Après quelques instants d’hésitation, j’ai poussé la porte de la chambre que Claire habitait.
Bruno Gay-Lussac, L’Examen de minuit
Le lecteur est d’abord choqué par le titre du livre de Sébastien Musson, sa brutale impudeur, sa scandaleuse provocation. Mais presque aussitôt, nous constatons que ce titre n’est pas seulement l’annonce, par un tueur en série, du récit de ses crimes. Il révèle aussi que le contenu de la confession attendue concerne les victimes autant que le criminel. Le narrateur ne serait donc pas aveuglé par sa pulsion fatale au point de perdre tout intérêt pour les malheureuses qui en ont été l’objet ?
La lecture qui suit tente de répondre à cette question. Nous ne voulons pas réduire le roman de Musson au portrait d’un dangereux paranoïaque capable de retirer la vie à plusieurs personnes et incapable de la rendre après-coup à ses personnages. Pour nous, Femmes que j’ai tuées raconte surtout la véritable prise de conscience, tragique comme ses fautes, d’un monstre malheureux, et présente avec la même acuité quatre personnalités féminines complexes et attachantes. Elles sont évidemment des figures sensibles du secret de l’auteur, mais elles vivent toujours, le livre refermé, sans dépendre de lui, dans le cœur du lecteur.
À l’heure où je mets cet entretien en ligne, je ne sais pas encore, n’ayant pas lu son article de Marianne, quelle est la teneur exacte de la polémique que Claude Lanzmann a décidé de lancer contre le Jan Karski de Yannick Haenel. Mais je sais déjà qu’il ne sera pas inutile, dans un contexte aussi belliqueux, de se replonger dans ce que nous nous étions dit il y a six mois, qui présente au moins l’avantage d’être fouillé et précis.
Cela n’était pas non plus, vous le verrez, exempt de polémiques, ou de critiques vives, non pas sur « les droits du romancier », sur les liens de la fiction et de l’histoire et encore moins sur la qualité du roman d’Haenel, que je tiens pour un des meilleurs écrivains de sa génération : tout cela me paraît de toute façon secondaire eu égard aux débats historiques que ce livre soulève ; car il porte des idées, il défend des thèses (Haenel contestait ce mot, je le maintiens), que je me suis d’ailleurs étonné, à la rentrée, de voir relayées quasi sans discussion par tant de journaux, comme si elles allaient de soi. J’avais, quant à moi, tenté d’y opposer un certain nombre d’arguments.
Affirmer que les Alliés ont été, même passivement, complices de la Shoah, que l’attitude, en particulier, des Américains, peut être interprétée à l’aune d’un « antisémitisme d’État », qu’il était heureux, de leur point de vue, que les nazis exterminent les Juifs, ce n’est pas en effet émettre des opinions anodines, qui en vaudraient d’autres. C’est remettre en cause l’idée même de monde libre, l’idée que la civilisation, face à la plus grande barbarie concevable, s’est redressée, et l’a emporté. Tel est du reste le but explicite de Yannick Haenel. Je ne suis pas d’accord avec lui, mais j’ai préféré, à l’époque, lui laisser la parole, lui demander de s’expliquer, débattre avec lui, plutôt que de le renvoyer dans les ténèbres extérieures et d’en appeler au lynchage, qui est toujours pour moi la pire des méthodes. Tant que la controverse intellectuelle est possible, donnons-lui ses chances, quand bien même la haine finirait par la recouvrir. Qui sait ? Il peut en rester quelque chose, malgré le tintamarre.
