60. Offenses au chef de l'État. Entretien avec Patrick Rambaud
Par Florent Georgesco, le jeudi 7 janvier 2010 | Entretiens/Archives :: #60 :: rss
La sortie en librairies du troisième tome de la chronique que Patrick Rambaud a décidé de consacrer au quinquennat de Nicolas Sarkozy (voir le brillant article de Vincent Wackenheim) m'a donné envie de relire, et de vous donner à lire, l'entretien qu'il m'avait accordé à la parution du premier tome, il y a deux ans.
La Revue littéraire n°33, hiver 2007-2008
(Propos recueillis à Paris le 9 janvier 2008)
Patrick Rambaud
Offenses au chef de l’État
Entretien avec Florent Georgesco
Florent Georgesco : La Chronique du règne de Nicolas Ier, que vous faites paraître ces jours-ci, a entre autres cette particularité qu’un nom n’y apparaît jamais, celui de son personnage principal. En revanche, vous multipliez les titres, les surnoms, tous très affectueux : « Notre Bien-Aimé Monarque », « Notre Admirable Prince », « Notre Fortifiant Leader », « Notre Leader Maximum », « Notre Preste Souverain », « Notre Seigneur Adulé »…
Patrick Rambaud : C’est une chronique des six premiers mois du règne de Sarkozy, que j’ai voulue distante, vieillotte, quelque chose dans le genre de Saint-Simon. Les titres que vous avez évoqués sont un des moyens de créer cette distance. Je voulais pouvoir dire un maximum de choses sur le ton le plus léger possible. Quand Sarkozy a gagné l’élection, j’étais assez abattu. Je n’avais pas le moral. Et puis un jour, chez Grasset, j’ai dit : « Il y a une chose que je pourrais faire, qui serait peut-être drôle, c’est ce que faisait André Ribaud au Canard enchaîné dans les années 60, sur de Gaulle : “La Cour”. »
F. G. : André Ribaud à qui le livre est dédié.
P. R. : Oui, bien sûr. Il racontait chaque semaine les péripéties du pouvoir gaullien à la manière des mémorialistes des XVIIe et XVIIIe siècles, avec un dessin de Moisan. C’était très amusant. Mes petits camarades de chez Grasset m’ont dit : « Oui oui, vas-y ! » Je me demandais s’il n’y avait pas déjà suffisamment de livres sur le président de la République, mais ils m’ont convaincu que ça pourrait détonner, et je me suis lancé.
F. G. : Je vous rassure : je n’avais encore rien lu d’aussi drôle sur Nicolas Sarkozy. On rit très souvent, avec un peu d’effarement, mais enfin on rit.
P. R. : Écoutez, j’espère. On ne s’en rend pas compte, quand on se relit, surtout au bout de la dixième lecture. Il est difficile de se faire rire soi-même. Ça ne m’est arrivé qu’une fois, quand j’ai fait ma parodie de Marguerite Duras, Virginie Q.
F. G. : C’est Marguerite Duras qui vous faisait rire…
P. R. : Je ne connais qu’une personne qui se fait rire lui-même, c’est Jean-Pierre Mocky. Quand nous travaillions ensemble, j’allais le voir le matin et je le trouvais riant tout seul devant son scénario. Il me disait : « Écoutez comme c’est bête ! » C’est très rare.
F. G. : Le livre est une sorte de défoulement par le rire, de revanche ironique sur ce que notre vibrionnant leader nous fait subir. On sent en permanence, derrière l’apparente légèreté, une profonde colère.
P. R. : Je supporte mal ce personnage, je l’avoue. J’ai horreur des gens qui sont ivres d’eux-mêmes, de leur petite personne, de leur pouvoir, et finalement d’argent. Il n’y a que l’argent qui compte pour lui, tout tourne autour de ça. Le reste, c’est du toc. On solde, on brade, tout doit disparaître.
F. G. : Vous utilisez, pour qualifier tout ce qui précède l’avènement de Nicolas Ier, l’expression « ancien régime ». Sommes-nous en train de vivre une révolution ?
P. R. : Oui, c’est un autre régime, et il ressemble de moins en moins à la République. Nous sommes en train de passer à autre chose, qui n’est pas reluisant.
