59. RL 43. Patrick Rambaud, Troisième chronique du règne de Nicolas Ier
Par La rédaction, le jeudi 7 janvier 2010 | Critique/Archives :: #59 :: rss
Patrick Rambaud, Troisième chronique du règne de Nicolas Ier, Grasset, 180 pages, 14 euros
Voici le troisième volet de cette chronique toute entière consacrée aux années de règne de Notre Larmoyant Despote. Une entreprise de grande envergure, car si l’on compte grosso modo un volume de cette chronique par année depuis l’accession au trône de Notre Glorieux Leader, et si d’aventure ce règne se prolongeait après 2012, pour friser les dix ans, je n’ose imaginer l’état dans lequel l’émérite chroniqueur risque de se trouver, s’il lui venait l’idée d’aller à terme, obligé – pour finir – de doubler lui aussi la mise. Être le témoin enchaîné (éditorialement s’entend) au destin des Grands n’est pas une sinécure. Dans chronique, il y a chronos, c’est aussi simple que cela, le chemin sera long et rude – sauf accident. Voilà qui éclaire l’allusion inscrite par le non moins Glorieux Éditeur en quatrième de couverture à « l’œuvre romanesque importante » de Patrick Rambaud, antidote nostalgique que la mémoire du chroniqueur aime à évoquer quand sa tâche est trop ardue.
Nous ? Notre défiance était grande, puisque l’exercice devait logiquement s’essouffler. Bien sûr nous rions avec l’auteur de ses procédés stylistiques, et on lui passe l’emploi de formules surannées, « mêmement » pour « aussi » et ainsi de suite, qui montre si besoin était une belle maîtrise du Précis de grammaire historique de la langue française des sieurs F. Brunot et C. Bruneau, doublée d’une attentive lecture du Dictionnaire du français classique de Jean Dubois, René Lagane et Alain Lerond. Glissons, c’est la loi du genre – même si la légèreté n’est pas toujours au rendez-vous. Mais on ne boudera pas son plaisir : vous aimerez les portraits incisifs de madame des Charentes et de la baronne d’Ati, clins d’œil, regarde comme je suis intelligent, et toi avec moi. Bien sûr que nous rions aussi aux époustouflants qualificatifs du grand Nicolas, j’en cite encore trois pour la route, « Notre Attentif Monarque », « Notre Prince Fébrile », « Notre Irremplaçable Maître ». La simple lecture en litanie de ces épithètes-là est en soi un vrai plaisir de gosse.
Mon effroi viendrait plutôt de la matière elle-même, en ce début d’année propice aux bilans et aux bonnes résolutions. Car si nous n’apprenons rien de plus dans cette Chronique (je veux dire du salé, du succulent, du truculent, du non-dit, du caché, de l’interdit, du pas racontable) que la simple lecture d’un grand quotidien du soir mâtinée d’un canard du mercredi ne nous aura déjà livré en pâture, on nous balance bel et bien en digest ce qui fait la France, pardon le Royaume de France d’aujourd’hui. Ah, tu peux rire, charmante Elvire, n’empêche que ça se passe comme ça, ma petite. Là, l’exercice prend une saveur autre, par moi non éprouvée lors de la lecture des deux premiers volumes. Imaginez le journal de 20 heures présenté par l’un de ces fenestrons, pour plagier Rambaud, et qui livrerait une pleine année de règne, mais en huit minutes, en tonne-équivalent-télé. Genre best of un soir de triste réveillon, façon bêtisier. Il y a comme cela (en province, sur le Faubourg Saint-Antoine, ou aux puces) de somptueuses boutiques de fausses belles choses qui proposent à la vente toutes sortes de rutilants objets qui, pris individuellement, paraissent assurément très laids, ce qu’ils sont, mais d’une laideur tolérable. On soupire, et on les accepte à l’unité, ces gigantesques miroirs vénitiens, ce cristal taillé, ces tables basses dont les pieds sont des angelots tout dorés. Mais voilà, c’est la profusion qui nous terrifie et nous fait fuir. Car le trop, c’est de trop. Une, puis une, puis une, et encore une fausse console Louis n° XIV, XV ou XVI, toutes plus dégoulinantes les unes que les autres, n’en jetez plus, on aspire à l’angle droit.
La force de la Chronique de Rambaud tient à ce procédé d’accumulation, à ce raccourci temporel qui nous fait toucher en deux petites heures de lecture notre France – et en pleine poire. Dis papi, ça ressemblait à quoi le Règne de Nicolas Ier ? Et bien, ça ressemblait à ça. Clinquant, mais pas bien brillant, et peu propice à édifier les âmes tendres et naïves. Ceux qui voudraient encore croire qu’il n’y aurait rien de nouveau sous le soleil de la République se précipiteront utilement sur le petit livre jaune de monsieur Rambaud, ils riront de la même couleur.
Ma belle-mère, plus de la plus extrême jeunesse, me faisait ainsi remarquer que ce qui lui était difficile n’était pas tant de vieillir, mais de constater que tout ce en quoi elle croyait était désormais foulé sans ménagement au pied – et dans l’allégresse. Propos réactionnaires, me direz-vous, et propres à toutes les générations qui passent. Vous aurez raison. Mais à lire la Chronique de Rambaud, on ne lui donnera pas tout à fait tort. C’est trop cruel. C’est trop vrai. C’est notre petit monde à nous. Bien sûr le propos de Rambaud est de mauvaise foi, un tantinet méchant, partiel et partial – mais il est aussi glaçant. Le revers de la médaille ? Un livre de plus tout entier consacré, même à contre-emploi, à Nicolas Ier – on en manquait. Mangez-en, avant qu’on ne vous mange !
NDLR : Vincent Wackenheim dans La Revue littéraire : septembre 2005, juin 2009, septembre 2009.

Commentaires
1. Le mercredi 20 janvier 2010 par jess75
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