Florent Georgesco :Jan Karski est un roman, mais un roman d’une nature et d’une structure inhabituelles. La réalité la plus précise, la plus fidèlement rapportée, s’y mêle à la fiction, et dans la fiction à ce qui pourra apparaître comme une réinterprétation audacieuse de l’histoire, une vision de la Seconde Guerre mondiale qui mérite d’être discutée, ce que nous ferons. Vous partez de la vie et de la parole d’un homme, Jan Karski, donc. Vous commencez par vous en faire le scribe, reprenant les propos qu’il a tenus devant la caméra de Claude Lanzmann dans Shoah, avant de donner un récit de sa guerre, de l’invasion de la Pologne à sa rencontre avec Roosevelt en 1943, que vous prolongez, au-delà de ce qu’il a lui-même raconté, dans une méditation sur son après-guerre, sur la capacité de vivre encore chez ce témoin impuissant du plus grand crime de l’histoire. Vous paraissez en permanence mettre en garde le lecteur contre vous-même : voici les propos de Karski, voici les miens ; voici la vérité historique, voici le récit qu’on peut en faire ; l’idée que l’on pourrait tout confondre, perdre Jan Karski dans les brumes du roman, semble vous avoir été insupportable. Il y a là comme une piété envers votre sujet, qui m’a frappé. Elle est singulière dans la littérature actuelle. Comment est-elle née ? Comment, d’abord, avez-vous découvert l’existence de cet homme qui allait devenir si important dans votre vie ?
« Un siècle que l’on croit connu à cause des manuels et des tombereaux de commentaires dressés sur cinq ou six grands – les malheureux ! toujours les mêmes, qui n’en peuvent mais… Ce terrain que l’on croit exploré, fouillé, retourné à la houe et à la serfouette, et dont tant d’hectares demeurent, meurent, en friche… », écrit André Lebois dans XVIIe siècle. Recherches et portraits (Denoël, 1966).
Qui s’est penché sur Charles de Sévigné, fils mal aimé de la marquise du même nom, souvent courtisée depuis la mort de son mari en duel ? La marquise avait un tempérament plutôt froid, qui avait, comme disait quelqu’un, « toute sa chaleur à l’esprit ». Elle avait des engouements plutôt que des passions, comme quand elle déclarait « je suis folle de Corneille ». Dans un registre plus émotionnel, elle était folle de sa fille, devenue plus tard madame de Grignan, déclarant à qui voulait l’entendre qu’elle « était la plus jolie fille de France ».
J’ai découvert Andreï Kourkov il y a 10 ans. J’avais apporté Le Pingouin (1) sur une plage de la côte portugaise. Le choc thermique entre le soleil d’Algarve et le froid des rues de Kiev a été bref et je garde, aujourd’hui encore, le souvenir d’une langue chaleureuse et douce. Je me souviens de scènes très cinématographiques dans des appartements étroits et douillets ; des verres de vodka bus avec délectation dans la cuisine ; des déambulations dans les rues gelées où le froid paraît n’avoir pas de prise sur les personnages. Nous retrouvons avec plaisir cette ambiance teintée de mélancolie et d’une certaine langueur qui me paraît attachée aux pays de l’ancienne Union soviétique.
C’est en lisant la quatrième de couverture du Premier Amour que j’ai décidé de me plonger dans le dernier livre de Véronique Olmi. Et j’ai bien eu raison. J’étais amusée par ces mots : « Une femme prépare un dîner… remonte les escaliers, éteint le four », puis « soudain, sa vie bascule ». Ce « soudain, sa vie bascule » placé face à des situations banales et quotidiennes m’a paru très séduisant. Anna Karénine n’est pas loin, et tout passionné de mélodrames à la Douglas Sirk ne saurait résister à la lecture immédiate d’un roman ainsi présenté par son éditeur.
Hwang Sok-yong, Shim Chong, fille vendue, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Zulma, 576 pages, 23,50 euros
par Arnaud Bongrand
Moitié du XIXe siècle, sous la dynastie Qing. Shim Chong naît dans une famille très pauvre de Corée. Orpheline de mère, elle n’a que son père, aveugle, pour s’occuper d’elle. Mais très vite, sous la pression de sa nouvelle femme, la petite Chong est vendue pour devenir la concubine d’un riche Chinois. C’est avec cette jeune enfant apeurée que le lecteur commence son parcours au sein d’un univers où l’être humain n’est qu’une marchandise comme une autre. Car, arrivée à Nankin, chez son riche « propriétaire », Chen, la jeune et belle Chong n’est pas au bout de son périple.
traduit de l'anglais (États-Unis) par Manuel Goldman
N.È.G.R.E N.i.g.g.e.r
Nous ne faisons confiance à aucun leader noir.