F. G. : Un autre mot revient souvent, c’est celui d’empereur (et d’impératrice, nous y reviendrons). Le nouveau régime qui s’ouvre, cela a déjà été dit, peut faire penser, par exemple, à celui de Napoléon III, d’abord élu président avant de devenir empereur.
P. R. : Non seulement il peut faire penser à Napoléon III, mais à Napoléon Ier. J’ai écrit il y a deux ans Le Chat botté, qui décrivait l’ascension de Bonaparte – encore un garçon ivre de pouvoir ! À l’époque, des gens ont fait la comparaison. C’était bien avant l’élection.
F. G. : Mais Nicolas Ier pointait déjà sous Sarko.
P. R. : En même temps, les comparaisons historiques sont toujours fausses, on n’est jamais exactement devant le même phénomène. Mais il y a forcément, entre gens ivres de pouvoir, des points communs… Une chose qui rapproche Sarkozy de Napoléon III, c’est l’ouverture. Après son coup d’État, il a lui aussi travaillé avec des socialistes, ou des utopistes.
F. G. : C’était déjà « MM. les Transfuges », comme, dans votre livre, M. Kouchner, comte d’Orsay, M. Besson ou « le petit marquis de Benamou ».
P. R. : On trouve auprès de Louis-Napoléon, par exemple, les frères Pereire, qui ont inventé la banque populaire, ou le Père Enfantin, qui est à l’origine du percement du canal de Suez, des chemins de fer, de toutes ces choses. C’étaient des saint-simoniens, des socialistes. Il y a des points de ressemblance, mais il n’y a pas plus que ça. Il ne faut pas exagérer dans les comparaisons historiques.
F. G. : Cette chronique, vous le disiez, s’inspire des mémoires de Saint-Simon, ou si l’on veut du cardinal de Retz ; comme eux, elle déroule le fil des événements (à peu près un chapitre par mois), et s’attache parfois à tel ou tel personnage particulièrement saillant, pour en dresser le portrait. Nous reviendrons sur les divers figurants de la comédie, transfuges et autres, mais arrêtons-nous d’abord sur les différents portraits du Prince Innommé, sur les traits caractéristiques de notre Nicolas Ier. Un sujet frappant, qui me paraît être au cœur de votre attaque, est la question du langage de cet homme. Vous montrez très bien que l’un de ses procédés consiste à vider les mots de leur sens pour les utiliser selon les besoins du règne : « Alors les mots s’inversèrent, l’ambition devint la sincérité, la compétition devint la conviction, la chauvinisme se mua en patriotisme et l’autosatisfaction en joie de vivre. » (p. 29) Ou encore, à propos des discours : « Au chevalier de Guaino de broder avec fougue, assis à sa table, des envolées nourries de citations tronquées (…), puisant au petit bonheur des mots sonores et colorés qu’il volait à des auteurs de tous bords (…), une tripotée en somme qu’il plaçait dans le vent. » (p. 40)
P. R. : On retrouve ces procédés dans tous les traités italiens du XVe, du XVIe et du XVIIe siècles sur les courtisans, sur l’art de naviguer en société par la manipulation, la falsification. Je cite dans le livre des sentences de Torquato Accetto ou de Machiavel qui correspondent à la lettre aux mots de Sarkozy. Les transfuges, on voyait déjà ça chez les Borgia.
F. G. : Il pousse leurs recettes très loin.
P. R. : Oui, parce qu’il a un aplomb extraordinaire. C’est cet aplomb surtout qui fascine tout le monde. Il fallait le voir, lors de sa conférence de presse de début d’année, parler pour ne rien dire, enfilant des phrases creuses, des formules hasardeuses, ou dire le contraire de ce qu’il avait dit…
F. G. : … non seulement la veille mais cinq minutes avant.
P. R. : Il était imperturbable. Lui qui s’était présenté durant toute la campagne comme le candidat du pouvoir d’achat, qui s’est fait élire sur ça, il s’agaçait dès qu’on lui en parlait : « Comment pouvez-vous me poser cette question ? Je ne peux rien faire là-dessus, moi ! » C’est une tromperie permanente.
