, si l’on remonte au temps des premiers colons, ont toujours été des prophètes déchus. Whitman et Melville (certainement les deux plus grands écrivains du XIXe siècle), en vérité, furent des prophètes déchus.
Je dois souligner que je parle ici strictement en tant qu’écrivain de fiction et poète, je ne suis pas un écrivain politique, ni un journaliste, ni un pamphlétaire, ni un philosophe et certainement pas un prophète, mais je me tiens pour un écrivain sérieux et je considère mon œuvre comme étant impliquée dans ce qui se passe dans le monde. Je préciserai aussi que mon œuvre (ma fiction tout particulièrement) est qualifiée d’avant-garde et d’expérimentale, et, en tant que telle, souvent jugée inaccessible (un mot-clé de nos jours en Amérique sur le marché des livres) – inaccessible et illisible, et par là même inutile, sans intérêt, et, bien sûr, invendable. On peut dire que ma fiction est bannie des grands supermarchés du livre.
Mais on en dit tout autant de la fiction de la plupart des écrivains sérieux. En d’autres termes, en Amérique, à moins que la littérature ne divertisse – ne divertisse à la manière, dirons-nous, d’un film hollywoodien ou d’un feuilleton télévisé – elle est considérée comme superflue, et comme n’ayant pas de raison d’être. C’est pourquoi la littérature a toujours été une activité marginale en Amérique et n’a jamais pu être partie prenante politiquement.
Que faites-vous à part être écrivain ? me demande-t-on habituellement. Comme si être écrivain ne suffisait pas. On se doit d’avoir un vrai travail. On se doit d’apporter quelque chose à l’économie.
Mais cela ne signifie pas, bien sûr, que la littérature américaine reste étrangère aux problèmes sociaux et politiques mondiaux, cela signifie simplement que bien que l’on écrive encore de la littérature sérieuse et intelligente, celle-ci n’est pas toujours accessible à ceux qui croient encore en son efficacité. Je sais pertinemment que ma fiction et celles des écrivains auxquels on m’associe habituellement – John Barth, Robert Coover, Ishamel Reed, William Burroughs, Marianne Hauser, Ronald Suckenick, Ursule Molinaro, Steve Katz, George Chambers, William Gass, Walter Abish, David Matlin, Donald Barthelme et John Hawkes – sont sinon en définitive politiques, au moins subversives en leur forme et leur contenu et bien évidemment de plain-pied avec la condition humaine, et la réalité américaine, aussi irréelle soit-elle.
Mais dans mon cas la situation est plus compliquée, plus ambivalente, car bien que je vive et écrive en Amérique, je suis aussi un écrivain français. J’ai écrit plusieurs livres en français, ma langue natale. Je suis né et j’ai été élevé en France. C’est-à-dire qu’émotionnellement et intellectuellement j’ai été formé par la langue et la culture françaises – des traces de mes origines demeurent quand je parle et probablement dans mon écriture aussi, car bien que je vive et écrive en Amérique, et que je sois un citoyen américain, oh yeah ! je continue à me considérer comme un étranger, un étranger inguérissable qui vit en exil en Amérique depuis 1947.
Depuis près de quarante ans, j’écris des romans et de la poésie, coincé, pris en sandwich entre deux langues et deux cultures ; d’une part, en tant qu’écrivain américain (écrivain expérimental), je dois accepter le fait que mon écriture sera toujours jugée, en quelque sorte, à côté de la plaque, inutile et invendable, mais d’autre part mes propres origines intellectuelles, l’impact de la pensée française, particulièrement celui de l’existentialisme qui était la pensée dominante en France lorsque j’atteignis l’âge de raison, et surtout l’influence du concept de Jean-Paul Sartre, la littérature engagée, ont toujours gouverné mon écriture et lui ont donné le sens de l’urgence.
J’ai appris de Sartre et de ses contemporains, et bien sûr de mes propres expériences, qu’être écrivain c’est vivre dans l’histoire, que l’écrivain ne peut échapper ni à son temps ni à l’histoire, et ceci parce qu’en définitive l’histoire est au-delà de tout langage. C’est l’écrivain qui fabrique de l’histoire avec le langage bien après les événements. Voilà pourquoi l’écrivain a une responsabilité aussi importante à l’égard de son œuvre, et surtout de la langue qu’il utilise. Si nos lecteurs ne peuvent avoir confiance en notre écriture (même s’il s’agit de fiction), ils ne croiront pas à l’histoire qu’on leur raconte ni à celle qu’ils vivent. C’est dans cette mesure que la littérature s’empare du monde, le représente, l’explique, le réinvente, qu’elle s’empare du passé et du présent avec des mots, et même invente l’histoire à venir.
