Dans le nouveau roman d’Andreï Kourkov, il n’est plus question de Victor Zolotarev ni de Micha – les héros du Pingouin et des Pingouins n’ont jamais froid (2). L’écrivain polyglotte nous offre ici le récit de plusieurs destins qui s’enchevêtrent, avec pour toile de fond Kiev et sa campagne. C’est un monde curieux qui semble sans cesse hésiter entre la tradition désuète et les accessoires clinquants d’une modernité sans charme.
Ainsi nous découvrons Irina, fille-mère qui vend son lait pour nourrir sa famille. Dima, maître-chien dans un aéroport, sa femme Valia, caissière dans un casino, et leur chat Mourik. Semion, somnambule et garde du corps, et son épouse Veronika. Daria Ivanovna, la veuve éplorée d’Edik, le pharmacien-chimiste inventeur de « l’antifrousse ». Le politicien Guennadi Illitch, amateur de fromages de chèvre. Et Yegor, sorte de héros au grand cœur. Ces personnages deviennent peu à peu les membres d’une famille spéciale, le peuple de Kiev. De la même façon qu’au milieu de l’hiver le printemps qui s’approche est une perspective rassurante et pleine de promesse, l’insécurité, la corruption et la pauvreté sont des réalités quotidiennes avec lesquelles il faut compter mais qui n’entament pas un instant la confiance en l’avenir de ces êtres.
Le romancier use, dans Laitier de nuit, de ses ingrédients favoris – et qui ont plus d’une fois prouvé leur efficacité –, l’humour, la tendresse, l’absurde, tout cela teinté d’un peu de fantastique. Ce dernier élément peut parfois nous faire penser au Maître et Marguerite de Boulgakov. Comme l’écrivain russe l’utilisait pour dénoncer la violence et l’injustice dont faisait preuve le pouvoir, nous n’hésitons pas longtemps sur la volonté de Kourkov de montrer au monde les dérèglements de la société ukrainienne. Toutefois, il ne s’agit jamais de militantisme ou d’attaque frontale. Le romancier nous offre un tableau chatoyant de Kiev – la ville dans laquelle il habite – et de ses habitants. Il réussit à nous rendre proches de ses personnages ; leurs difficultés deviennent un peu les nôtres, comme leurs joies. Ils nous sont chers, à la manière de cousins qui habitent à des milliers de kilomètres et que l’on voit trop rarement.

(1) Traduit du russe par Nathalie Amargier, Liana Levi, 2000 ; Points Seuil, 2001.
(2) Traduit du russe par Nathalie Amargier, Liana Levi, 2004 ; Points Seuil, 2005.