Ils nous passent à la poêle. Ils la mettent sur le feu.
Avec des œufs en poudre et du fromage des aides sociales.
Et les calendriers avec Martin. JFK. Et Jésus.
On doit être propre pour aller à l’école. Et avoir des baskets superbes.
Des écoles aux vieux livres dépassés. On nous a oubliés.
Ceux qui passent leurs étés à se rafraîchir devant les bouches d’incendie.
Oui je viens du ghetto. Où de vieilles femmes noires discutent taux de sucre.
Où il n’est pas inhabituel de tomber sur des photos de funérailles d’amis.
Et il y a du papier aluminium autour des antennes télé.
Il y a une petite télé au-dessus d’une grosse télé. Tous les repas sont des dîners-télés.
Les filles lissent leurs cheveux avec de la gelée jus de fruits.
Ils nous donnent des citrons. On a fait de la limonade.
Maintenant le nègre gagne beaucoup.
Par mes ancêtres esclaves. Descendant de rois. Il est nécessaire que je bling.
Que je mette des gentes sur tout. Et des Tim’s sur chaque scène.
Nell Freudenberger, Le Dissident chinois, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Quai Voltaire, 445 pages, 23 euros
par Lize Braat
C’est un procédé narratif classique et éprouvé : prenez un personnage, déplacez-le sous un prétexte ou un autre dans un milieu exogène, laissez agir, et vous observerez sous peu les modifications les plus inattendues, voire inespérées, sous l’effet bénéfique de l’« autre », l’« étranger », venu révéler inopinément les indigènes à eux-mêmes. Pour prendre un peu de champ, prenez la peine d’y ajouter une dimension ethnologique, voire géopolitique : tentez le choc des cultures. C’est, dans une version habile et un peu sucrée, ce à quoi s’essaye Le Dissident chinois. Nell Freudenberger, jeune auteur américaine remarquée du recueil de nouvelles best-seller Lucky Girls, dépose Yuan Zhao, artiste chinois avant-gardiste, en plein milieu de la pelouse impeccable des Travers, Beverly Hills, Los Angeles, Californie. Le prétexte est une bourse d’artiste octroyée par une vague fondation sino-américaine, comprenant logement chez l’habitant et enseignement au lycée local de jeunes filles. Une sorte de Chang chez les Desperate Housewives.
Brian Evenson, Père des mensonges, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, Le Cherche Midi, collection « Lot49 », 240 pages, 17 euros
Mea maxima culpa, Père des mensonges est le premier livre de Brian Evenson que je lis. Et certainement pas le dernier. Ce qui rédime la culpabilité d’avoir tant tardé à me plonger dans son univers, malgré la confiance – foi, aurais-je écrit, si je ne craignais de filer la métaphore pieuse façon aligot – que je voue à Claro et Hofmarcher, les lupercaux de Lot 49.
J’ai rencontré Brian Evenson le 8 janvier à la librairie Atout Livre, comme une soixantaine de personnes – 666 selon les organisateurs, 6,5 selon la police. Outre le fait que c’est un Américain qui parle le français – et qui le traduit, même –, j’ai été frappée par l’étrange douceur qui émane de sa personne. On l’imagine tout à fait en prêtre mormon qu’il a été avant d’être excommunié à cause de ses écrits – pas très dogmatiques, il est vrai. On sent aussi que la force de son engagement envers l’Église s’est muée en détermination inébranlable vis-à-vis de l’écriture : « Je dois me tenir derrière chaque mot que j’écris », répond-il à Bartleby dans un entretien réalisé à l’occasion de la sortie de La Confrérie des mutilés . Il se tient donc derrière ses livres, nombreux, boucles blondes et sourire aux lèvres, voix mélodieuse et regard bleu acier, en fait, c’est assez flippant, l’imaginer prêchant – après six générations de mormons – et écrivant – rompant avec six générations de mormons –, penser aux déchirements vécus, à la manière dont il a conservé l’intégrité de sa pensée, seul contre tous, avec cette douce sérénité résolue, empreinte d’ironie et de fantaisie, ce que pourrait illustrer cette anecdote rapportée par Fabrice Colin : « En prévision d’un certain dîner à venir, je demande à Brian s’il mange de tout. Réponse : “Oh, yeah. Including insects. And blood.”