Cependant, aujourd’hui de nombreux écrivains fuient l’histoire et, par conséquent, leur responsabilité envers le langage, ou plutôt, devrais-je dire, beaucoup d’écrivains se trouvent obligés de s’en défaire parce que leurs ouvrages ne sont pas pris au sérieux, parce qu’ils sont jugés inutiles et inappropriés, ou alors parce que leur travail est jugé intellectuellement trop exigeant, mais surtout parce qu’on les juge insuffisamment divertissants et donc invendables, impubliables. Moyennant quoi un grand nombre de livres importants et novateurs ne peuvent être diffusés à cause d’éditeurs, de rédacteurs, d’agents littéraires, de critiques, de bibliothécaires et même de professeurs qui refusent d’admettre les livres sérieux et intelligents, qui refusent de lire, de publier, de promouvoir, de distribuer, de vendre, de discuter, d’enseigner la littérature actuelle, la littérature sérieuse que l’on écrit aujourd’hui.
Voilà les raisons le plus souvent données, particulièrement en Amérique, pour rejeter les œuvres de littérature contemporaine, ou pour les reléguer en des endroits inaccessibles (comme les coins les plus reculés des bibliothèques ou les sous-sols des librairies), les rendant indisponibles à ceux que la littérature intéresse encore.

Je serai maintenant plus précis. Nous voici au début d’un nouveau siècle et autour de nous les vents du changement soufflent de par le monde. Ces vents ont tourné à la tempête qui apporte la peur, l’inquiétude, l’insécurité et le doute à de nombreuses nations – ce qui se traduit notamment par l’instabilité de l’économie mondiale, et le retour en plusieurs endroits du monde des positions d’extrême droite. Ainsi, alors que nous entrons dans ce nouveau millénaire, il semble y avoir une attente de quelque chose de différent, un profond désir qu’il soit meilleur que le précédent. Tournés vers l’avenir, nous espérons que les choses iront s’améliorant au XXIe siècle.
Les années 60 et 70, qui furent agitées et troubles, sont derrière nous. Les médiocres années 80, dominées aux États-Unis par les présidences de Reagan et de Bush, qui de plus d’une manière ont affecté la plupart des économies et des politiques dans le monde ; les années 80 qui ont plombé les avancées de la justice sociale ; les années 80 qui ont marginalisé ceux qui refusaient d’accepter le nouveau conservatisme, ceux qui refusaient d’oublier le mouvement de la jeunesse, les manifestations pour les droits civils, la guerre du Vietnam, la débâcle du Watergate, le mouvement féministe, le mouvement de libération homosexuel, et bien d’autres ; les années Reagan ont creusé un fossé encore plus profond entre ceux qui ne s’écartent pas du droit chemin et les exclus – et par exclus je veux dire non seulement les pauvres, les défavorisés, les travailleurs immigrés, les Noirs, les étrangers, mais aussi les intellectuels et les écrivains. Bien sûr, des voix ont continué de s’élever en Amérique – des voix engagées, politiques – tout au long des années 80 et 90, mais sans succès. Les années 90 furent par-dessus tout une époque d’indécision politique aussi bien qu’économique.
Ce que je pressens aujourd’hui, cependant, c’est un changement d’opinion des masses, l’exigence d’un engagement, d’un renouvellement du sens des responsabilités. Et je crois que ceci n’est pas seulement valable pour les États-Unis, mais à l’échelle mondiale, et c’est pourquoi, je suppose, les écrivains doivent réfléchir au statut de la littérature aussi bien qu’à sa crise actuelle.
Pour les écrivains, les écrivains américains en particulier, ce changement d’opinion est l’occasion d’un renouvellement de la légitimité quant aux questions éthiques et politiques, d’action, d’intention et de sens. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que soudainement tous les écrivains du monde deviendront engagés (au sens ancien de Sartre), ou qu’instantanément ils retomberont dans un réalisme ou un naturalisme désuet, mais qu’au contraire s’imposera, je pense, à ceux dont l’œuvre sort actuellement du lot des frivolités formalistes de ces deux ou trois dernières décennies (connues sous le nom de postmodernisme), l’urgence de l’acte d’écrire, l’idée que notre travail intellectuel et créatif compte, comptera, ou du moins qu’il devrait compter dans l’arène des changements sociaux et dans la production culturelle, malgré les forces (surtout économiques et politiques) qui s’opposent à cette nécessité de l’écriture.