F. G. : Vous faites ressortir, par contraste avec la langue classique, à la fois riche, savoureuse et acérée, de votre chronique, le trivial de sa propre manière, notamment dans des dialogues de fantaisie, qui sont souvent hilarants. Ceci, par exemple, quand vous l’imaginez découvrant les lois de la génétique (à propos de ses déclarations extravagantes sur le gène de la pédophilie). Ayant vu l’écureuil de son fils gratter le parquet, il convoque le chevalier de Guaino : « — Monsieur, voyez cet animal. Que fait-il ? — Mais il creuse, Sire. — Il n’y arrivera pas, il est nul, cet animal ! — Sans doute, Sire, mais tous les écureuils font ainsi, pour enfouir dans la terre leurs provisions de noisettes. — Il n’a pas de noisettes. — Ah ! Sire… C’est inné chez les écureuils. (…) — Et quand le Dauphin lui fait servir une écuelle de soupe en poudre ? — S’il la mange, c’est l’acquis. — C’est ce qu’on a acquéri ? » (p. 126)
P. R. : Avec lui tout le monde est nul, même les écureuils !
F. G. : Il n’a, dans le portrait que vous en faites, aucun rapport avec quelque forme de culture que ce soit. Vous dites que les pommes de Cézanne n’ont aucun intérêt pour lui, puisqu’on ne peut pas les manger.
P. R. : Oui, en résumé, c’est ça. Sarkozy est le premier président qui soit directement issu de l’univers de la télé. Ses prédécesseurs ne nous avaient pas habitués à une telle inculture. Même Chirac, quand il était jeune, traduisait des romans russes et allait au musée Guimet. Lui, sa culture s’arrête à Thierry la Fronde. C’est un peu juste tout de même, et assez dangereux. Cette histoire d’évaluation des ministres par des cabinets privés, par exemple, ces notes qu’il va distribuer, je ne l’ai pas mis dans le livre, c’est venu plus tard, mais dans le genre idiot et vulgaire, c’est gratiné ! Christine Albanel, qui est censée représenter la culture, et qui en réalité fait de la figuration au ministère de la Culture, va être évaluée sur le nombre d’entrées gratuites dans les musées ! Ça veut dire quoi ? Qu’on va compter les gens qui entrent gratuitement dans un musée pour se chauffer quand il fait froid ?
F. G. : On la jugera aussi sur les entrées que font les films français.
P. R. : C’est la loi du box-office. Tout est affaire de quantité, il n’y a plus que la quantité qui importe, les chiffres, le tiroir-caisse. Les mots sont complètement dévalués, ils ne servent plus à rien. Les chiffres ont gagné.
F. G. : Votre Nicolas Ier est un homme tout à fait démuni devant les événements, devant la vie, précisément parce qu’il n’a pas de culture, pas de langage, rien qui lui permette de tenir. Il n’a aucun recours intérieur. Ainsi, vous le montrez, au moment de son divorce, entonnant des chansons d’Enrico Macias avec ses amis pour se consoler. Que faire d’autre quand on ne connaît rien d’autre ?
P. R. : C’est le Bourgeois gentilhomme. On trouve tout ce que l’on veut dans les classiques. On trouverait Nicolas Ier dans La Bruyère si l’on cherchait. Mais chez Molière c’est une évidence. Il est comme M. Jourdain, il veut plus de rubans que les vrais nobles. Quant à cette histoire de noter les ministres, c’est les Marx Brothers. C’est tellement bête que nous n’aurions pas pu l’imaginer, nous qui sommes des gens normaux.
F. G. : Cette idée n’est venue à l’esprit d’aucun homme d’État pour la bonne raison qu’elle est sotte.
P. R. : Elle est complètement tocarde, mais puisque, pour cette raison, en effet, personne n’y avait pensé avant, c’est une idée neuve, moderne. Toutes les idées inemployées sont bonnes pour lui, parce que inemployées, même les plus stupides. D’ailleurs, un homme comme François Fillon en est conscient, et ça le consterne.