— What about human flesh?
— Human flesh is fine.
(Il se tourne vers sa femme.)
— Joanna?
— Human flesh. Absolutely. »
Par Florent Georgesco, le
vendredi 15 janvier 2010 | Édition
Que Marie Darrieussecq soit, dans Rapport de police, d’une malhonnêteté sidérante, qu’elle y utilise en permanence l’amalgame comme méthode d’interprétation, cela m’a sauté aux yeux dès que j’ai commencé à lire son pensum. J’espère avoir su faire passer quelque chose de cette évidence dans l’article que je lui ai consacré. Je ne pouvais cependant pas mettre au jour toutes les manipulations auxquelles elle se livre et, au moment où une presse quasi unanime relaie sans les discuter les thèses de Darrieussecq, l’article que m’a envoyé un universitaire, M. Alexandre Prstojevic, vient à point nommé compléter le tableau.
Je le reproduis ci-dessous, avec l’aimable autorisation du site Vox Poetica.
Pourquoi lire, pourquoi comparer ? Réponse à Marie Darrieussecq
par Alexandre Prstojevic
INALCO
CRAL (CNRS – EHESS)
Noël apporte parfois d’étonnants présents. Cette année, il a déposé dans ma boîte aux lettres le dernier livre de Marie Darrieussecq, Rapport de police (P.O.L.), dédicacé par l’auteur. Après un moment de surprise – je reçois de nombreux livres de théorie littéraire certes, mais Marie Darrieussecq n’est pas connue pour ses travaux universitaires, nos chemins ne se sont jamais croisés et je ne travaille pas sur « l’extrême contemporain » –, la consultation de la table des matières a fini par tout expliquer : l’auteur de Truismes consacre un chapitre entier à Danilo Kis, notamment à l’accusation de plagiat dont il a été l’objet à la sortie de son livre Un tombeau pour Boris Davidovitch (1976). Elle se réfère peut-être à mon travail dans une note de bas de page, me suis-je dit. Etait-il bien raisonnable de m’envoyer un exemplaire pour si peu de chose ? Quelle ne fut ma surprise lorsque j’ai constaté que pas loin d’un quart de chapitre porte en réalité sur mon propre travail. Plus encore, la lecture du livre (320 pages, tout de même) m’apprend que je suis le seul universitaire à avoir bénéficié d’une telle attention.
Par Florent Georgesco, le
mardi 12 janvier 2010 | Textes/Archives
Sacha Ramos n'est pas né d'hier, quand bien même son premier roman, Le Complot des apparences, vient de paraître. D'abord, il a eu et a toujours une autre vie, ailleurs, dans un autre art. Mais surtout ce premier roman n'est pas un premier livre, et de plus a été précédé, préparé, par une activité débordante dans la revue, depuis longtemps. Voilà cinq ans, je recevais par la poste une nouvelle d'une dizaine de pages dont, selon l'usage, je lus les premières lignes ; ce qui se passa est moins fréquent : je ne la lâchai pas jusqu'à la fin. J'y avais trouvé ce que nous recherchons en permanence, non sans un certain nombre de déceptions : une voix, une écriture virtuose, qui paraît couler de source, un univers dense, plein et délié, débordant de vie, un regard neuf qui, sans jamais lâcher le réel, le transfigure, une drôlerie inlassable, d'où l'émotion surgit, paradoxale et d'autant plus forte, bref, un écrivain évident, incontestable, que d'emblée j'ai eu envie de suivre. Ce qui aboutit donc, ici, là, puis ici encore, et ainsi de suite jusqu'à ce Complot dont Sacha raconte la genèse ici. Cette première nouvelle, qui du reste avait été tout de suite remarquée, la voici. Je l'ai relue pour cette mise en ligne, et je dois avouer que je persiste à me donner raison : quelque chose de rare se passait déjà, une promesse s'esquissait, qu'il ne fallait pas manquer.