Mais on doit se demander (1) s’il est possible à la littérature, à ses écrivains sérieux, d’échapper à la récupération généralisée qui s’opère aujourd’hui sur le marché des livres. Est-il possible à la littérature de survivre à cette espèce de réduction, de banalisation que le journalisme de masse impose à la culture contemporaine ? Est-il possible à la littérature de survivre à l’hypnose du commerce, au mortel ennui du consensus, au prêt-à-penser, à la commercialisation du désir ? En d’autres termes, la littérature peut-elle échapper à la conformité et à la banalité et cependant jouer un rôle, avoir une place dans notre société ? Et enfin, reste-t-il encore des gens dans le monde qui veulent se détourner de leur écran de télévision et prendre le temps de lire des œuvres littéraires ? Voilà les questions fondamentales que nous avons devant nous aujourd’hui. Dans le paysage frénétique et homogénéisé de notre ère télévisuelle, les communications électroniques rendent la littérature obsolète. Ainsi est-elle devenue un préjugé du passé – un souvenir d’un autre temps où les livres comptaient plus par eux-mêmes que par leur nombre dans les grands supermarchés du livre. La littérature est en danger de n’être plus qu’un simple surcroît de culture, parce que la plupart des œuvres de fiction actuelles ne sont plus écrites que pour être vendues à la télévision, parce qu’elles peuvent être adaptées et découpées en feuilletons si l’on y met le prix. Et les livres qui ne sont pas écrits directement pour la télévision fonctionnent, de même, avec les principes simplistes, la mentalité simplifiée de la télévision.
Cependant, puisque je suis un optimiste incurable, en même temps qu’un étranger incurable, et un adorateur incurable des mots, je proposerai qu’au lieu de se retirer de l’histoire, de battre en retraite devant le danger que représentent les communications électroniques, la littérature livre combat, même s’il s’agit là de son baroud d’honneur.

Dans un livre intitulé Métamorphoses, le penseur français Kostas Axelos réfléchit profondément à cette fin du monde sans fin qu’il semble que nous ayons atteinte, et il écrit (je traduis directement) : il est possible que notre époque exige des penseurs clandestins afin de penser le monde, de le traverser et d’en transmettre des signes adaptés au rythme du temps. Les signes de notre passé ne sont plus valides.
Et il est vrai que ce qui passe pour la littérature aujourd’hui en de nombreux endroits du monde semble incapable de transmettre des signes adaptés au rythme de notre temps – le rythme du changement, des transitions, des métamorphoses. La plupart des livres édités actuellement n’ont plus rien à voir avec la réalité, mais plutôt avec l’image mélodramatique de la réalité que nous projette le journalisme de masse. La majorité de ces livres singe la télévision, dans sa technique comme dans sa substance. C’est dans cette mesure, je crois, que ce qui passe pour de la littérature n’est rien d’autre qu’une réplique de basse facture de ce que la littérature fut, il y a longtemps.
C’est particulièrement vrai en Amérique, où les médias ont la haute main sur la culture, mais j’ai aussi le sentiment que cela se passe, ou se passera bientôt, un peu partout dans le monde, là où les livres et la télévision coexistent.
Pour la plupart des gens, la télévision est devenue le monde réel, mais un monde qui n’a qu’une idéologie : le divertissement commercial. Même les actualités, c’est-à-dire l’histoire en marche, doivent être présentées comme un divertissement, sinon elles ne passent pas, ce qui signifie en réalité qu’elles ne sont pas vendeuses, comme l’on s’en est aperçu de manière très précise durant la première guerre du Golfe qui ne fut, pour nous en Amérique, qu’un simple spectacle télévisé, une guerre faite pour et par la télévision, et présentée artistiquement pour l’agrément de nos soirées.
