Sans surprise, l’histoire n’est là qu’en toile de fond. Ses ressorts sont rachitiques : une femme vit une rupture très ordinaire, qu’elle transforme en matériau pour son activité d’écrivain, ce qui doit lui permettre au passage de mieux supporter l’événement. Les cris, on le comprend vite, se veulent ici solubles dans l’écrit – première facilité, qui en annonce beaucoup d’autres – mais il demeure trop d’exclamations au fil des pages pour que la sauce prenne, au moins sur le plan formel, d’autant que ces petites interjections manquent paradoxalement de l’authenticité la plus élémentaire. Et puis le texte n’est pas très écrit. Il y a bien quelques mots coquets, certes, seulement les phrases sont si courtes, sans pouvoir cependant prétendre au laconisme, qu’elles donnent l’impression de notes griffonnées dans un carnet par un auteur distrait, distant, à la limite de l’absence. La faute, sans doute, à l’écriture quasi-automatique qui nous est décrite, et même explicitée, tout au long de l’ouvrage.
Castillon est en retrait. D’emblée, on la découvre spectatrice de la relation amoureuse qui s’éteint. Son « je » romanesque porte sur l’homme, Adam, un regard d’entomologiste sans concession. Le pauvre type est gros, maladroit, balourd, ridicule. Un peu comme le choix de son prénom. Surtout, il est seul coupable. La femme qui le juge n’envisage pas un instant de se reconnaître la moindre responsabilité dans l’échec du couple. Elle est un cadeau. Le lecteur se demande quant à lui ce qui a bien pu rapprocher un temps ces deux êtres si dissemblables. On sent poindre à cet égard une parabole qui ne veut pas dire son nom ; la représentation, peut-être, d’un Ruy Blas oublieux de sa condition de lombric. Pareille impudence réveille en tout cas dans l’écrivain, qui n’y peut mais, une instance créative à caractère schizoïde, sorte de muse intérieure, cynique et tyrannique, dont le but est d’apporter un peu de valeur ajoutée, sinon d’intérêt, au petit drame insignifiant qui se joue désormais (nous dit-on en substance, bien que tout donne à croire que tel était déjà le cas) comme en dehors de la femme réfugiée derrière les oripeaux de l’auteur.
Cette instance, la narratrice l’appelle le « monstre textuel ». Celui-ci la drive comme une jument, parfois rétive mais le plus souvent docile. Il ne cache pas franchement qu’il se voit bien la monter. Le sous-entendu sexuel, apparent dès le qualificatif, est présent de bout en bout. Il faut dire que le monstre en question se révèle une entité clairement masculine, une réserve de testostérone qui, à chaque rupture, permet de s’affranchir tout à fait de celui qui en a manqué. Au fond, la jeune femme a toujours besoin d’un homme. Entre deux partenaires, elle en trouve donc un en elle-même et lui donne une manière d’existence physique sur papier, jusqu’à en faire, pratiquement, un compagnon de plume – autant dire un coauteur.
Malheureusement, ces deux-là nous livrent pour le coup un ouvrage brouillon, sans profondeur ni chaleur, où l’on voit au mieux la présentation lacunaire et ennuyeuse d’un mode opératoire dont on n’a que faire en l’état. Ni métaphore ni concept, transpercé de détours imaginaires qui ne reposent sur aucun dispositif, écrit dans une langue aride et généreuse de rien, ce texte ambitieux déçoit. On espérait une version littéraire des célèbres Mains se dessinant d’Escher, le sujet s’y prêtait à merveille, mais Claire Castillon, dont le talent débordait de certains des livres précédents, s’est en quelque sorte contentée de tracer le contour de sa main forte – de son art. Sauf qu’à l’évidence, elle n’est pas ambidextre.