La sortie en librairies du troisième tome de la chronique que Patrick Rambaud a décidé de consacrer au quinquennat de Nicolas Sarkozy (voir le brillant article de Vincent Wackenheim) m'a donné envie de relire, et de vous donner à lire, l'entretien qu'il m'avait accordé à la parution du premier tome, il y a deux ans.
Florent Georgesco : La Chronique du règne de Nicolas Ier, que vous faites paraître ces jours-ci, a entre autres cette particularité qu’un nom n’y apparaît jamais, celui de son personnage principal. En revanche, vous multipliez les titres, les surnoms, tous très affectueux : « Notre Bien-Aimé Monarque », « Notre Admirable Prince », « Notre Fortifiant Leader », « Notre Leader Maximum », « Notre Preste Souverain », « Notre Seigneur Adulé »…
Patrick Rambaud : C’est une chronique des six premiers mois du règne de Sarkozy, que j’ai voulue distante, vieillotte, quelque chose dans le genre de Saint-Simon. Les titres que vous avez évoqués sont un des moyens de créer cette distance. Je voulais pouvoir dire un maximum de choses sur le ton le plus léger possible. Quand Sarkozy a gagné l’élection, j’étais assez abattu. Je n’avais pas le moral. Et puis un jour, chez Grasset, j’ai dit : « Il y a une chose que je pourrais faire, qui serait peut-être drôle, c’est ce que faisait André Ribaud au Canard enchaîné dans les années 60, sur de Gaulle : “La Cour”. »
Voici le troisième volet de cette chronique toute entière consacrée aux années de règne de Notre Larmoyant Despote. Une entreprise de grande envergure, car si l’on compte grosso modo un volume de cette chronique par année depuis l’accession au trône de Notre Glorieux Leader, et si d’aventure ce règne se prolongeait après 2012, pour friser les dix ans, je n’ose imaginer l’état dans lequel l’émérite chroniqueur risque de se trouver, s’il lui venait l’idée d’aller à terme, obligé – pour finir – de doubler lui aussi la mise. Être le témoin enchaîné (éditorialement s’entend) au destin des Grands n’est pas une sinécure. Dans chronique, il y a chronos, c’est aussi simple que cela, le chemin sera long et rude – sauf accident. Voilà qui éclaire l’allusion inscrite par le non moins Glorieux Éditeur en quatrième de couverture à « l’œuvre romanesque importante » de Patrick Rambaud, antidote nostalgique que la mémoire du chroniqueur aime à évoquer quand sa tâche est trop ardue.
Angie David :Trois femmes puissantes est un livre d’une grande maturité qui semble faire, après dix romans, un recueil de nouvelles, six pièces de théâtre et trois livres pour enfant, la synthèse de plusieurs registres d’écriture : le roman classique, la nouvelle (par la combinaison de trois récits reliés par une figure de femme), le dialogue, le conte et le théâtre. Aimez-vous expérimenter des structures romanesques inédites ?
Marie NDiaye : Dans ce livre, en effet, j’ai voulu essayer de réunir ce que j’avais fait précédemment mais de manière plus simple. Dans les précédents, il me semblait qu’il y avait un problème d’accessibilité pour certaines personnes, par exemple mes voisins, en province, quand je vivais encore en France. Beaucoup me disaient que mes livres étaient trop difficiles, qu’ils n’y comprenaient rien. Je ne trouvais pas cela très grave mais je me demandais si je ne pourrais pas trouver une forme qui à la fois remplisse mes propres exigences et puisse être abordée par des gens qui ne sont pas de grands lecteurs. J’ai donc essayé d’écrire de manière relativement plus simple des histoires, tout en faisant intervenir mes obsessions habituelles.
A. D. : Bien que les phrases soient longues, construites à partir d’un vocabulaire précis et descriptif, l’oralité domine : votre manière de raconter, avec empathie, se rapproche de celle d’un conteur, qui partage les situations de ses personnages au fur et à mesure qu’il les invente, narrateur devenant à son tour acteur de son récit. Par exemple, vous ponctuez vos phrases de « oh » ou de « oh non » qui évoquent une implication personnelle du narrateur. Votre écriture est simple et pourtant très travaillée.