La télévision est devenue le monde réel. Un monde de spectacle – le spectacle comme clause emblématique de tout contrat ; le style de vie publicitaire en fait de psychologie populaire ; la répétition du banal comme lien unissant le simulacre du show à l’audience ; des images électroniques comme seule forme de cohésion sociale, la loi des médias pour toute formule idéologique ; la vente et l’achat de distraction en guise de loi du marché ; cynisme, violence et sexualité pour tout signe culturel dominant. Tous ces aspects de la culture télévisuelle ont envahi ce qui passe pour de la littérature aujourd’hui. Mais si la littérature, je veux dire la vraie, la sérieuse, l’intelligente, même dite élitiste, veut survivre, elle doit s’opposer et même dénoncer la manière dont la télévision s’empare du monde, le restitue, l’explique.
Cela ne signifie pas que la littérature doive dénigrer la télévision. Personnellement, elle ne me dérange pas, au contraire de certains, particulièrement les pseudo-intellectuels. Bien au contraire, je pense que la télévision est un média très important et qu’elle a un rôle crucial à remplir dans notre société. J’aime beaucoup la télévision, je la regarde souvent (en particulier les matchs de football, de football américain – après tout les Buffalo Bills, mes Buffalo Bills, ont joué quatre Superbowls, et ils en ont perdu quatre, mais ça n’a pas d’importance).
Ce qui est important, c’est que la télévision ne peut remplacer, ne doit pas remplacer la littérature et surtout ne doit pas dicter aux écrivains leur manière d’écrire des livres.
Afin de retrouver son rang et de jouer un rôle dans le monde, la littérature doit revoir ses positions face aux médias. Mais pas en ignorant ou en niant la télévision, qui est partie pour durer, mais en faisant ce que la télévision ne peut pas faire, en restituant le monde sans être régentée par les forces économiques et commerciales.
Pour que cela puisse se produire, les écrivains doivent reprendre confiance en la littérature et assumer à nouveau leur responsabilité par rapport au langage, oui, surtout par rapport au langage, même si cela doit être fait, comme le suggère Kostas Alexos, de manière clandestine, c’est-à-dire en dehors des sentiers battus, du cénacle littéraire, en marge de la célébrité et de la prospérité.
Dans cette époque glorieuse de communication de masse, la littérature semble avoir honte de ce qu’elle est et fait, et par là même, trop souvent, elle se soumet à toute espèce de compromis sociaux et économiques. Dans un monde où les livres sont devenus des produits de consommation et de divertissement, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer les bons livres des mauvais, les livres utiles des inutiles, les livres qui ont un but de ceux qui encombrent les étagères des librairies et qui empêchent les lecteurs d’avoir accès à la littérature.
En Amérique, dans les grands supermarchés du livre (généralement des enseignes à l’intérieur de centres commerciaux), comme Dalton and Walden Bookstores, ou Barnes and Noble, qui vendent plus de T-shirts, de calendriers et tout le bazar de Stephen King que de livres, j’ai observé récemment un phénomène intéressant.
Au centre du magasin sont érigées des tables avec d’impressionnantes quantités de romans à succès – des best-sellers d’auteurs qui tous les six mois produisent un nouveau livre avec encore la même histoire, la même intrigue, ne changeant que le décor et le nom des personnages. Ce sont les romans qui sont rapidement transformés en téléfilms de seconde zone ou en films hollywoodiens. Je n’ai pas besoin de mentionner le nom de ces auteurs, on les connaît, non pour leur talent mais pour leur fortune. Ils touchent des avances en millions de dollars pour leur prochain livre prévisible.
Et puis, j’ai observé que d’un côté de la boutique, le mur entier était recouvert de livres classés comme non fictionnels. Ce qui veut dire que l’on ne trouvera là que des manuels : des livres qui disent au lecteur comment améliorer sa vie sexuelle, perdre du poids, s’enrichir plus rapidement, acheter moins cher, réparer sa voiture, rester en forme, mieux jouer au golf ou au tennis, etc. Ou alors on trouve le long de ce mur les dernières grosses biographies non autorisées et obscènes et controversées des célébrités – c’est-à-dire les riches et les vedettes.
Des étagères de livres classés comme fictionnels s’étalent sur le mur opposé. La plupart sont des éditions de poche avec de séduisantes couvertures en relief doré – histoires à l’eau de rose ou de mystère, romans d’aventures, d’espionnage, de science-fiction simpliste ou d’horreur, soap-opéras qui attendent, déjà formatés, dans l’espoir de devenir des téléfilms.
