samedi 23 janvier 2010
73. Jan Karski : entretien avec Yannick Haenel
Par Florent Georgesco, le samedi 23 janvier 2010 | Entretiens/Archives
À l’heure où je mets cet entretien en ligne, je ne sais pas encore, n’ayant pas lu son article de Marianne, quelle est la teneur exacte de la polémique que Claude Lanzmann a décidé de lancer contre le Jan Karski de Yannick Haenel. Mais je sais déjà qu’il ne sera pas inutile, dans un contexte aussi belliqueux, de se replonger dans ce que nous nous étions dit il y a six mois, qui présente au moins l’avantage d’être fouillé et précis.
Cela n’était pas non plus, vous le verrez, exempt de polémiques, ou de critiques vives, non pas sur « les droits du romancier », sur les liens de la fiction et de l’histoire et encore moins sur la qualité du roman d’Haenel, que je tiens pour un des meilleurs écrivains de sa génération : tout cela me paraît de toute façon secondaire eu égard aux débats historiques que ce livre soulève ; car il porte des idées, il défend des thèses (Haenel contestait ce mot, je le maintiens), que je me suis d’ailleurs étonné, à la rentrée, de voir relayées quasi sans discussion par tant de journaux, comme si elles allaient de soi. J’avais, quant à moi, tenté d’y opposer un certain nombre d’arguments.
Affirmer que les Alliés ont été, même passivement, complices de la Shoah, que l’attitude, en particulier, des Américains, peut être interprétée à l’aune d’un « antisémitisme d’État », qu’il était heureux, de leur point de vue, que les nazis exterminent les Juifs, ce n’est pas en effet émettre des opinions anodines, qui en vaudraient d’autres. C’est remettre en cause l’idée même de monde libre, l’idée que la civilisation, face à la plus grande barbarie concevable, s’est redressée, et l’a emporté. Tel est du reste le but explicite de Yannick Haenel. Je ne suis pas d’accord avec lui, mais j’ai préféré, à l’époque, lui laisser la parole, lui demander de s’expliquer, débattre avec lui, plutôt que de le renvoyer dans les ténèbres extérieures et d’en appeler au lynchage, qui est toujours pour moi la pire des méthodes. Tant que la controverse intellectuelle est possible, donnons-lui ses chances, quand bien même la haine finirait par la recouvrir. Qui sait ? Il peut en rester quelque chose, malgré le tintamarre.
(photographie : Jan Karski)
La Revue littéraire n°41, septembre 2009
(Propos recueillis en juillet 2009)
Yannick Haenel
Entretien avec Florent Georgesco
Florent Georgesco : Jan Karski est un roman, mais un roman d’une nature et d’une structure inhabituelles. La réalité la plus précise, la plus fidèlement rapportée, s’y mêle à la fiction, et dans la fiction à ce qui pourra apparaître comme une réinterprétation audacieuse de l’histoire, une vision de la Seconde Guerre mondiale qui mérite d’être discutée, ce que nous ferons. Vous partez de la vie et de la parole d’un homme, Jan Karski, donc. Vous commencez par vous en faire le scribe, reprenant les propos qu’il a tenus devant la caméra de Claude Lanzmann dans Shoah, avant de donner un récit de sa guerre, de l’invasion de la Pologne à sa rencontre avec Roosevelt en 1943, que vous prolongez, au-delà de ce qu’il a lui-même raconté, dans une méditation sur son après-guerre, sur la capacité de vivre encore chez ce témoin impuissant du plus grand crime de l’histoire. Vous paraissez en permanence mettre en garde le lecteur contre vous-même : voici les propos de Karski, voici les miens ; voici la vérité historique, voici le récit qu’on peut en faire ; l’idée que l’on pourrait tout confondre, perdre Jan Karski dans les brumes du roman, semble vous avoir été insupportable. Il y a là comme une piété envers votre sujet, qui m’a frappé. Elle est singulière dans la littérature actuelle. Comment est-elle née ? Comment, d’abord, avez-vous découvert l’existence de cet homme qui allait devenir si important dans votre vie ?
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