M. N. : Oui, c’est exact. Cela est en partie dû à l’imbrication des différents registres que vous évoquiez.
Écrire sur l’écriture, détailler le processus créatif, le sien propre, et prétendre à l’art dans la démarche même d’expliquer, de faire visiter, d’ouvrir le capot, voilà qui fait rarement une bonne idée. D’abord parce que n’est pas Blanchot qui veut. Or, si la note artistique est faible, comme on dit en patinage, la dimension technique a tôt fait de perdre tout intérêt. En l’occurrence, Claire Castillon s’est joliment vautrée sur la glace. L’autre raison tient au fait qu’un tel retournement de l’art sur l’art est intrinsèquement périlleux, en cela qu’il a bien souvent pour effet de pointer un manque criant d’inspiration. L’écueil apparaît alors dans toute sa crudité, son évidence, au détour de ces marqueurs cruels et infaillibles que sont les jeux sur la langue et le masque de la concision. À cette aune également, le roman a tout du cas d’école.
Quand j’ai raconté à Jean-Pierre Martinet que le général Henri Guisan (1874-1960) commanda l’armée suisse de 1939 à 1945, il esquissa un sourire. Je lui fis remarquer qu’il avait tort. Le service militaire suisse est des plus stricts. Rien de remarquable ne se passant durant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse attendit ; et ne fut pas envahie par l’armée allemande. Le général Guisan n’eut pas le temps de déployer une stratégie. C’est en discutant avec Martinet de ce général à l’affût que j’ai inventé le général Dufour, la bataille de Carrouges et la déclaration que je lui prête : « Cachons-nous et attendons » que j’ai retrouvée en exergue de son premier roman, La Somnolence.
Je ne pouvais, en attendant de revenir à l’actualité, continuer cette exploration de nos archives sans mettre en ligne l’entretien qui aura valu, à ce jour, le plus de notoriété à la revue : celui que Jonathan Littell avait bien voulu m’accorder, au début de l’été 2006, avant que ses Bienveillantes ne deviennent le phénomène que l’on sait. Cet entretien avait été repris à la une du Figaro Magazine dans son numéro de fin d’année (voir photo) ; il a également été traduit dans différents pays (à ma connaissance : Espagne, Italie, Roumanie, Albanie, Pologne, Argentine, Chili).
Florent Georgesco : Un premier roman, bien souvent, est un leurre : il y en a trois ou quatre derrière. C’est la partie émergée du tiroir. Dans votre cas, on a l’impression contraire : Les Bienveillantes est un livre si monumental, et si étrange, qu’il donne l’impression d’être l’œuvre d’une vie. On n’imagine pas qu’un homme de votre âge (vous avez 38 ans) puisse écrire un tel roman sans y mettre toute son énergie créatrice.
Jonathan Littell : Et pourtant, ce n’est même pas le premier livre que je publie. J’ai sorti un roman de science-fiction aux États-Unis quand j’avais 19 ou 20 ans. Mais ça ne compte pas vraiment. C’était une commande pour une petite série assez merdique. À la même époque j’ai fait un scénario, une commande également. Je ne prenais pas ça au sérieux. Cela dit, techniquement, ce n’est pas un premier roman. C’est pourquoi j’ai refusé que Gallimard mette « premier roman » à l’arrière du livre. Nous sommes finalement tombés d’accord sur l’expression « première œuvre littéraire », qui était plus juste.
Mettre en ligne le texte de Raymond Federman m'a donné envie de rendre hommage à son traducteur, Laurent Marty. Rassurez-vous (j'en vois deux ou trois un peu blanches) : il va très bien. On peut parfois rendre hommage aux vivants, se souvenir de ce qu'ils ont fait eux aussi, et leur dire qu'on attend la suite. Laurent Marty, quoiqu'il traduise admirablement (Raymond m'avait dit : « c'est mieux que si je l'avais écrit moi-même en français »), n'est pas traducteur ; c'est un écrivain, et de la meilleure espèce. Comme de plus, c'est un poulain de notre écurie, né dans les pages de la revue, et qui devrait y revenir bientôt après quelques vacances bien méritées,
il m'a semblé agréable et utile de reprendre cet entretien, pour lequel je dois avouer que nous nous étions bien amusés.