Et puis il y a un autre mur au bout du magasin, habituellement le plus court parce que la plupart de ces librairies ressemblent à d’étroits corridors avec une entrée libre d’un côté afin que les gens puissent aller et venir et se laisser séduire par la marchandise alignée sur les étagères et sur les tables. Sur ce mur, le mur le plus reculé du magasin, on pourrait dire presque au fin fond du magasin, il y a une étagère avec une pancarte qui indique : LITTÉRATURE (souvent en lettres gothiques). Oui, dans ces librairies il reste encore un petit espace réservé à la littérature et dans cet espace on trouve des éditions cartonnées de romans de Melville, Faulkner, Tolstoï, Dostoïevski, Balzac, Flaubert, Joyce, Kafka et même de quelques écrivains contemporains comme Saul Bellow, Gabriel Garcia Márquez, Claude Simon, Samuel Beckett, généralement des écrivains dont les œuvres ont été authentifiées par le Prix Nobel, et ainsi récupérées par la commercialisation habituelle.
(Ah ! oui ! c’est aussi sur ces étagères que l’on trouve des livres de poésie mais presque personne n’en achète jamais sinon les poètes eux-mêmes.) Le problème, toutefois, avec cette section du magasin, c’est qu’elle est située si loin de l’entrée, et que les obstacles sont si nombreux, les livres et les objets attrayants bouchant la vue de l’étagère où la littérature attend qu’on la remarque, que les lecteurs potentiels n’arrivent qu’à grand-peine à rejoindre ce mur, en dehors de quelques fanatiques qui se souviennent encore du lieu où se trouve la Section des Prophètes Déchus.
Mais quittons ces supermarchés et revenons à notre sujet : la littérature en crise, ou plutôt : la littérature en danger d’extinction.
C’est la quantité et non la qualité qui témoigne aujourd’hui du succès d’un livre. Que Michael Korda, éditeur en chef chez Simon and Schuster (une des plus grandes maisons d’édition commerciales d’Amérique), ait déclaré récemment dans le New York Times Book Review « nous vendons des livres, d’autres des semelles de chaussures, où est la différence ? » n’est pas surprenant de la part de quelqu’un qui travaille pour la Gulf Western Oil. Tel est le vrai problème de la littérature aujourd’hui : elle ne se distingue plus, on ne peut plus la différencier d’autres objets de consommation.
Les livres sont maintenant emballés, présentés, promus, vendus comme n’importe quel autre produit dont on fait la publicité à la télévision : bière, savon, papier toilette, déodorant, voitures, chaussures, etc., sans aucune considération pour sa spécificité. Où est la différence ? nous demande-t-on.
Je suis, ou du moins j’essaie d’être un écrivain, j’essaie de saisir la littérature actuelle dans ses échecs, ses manques, ses faiblesses, ses symptômes obscurs alors qu’elle affronte les conflits, les peurs, les exigences, l’inconfort de notre bas monde. Mais il faut chercher loin et attentivement pour trouver des livres dans ce paysage changeant que l’on peut toujours appeler littérature dans la mesure où les romans de Balzac, Flaubert, Tolstoï, Dostoïevski, Proust, Joyce, Kafka et, plus proche de nous, Beckett ou Calvino ont été appelés littérature et le sont encore. Des livres qui respectent la langue, des livres qui travaillent avec la langue afin de s’emparer de l’histoire plutôt que de simplement user et abuser de la langue comme d’un outil fonctionnel pour présenter des images simplistes et de seconde main de la réalité.
Je vis dans un monde où la plupart d’entre nous, qui écrivons pour autre chose que la célébrité et la richesse, ou pour nous distraire, avons cessé de réfléchir au but de l’écriture, je veux dire explicitement à l’écriture elle-même, et par conséquent ne pouvons témoigner de la singularité de la littérature dans le monde. Peut-être est-ce parce que la littérature, et particulièrement le roman, ne sait plus réfléchir à sa raison d’être, c’est-à-dire à ce qu’elle est et ce qu’elle fait, qu’on l’a déclarée morte.
Néanmoins, la question reste. Comment l’écrivain peut-il s’inscrire dans le monde ? Comment l’écrivain peut-il exister dans ce monde alors qu’il l’écrit ? En un sens, cette question peut être posée plus directement : comment, en tant qu’écrivain, puis-je être de mon temps, comment puis-je être un écrivain qui vit dans l’histoire et qui l’écrit ?