F. G. : Oui, il doit subir un calvaire.
P. R. : Le pauvre ! Mais remarquez une chose : cette idée d’évaluation, comme toutes les idées révolutionnaires de Sarkozy, est sur le plan de la quantité. Seul ce qui est quantifiable l’intéresse.
F. G. : En un sens on peut dire que vous décrivez un monde sans civilisation. Après tout, le mot est revenu à la mode.
P. R. : Il l’a remis à la mode, lui, alors qu’il incarne le contraire. Il l’emploie de travers d’ailleurs, je ne sais même pas quel sens il lui donne. Un sens qui n’a rien à voir avec le sens réel, je suppose.
F. G. : Voilà une occasion supplémentaire de rire un peu : l’homme qui incarne si bien l’anti-civilisation se fait le champion de la « politique de civilisation ». Chaque fois qu’il prend la posture noble, élevée, une posture gaullienne de gardien du Temple, j’ai l’impression d’un acteur qui essaie un costume ; et ce n’est pas le bon. En fait, je ne sais pas en quoi ça l’intéresse d’être président de la République. Vous parliez des rubans du Bourgeois gentilhomme, mais les rubans sont ailleurs, le vrai pouvoir est ailleurs.
P. R. : Oui mais là où il est il y a pas mal de choses quand même. La place est bonne. Et puis il a beaucoup d’amis qui eux sont très riches, dont il pourra profiter par la suite, quand il faudra se recycler. Il a souvent dit qu’il comptait bien se recycler un jour, que la route ne s’arrêterait pas là et qu’il aimerait bien faire des affaires. C’est ce qu’il fera ! La position qu’il occupe lui permet de repérer les bons secteurs, de nouer les bons contacts, etc. C’est une autre nouveauté du nouveau régime, que le président se serve de l’Élysée comme d’un instrument, d’une étape avant la rente… Quand on regarde ça de près, et qu’on y réfléchit, il y a de quoi avoir peur.
F. G. : Cette peur est quelque chose qui apparaît avec force dans votre livre. Il est plein de drôleries, nous l’avons vu, mais l’impression dominante reste celle d’un désastre, dont vous montrez, par quelques notations plus graves qui émaillent le récit, que beaucoup de gens autour de nous le subissent durement. Il y a derrière toute cette farce une réalité sociale, humaine, qui est douloureuse, et dont vous laissez deviner que, une fois dissipées les premières illusions, elle ne pourra qu’empirer : « En peu de mois, une lourde morosité avait remplacé l’euphorie des débuts ; plus d’une moitié du peuple s’attendait maintenant à un avenir très noir et à une vieillesse dans le caniveau, sur le modèle des sans-le-sou qu’on surprenait tard dans le métro, ivres, dépenaillés, roulés sous les banquettes des quais et qui ne parlaient plus qu’aux rats. » (p. 137)
P. R. : J’aime beaucoup le mélange des genres. Ce qui me plaît par exemple dans le cinéma italien des années 60, c’est Ettore Scola, Dino Risi, ces gens-là. Dans Les Monstres de Risi, il y a de la farce mais il y a aussi notes tragiques. J’essaie de retrouver ça, parfois.
F. G. : Vous percez quelques trous dans la gaze d’irréalité dont ces gens recouvrent le pays. « La marquise de La Garde avait résolu de vivre à côté du réel » (p. 58) : cela pourrait s’appliquer à son maître, et aussi bien à tous les ministres.
P. R. : Je ne pouvais pas parler de tous les ministres. J’en ai pris quelques-uns, qui étaient particulièrement emblématiques.
F. G. : La marquise de La Garde, donc, et M. Fillon, duc de Sablé, le comte d’Orsay, la baronne d’Ati… Tous manifestent cet absolu refus du réel.
P. R. : Oui, ils sont complètement déconnectés.
F. G. : De plus, en face d’eux, il n’y a rien, ou quasi. Presque aucun opposant. Mme Royal, notamment, est très absente de votre chronique.
