Bruno de Cessole invente la correspondance de Charles de Sévigné adressée à sa mère avec un sens surprenant de la langue du XVIIe siècle, un mimétisme étonnant qui plonge le lecteur au cœur du Grand Siècle. Le fait de n’avoir pas imaginé les réponses de la marquise aux longues lettres de son fils est astucieux dans la mesure où le lecteur peut se faire une idée précise du tempérament de la marquise, de sa conception morale de l’existence, de ses partis pris, de ses fidélités, de ses certitudes, de ce que l’on pourrait appeler les aspects les moins avenants de sa personnalité.
Rendre visite à Charles dans sa retraite n’était pas de sa part une démarche spontanée. Kléber Haedens écrit que madame de Sévigné était « tourmentée par son fils qui ressemblait trop à son père ». Henri de Sévigné, jeune, beau, séduisant, noble breton issu d’une famille alliée aux Gondi, plus fougueux que son épouse, allait butiner ailleurs, ne supportant pas un rival, si bien qu’il perdit la vie lors d’un duel. Est-ce la fin dont la marquise eut rêvé en secret pour son fils ? On ne le saura jamais. En tout cas, elle lui reprocha jusqu’à la fin ses années frivoles, étant une « personne vraie », ainsi que l’affirme Sainte-Beuve, et de ce fait ne ménageant pas son fils. Charles s’interroge sur le désamour de sa mère à son égard. Il attend fébrilement des réponses claires qui ne viennent pas ou ont du mal à venir ; qui de toute façon n’auraient modifié en rien le point de vue de la marquise. Elle délivrait ses amours, elle délivrait ses hostilités. Entre ces deux pôles, une approbation souriante du bout des lèvres, peu faite pour rassurer Charles. Elle était capable de rendre service à son fils, encore qu’elle mesurât ce service. Le talent de Bruno de Cessole fait merveille. Il montre à travers la correspondance imaginaire de Charles tout l’arsenal avancé par lui pour se justifier. La marquise entend. Elle comprend son fils comme s’il cherchait à se disculper alors que Charles fait preuve de la plus totale franchise. Le malentendu ne prendra fin qu’avec la disparition de la marquise.
Les lettres de Charles s’efforcent de maintenir un fragile équilibre entre les reproches de sa mère et l’amour et la déférence qu’il lui porte, vantant ses mérites, ses bontés, l’éducation qu’elle lui a fournie, quémandant sa venue aux Rochers, où il réside dorénavant, pour lui faire oublier ce qui pourrait être assimilé à des jérémiades de sa part. Les lettres de Charles de Sévigné sont le revers d’une médaille trop belle. Félicitons Bruno de Cessole d’avoir compris et saisi sa droiture. Il faut dire que Charles n’a jamais fait mystère de ses années dissipées, des soupers fins qu’il donna à la comédienne Champmeslé que Racine chercha également à séduire. Parmi les conquêtes de Charles, il faut mentionner Ninon de Lenclos, amante recherchée pour ses talents amoureux, femme belle et d’esprit, qui entretenait une correspondance avec madame de Maintenon, Saint-Évremond et le chevalier de Méré.
Destiné à la carrière des armes, Charles se montra d’une grande bravoure. Il souhaitait vivre loin de la Cour, étant il est vrai dépensier, peu doué pour les affaires, ce que la marquise lui reproche non sans aigreur. Charles lui répond : « Je ne crois pas avoir terni le nom de Sévigné, ni m’être montré indigne des leçons d’honneur, de bonté et de piété que vous m’avez données en exemple. »
Marié en 1684, il devint une manière d’anachorète. « Il mourut dans les sentiments de la plus austère piété. »
Fort savant et lettré, Charles laisse une correspondance et des écrits. Loin des complots, des rivalités, des affairistes, des flatteurs emplumés, Charles choisit la campagne bretonne et dans son genre se montre fort écologique. C’est une réussite que celle de Bruno de Cessole, qui prend place à côté du Lion devenu vieux, de Jean Schlumberger, dans une tonalité différente. Cessole réhabilite un personnage attachant et nous fait voir une marquise différente des éloges dithyrambiques que Bussy-Rabutin lui décerne dans ses Mémoires.
Il est vrai que le XVIIe siècle est à redécouvrir sans cesse, ainsi que le suggère André Lebois. C’est aussi le siècle où l’on se met à plusieurs pour composer une œuvre. Qui peut affirmer que les Maximes sont du seul La Rochefoucauld ? Qui peut prétendre que La Princesse de Clèves est sortie de la seule plume de madame de La Fayette ? Qui peut affirmer que Corneille n’a jamais mis la main à une pièce de Molière ? Qui peut certifier que Les Lettres portugaises sont du seul Guilleragues ? Ces problèmes d’attribution resteront peut-être insolubles, conclut André Lebois.
Retenons pour finir ce constat de Charles de Sévigné : « Quand nous sommes las d’aimer, nous sommes bien aise que l’on nous devienne infidèle pour nous dégager de notre infidélité. »