Bientôt la littérature devra expliquer (et même s’expliquer) son rang et son rôle si elle veut survivre et être plus qu’un surcroît de culture – un vague souvenir d’autres temps et d’autres lieux. La littérature ne pourra s’expliquer que lorsque, comme je l’ai suggéré tout à l’heure, elle aura revu ses positions vis-à-vis des médias et qu’elle fera ce qu’ils ne peuvent pas faire, parce qu’ils sont contraints de s’acoquiner avec les forces économiques et sociales. Pour la plupart des gens, même ceux qui parcourent le vaste monde, ce qui est arrivé à notre planète pendant les dernières décennies du siècle passé est presque incompréhensible – la fragmentation de l’Union soviétique en une fédération de Républiques, la chute du Mur et avec elle la réunification des deux Allemagnes, l’apparition du fanatisme religieux en de nombreux endroits du monde, le va-et-vient des idéologies politiques, l’oscillation des démocraties entre libéralisme candide et conservatisme étouffant, et bien d’autres événements encore. Si tout cela, toute cette histoire en marche, nous semble confus et irréel, c’est peut-être parce que cela nous est arrivé via la télévision. L’histoire est devenue un catalogue d’images facilement manipulées – images qui sont choisies, arrangées, formatées, rendues accessibles, simplifiées, même embellies – et qui nous sont expliquées par des gens qui se prétendent experts. Pendant ce temps l’écrivain a déserté son poste de témoin de l’histoire en quête d’autres récompenses.
En 1947, Jean-Paul Sartre débutait son célèbre essai Qu’est-ce que la littérature ? par cette phrase : tous les écrivains d’origine bourgeoise ont connu la tentation de l’irresponsabilité : depuis plus d’un siècle, cette tentation a été la norme de toute carrière littéraire.
Ce que Sartre disait reste vrai aujourd’hui, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, tous les écrivains sont d’origine bourgeoise et tous les écrivains ont connu la tentation de l’irresponsabilité, surtout face à la démission de la littérature.
Mais depuis le XIXe siècle, depuis l’avènement de la bourgeoisie, la littérature est en crise, la littérature est le lieu d’une crise et cette crise reflète les constantes transformations qui s’opèrent dans le monde ou, pour le dire différemment, cette crise de la littérature est le monde – l’angoisse, les désirs, les rêves de ceux qui vivent dans le monde et dont l’écrivain s’empare par l’écriture ; ainsi, la littérature tourne au divertissement lorsqu’elle cesse de représenter, d’être, d’accepter cette crise.
Des murs sont tombés, des frontières ont changé, des idéologies ont été transformées mais la crise est toujours là, tout autour de nous. Dans ce monde contradictoire, ce monde de contradictions, la littérature semble être impuissante, avoir honte de représenter la crise, par peur, peut-être, de devenir elle-même cette crise et donc à la place se réfugie dans les compromis sociaux pour relater d’insipides et insignifiants incidents domestiques, ou pour ce qui est connu en Amérique sous le nom de Minimalist K-mart Fiction.
Dans notre monde qui change si vite, il devrait être possible de dire : voici les livres dont j’ai besoin et voici les livres qui me sont proposés. Ayant fait ce choix, je peux aussi décider, en tant qu’écrivain : voici le livre que je dois écrire parce qu’il est urgent qu’il soit écrit et voici le livre que je n’écrirai pas parce que personne n’en a besoin.

Il n’y a pas si longtemps une jeune femme qui m’interviewait pour une revue me mit face à une intéressante question : pourquoi continuez-vous à écrire des romans ? me demanda-t-elle. Pourquoi ne faites-vous pas autre chose, des films par exemple, ou écrire pour la télévision ?
— Je suis inexorablement condamné au roman ai-je répondu, et je suis encore satisfait de ma réponse, j’écris des romans parce que c’est le seul endroit, le dernier endroit où l’on peut encore bien écrire. Et par là je n’entends pas seulement que l’on peut écrire de belles phrases dans un roman pour le seul amour des belles phrases. Par bien écrire, j’entends aussi écrire correctement au sens politique et moral, j’entends écrire fidèlement, écrire ce qui est essentiel, ce qui est urgent – même avec humour ou ironie si nécessaire. C’est dans cette mesure, je crois, que l’on doit continuer à écrire des romans, continuer d’essayer d’écrire bien, et ainsi tenir son rang dans le dernier combat de la littérature.

(1) Je paraphrase ici mon ami Christian Prigent – l’un des grands défenseurs de la littérature.

(La photographie de Raymond Federman est d'Olivier Roller.)