P. R. : J’ai choisi de me focaliser sur ce petit monde, un peu comme Brecht s’était focalisé sur Arturo Ui pour mettre les nazis en scène. Je ne voulais pas me disperser en parlant de la gauche, les transfuges mis à part, ça aurait compliqué inutilement les choses. Il était plus efficace de resserrer le propos sur Nicolas Ier et son entourage. De toute façon, j’ai choisi d’arrêter le livre en novembre et, à ce moment-là, la gauche n’existait plus du tout. Ils recommencent juste à montrer le bout de leur nez.
F. G. : Je ne vois qu’un opposant un peu sérieux dans le livre : le duc de Villepin. C’est celui qui en bon stratège attend dans l’ombre la chute de son ennemi. Le portrait que vous en faites est d’ailleurs beaucoup moins grinçant que ceux des autres personnages. On sent que vous avez pour lui une sorte de sympathie.
P. R. : Villepin est un des seuls hommes un peu cultivés qui nous restent dans le monde politique. Quant au portrait que j’en fais, il est quasiment calqué sur celui de Fénelon, dans Saint-Simon. Il est sur un autre registre que la satire.
F. G. : Il n’empêche que vous donnez l’impression d’une farce universelle : à l’Élysée, parmi les courtisans, mais aussi dans l’ensemble du monde politique, personne n’y échappe ni même ne paraît capable d’y échapper. C’est un cirque bien clos, sans aucune issue. Quand vous décrivez les manifestations d’opposants à la loi sur l’ADN, leur défilé ressemble à une pantalonnade de plus : « Évêques, francs-maçons, historiens, derniers résistants de la Gauche étripée, pasteurs et rabbins, savants, médecins, syndicalistes, membres de cent associations, comédiennes et comédiens, gens de plume et gens de chansons, gazetiers, essayistes, professeurs, ministres de l’Ancien Régime, tous, d’une semblable verdeur, repoussaient les tests hideux au nom de la réalité (…), au nom des traditions, au nom de Voltaire, au nom de Jésus-Christ, au nom du Front populaire, au nom de Coluche, au nom de notre moderne vison de la famille », etc. (p. 131) Les derniers opposants se raccrochent eux aussi à des mots jetés dans le vent.
P. R. : On est en plein là-dedans. On est dans le bouffon en permanence, dans le grotesque.
F. G. : Et de tous les côtés. Ceux-là mêmes qui voudraient détruire le bouffon principal ne sont pas autre chose que des bouffons secondaires.
P. R. : Ils n’ont pas d’espace pour se développer, les malheureux. Alors, que voulez-vous ? ils sont chétifs et rabougris.
F. G. : D’ailleurs, vous parlez à peine de l’élection. Nicolas Ier entre dans le pays comme dans du beurre : il n’y a pas de résistance.
P. R. : Il avait Jeanne d’Arc en face, ce n’était pas très compliqué.
F. G. : Les Français se retrouvent seuls.
P. R. : Oui, ils ont été abandonnés. Personne ne les aide plus à tenir debout. Alors, peu à peu, ils deviennent des zombies. Ils sont zombifiés par le pouvoir en place, en l’absence de tout recours. Mais attention, les zombies peuvent mordre !
F. G. : Cela dit, pour l’instant ils sont plutôt dociles. Ils ne semblent pas avoir conscience du burlesque où ils sont plongés. Que ce soit pour s’en réjouir ou pour s’y opposer, ils le prennent au sérieux. Votre livre peut avoir son utilité. Il fait rire d’une comédie que tout le monde commente doctement, la mine grave.
P. R. : Il est fait pour ça, mais de là à dire qu’il sera utile… Je raconte une histoire, chacun se débrouillera avec.
F. G. : Vous racontez une histoire que les gens vivent sans savoir qu’ils la vivent.
P. R. : Je donne un petit coup de projecteur sur leur situation. S’ils regardent, très bien, mais s’ils ne veulent pas voir ils ne verront pas. Je ne peux pas les forcer. Sarkozy les a mis sous hypnose, le réveil peut être long à venir.
F. G. : D’autant que sa méthode est très efficace.
P. R. : C’est la technique bien connue du bombardement d’images. Les événements se recouvrent l’un l’autre en permanence, il en faut toujours plus. Là encore, le nombre règne, dans une espèce de course de vitesse. Aussitôt que quelque chose ne marche pas on passe à autre chose. Du coup, rien ne marche mais peu importe, puisque le sens a disparu dans le flot. Le temps que le gouvernement réponde aux questions qu’on peut se poser, on les a oubliées. On n’a pas le temps de réfléchir.
