56. RL 43. Jean-Pierre Martinet, La Somnolence
Par La rédaction, le mardi 5 janvier 2010 | Critique/Archives :: #56 :: rss
Pour compléter la préface de Julia Curiel, reprise dans le numéro 42.
Jean-Pierre Martinet, La Somnolence, Finitude, 256 pages, 20 euros
par Alfred Eibel
Quand j’ai raconté à Jean-Pierre Martinet que le général Henri Guisan (1874-1960) commanda l’armée suisse de 1939 à 1945, il esquissa un sourire. Je lui fis remarquer qu’il avait tort. Le service militaire suisse est des plus stricts. Rien de remarquable ne se passant durant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse attendit ; et ne fut pas envahie par l’armée allemande. Le général Guisan n’eut pas le temps de déployer une stratégie. C’est en discutant avec Martinet de ce général à l’affût que j’ai inventé le général Dufour, la bataille de Carrouges et la déclaration que je lui prête : « Cachons-nous et attendons » que j’ai retrouvée en exergue de son premier roman, La Somnolence.
Cette phrase qui faisait nos délices s’accorde avec la personnalité de Martha Krühl, héroïne retranchée s’agitant au centre d’un « cercle infernal », comme le note Julia Curiel dans sa préface. Martha Krühl dialogue avec un interlocuteur imaginaire, un croquemitaine. Elle lui confie ses plus secrètes angoisses, ses pauvres joies, ses tristes délires. Si Martha Krühl n’est pas Norman Bates de Psycho, elle en est la lointaine cousine ; elle a ses modulations de voix. Sa solitude vient de son incapacité à communiquer avec ceux qu’elle estime appartenir à un autre monde. « Chacun circule dans son propre labyrinthe », remarque fort justement Julia Curiel.
Martha Krühl rejoint dans son isolement, toute proportion gardée, Emily Dickinson, cette grande écartée de la vie. Chez Martinet le silence est une tragédie parce qu’il est le silence des enterrés vivants. Dans son roman Les Démons, Heimito von Doderer écrit : « Voir le monde par la fente découpée de travers, grâce à quoi l’on hait ce que l’on ne voit pas et n’a pas envie de voir. » Cette phrase souligne exactement le comportement de Martha Krühl. On l’imagine sortie d’un placard, sentant la naphtaline, prête à reprendre son combat dérisoire contre des fantômes. Martha ne peut exister ainsi à ses propres yeux qu’au regard de Dieu, qu’en proclamant haut et fort ce qu’elle récuse. Cela lui donne l’illusion d’avoir une personnalité. Elle vit dans l’indigence comme les personnages de L’An deux mil de Daniel Apruz.
D’une façon plus directe que Jérôme, La Somnolence évoque le relâchement généralisé dans lequel se complaît la société. Martha Krühl s’accommode des odeurs de buanderie, ne craint pas de se retrouver au milieu d’immondices, rejette la société, l’assimile au rebus. Ce n’est pas un gloussement de bourgeoise coincée que ce livre déclenche, mais une tonitruante poilade allant en s’amplifiant.

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