Florent Georgesco : La place que vous occupez dans le petit groupe d’auteurs de premiers romans que nous avons réuni (1) est singulière puisque, comme nos fidèles lecteurs le savent, votre livre est né dans cette revue, sous la forme d’un feuilleton : Les Carnets de Laurent Marty (2). C’étaient d’ailleurs les premiers textes que vous ayez jamais publiés. Peut-être pouvons-nous commencer par là. Vous n’êtes plus un gamin, sauf respect, et moi qui vous connais depuis longtemps, je vous ai toujours vu écrire. Et puis rien. Pendant plus de dix ans vos carnets, vos nouvelles, vos bouts de romans ont fait la joie de quelques happy few, mais vous n’avez jamais cherché à aller au-delà, jusqu’à ce jour où je vous ai proposé de me donner un texte pour La Revue littéraire...
La Revue littéraire n°42 (en librairie le 13 janvier 2010).
Vous pouvez écouter l'enregistrement du cours ici :
Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française, à l’université Paris VIII
Dix-huitième leçon, première partie (Cours du 1er décembre 2003)
Nous allons commencer Chateaubriand. C’est un très grand auteur, qui n’est pas du tout apprécié à l’université. Déjà au XIXe siècle, il était détesté par les professeurs. Mais Baudelaire, Flaubert et après Claudel l’ont beaucoup aimé, c’est rassurant. C’était aussi un grand personnage, un personnage du monde, un politique. Malraux a, d’une certaine façon, développé des sentiments analogues dans l’opinion, mais Chateaubriand a bien entendu joué un plus grand rôle que lui. La période pendant laquelle il a écrit est très importante car elle se trouve à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. C’est un des pères fondateurs de l’art romantique, avec Goethe et Byron – Goethe est bien sûr plus ancien, Byron est le plus jeune. Chateaubriand appartient à la génération Bonaparte, qui en a vu de toutes les couleurs. C’est peut-être cela qui ne plaît pas à l’université ; il est extrêmement divers, multiple, contradictoire, profond, exaspérant, et en même temps c’est un vrai grand homme.
Il a d’abord écrit pendant une période assez courte. Les grands livres qui ont fait sa réputation, Atala, Génie du christianisme, René et Les Natchez, ont été écrits pendant dix, quinze ans, pas plus. Après il a fait beaucoup de politique. Et puis, dans le dernier versant de sa vie, à partir des années 1830, il a commencé ses mémoires, Les Mémoires d’outre-tombe, qui est un monument de la littérature universelle. Avec ce livre, on suit tous les événements du siècle, ceux auxquels il a participé, ceux auxquels il n’a pas participé, ceux auxquels il dit avoir participé – mais il y a des doutes émis par des chercheurs d’université qui ont certainement un désir particulier de le diminuer – et ceux qu’il a connus par des proches, des amis. Les événements sont innombrables, à cette époque-là.
Il naît en 1768 à Saint-Malo. C’est très important pour lui d’être breton. Saint-Malo est un grand port dans l’imaginaire français parce que c’est le port le plus mythique : de là sont partis de nombreux corsaires, des coureurs de mer, des navigateurs, des explorateurs français. Cette ville a été détruite pratiquement à 90 % à la fin de l’Occupation. Elle a été rasée et reconstruite à l’identique par une souscription internationale, par les Canadiens entre autres, car beaucoup de Québécois viennent de Saint-Malo. À Québec, qui est une ville étonnante, il y a des remparts comme à Saint-Malo. Mais le climat et la mer sont tels à cet endroit que la pierre a très vite été patinée. Le sel de la mer transforme un HLM en manoir de la fin du XVe siècle en à peine dix ans. C’est une ville très belle et très puissante. La mer est toujours la même.