F. G. : Tout est fait pour que l’on ne s’aperçoive pas qu’en réalité, c’est du vent. Les médias donnent l’impression d’une politique extrêmement présente, vive, agissante, pleine d’énergie et de volonté. À l’issue de votre chronique, l’impression contraire s’impose, ce qui crée une curieuse sensation. Ce sont les mêmes faits que ceux qu’on nous raconte depuis mai dernier, mais on ne les reconnaît pas.
P. R. : Quand j’ai relu les notes que j’avais prises durant cette période, j’étais moi-même souvent étonné. Je retrouvais des choses que j’avais complètement oubliées. Je me disais : « Tiens, c’est vrai, ils ont fait ça, ils ont dit ça ! C’est incroyable ! » Tout cela mis bout à bout, vous avez raison, l’impression est bizarre.
F. G. : On voit soudain, avec évidence, qu’il ne s’est rien passé, malgré tout ce raffut, toute cette agitation.
P. R. : Oui, il ne s’est rien passé du tout. Voyez le « Grenelle de l’environnement ». Déjà, ce nom est idiot. Il fait référence à mai 68 alors qu’à l’époque, on avait négocié sérieusement – au final, les ouvriers avaient été augmentés de plus de 30 %. Cette fois, qu’est-ce qu’il en est sorti ? Des discours, de vagues promesses, qu’on s’empressera d’oublier. Quelle décision a-t-on prise sur les OGM, par exemple ? Aucune. On attendra de voir. On règlera ça plus tard. Bref, on repousse le problème. Et c’est ainsi avec tout. On court autour de la pièce en faisant des moulinets, et ça s’arrête là.
F. G. : On peut se demander combien de temps il tiendra ainsi, sans rien faire.
P. R. : On ne peut pas savoir. Il y a déjà des craquements. Il y en aura de plus en plus. Mais je ne sais pas sur quoi ils déboucheront. J’attends une catastrophe, mais je ne vois pas laquelle.
F. G. : Vers la fin du livre vous exhortez le maître avec un accent qui, puisqu’on évoquait Saint-Simon, rappelle celui de sa Lettre anonyme au Roi : « Ah ! Sire, n’imitez point cet ancien roi qui, baissant les bras devant la difficulté des temps, dit avec une moue : “Après moi, le déluge !” Ne restez pas, Sire, celui qui aura dit au seuil de son règne : “Pendant moi, le déluge !” » (p. 139) Le déluge se prépare, et vous observez la formation des nuages.
P. R. : Ils éclateront un jour ou l’autre. Il était amusant de tenir la chronique de ce qui nous aura amenés jusque-là mais au fond ce n’est pas réjouissant ; c’est même plutôt sinistre.
F. G. : Vous avez terminé votre livre en novembre. Est-ce que vous ne regrettez pas de n’avoir pu raconter certains des événements qui se sont produits depuis lors ?
P. R. : Il y a eu des épisodes assez drôles. J’ai bien aimé la visite de Kadhafi, toutes ces scènes extravagantes, comme la chasse à Rambouillet : on a lâché trois faisans dopés qu’il n’est pas arrivé à tirer, c’était incroyable. Je note de petites choses en passant, au cas où. Mais il faut savoir s’arrêter. Un livre doit trouver sa mesure, sa taille, sa forme. Certains méritent cinq cents pages, d’autres cent, deux cents… Celui-là ne devait pas être trop long. Au bout d’un moment, ça aurait fatigué tout le monde. Quand on commence à avoir dit le principal…
F. G. : La matière n’était pas infinie. Après tout, il ne s’agissait que de Sarkozy.
P. R. : Oui. Il y a beaucoup de mousse, mais une fois qu’on l’a décrite, il n’y a plus grand-chose à voir.
© photo : Jean Babarian

Commentaires
1. Le dimanche 10 janvier 2010 par Alain Baudemont
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