La confession d’Antoine Jurieux a la forme d’une longue lettre qu’il écrit en une nuit et adresse à son épouse, Claire. Il a plus de cinquante ans et elle en a presque trente, si bien qu’elle peut sembler, parfois, être sa fille. Il ne lui a pas caché, dès avant leur mariage, dix ans plus tôt, son passé endeuillé par la disparition de Clotilde, sa première compagne ; mais il lui révèle à présent que, l’an dernier, ce passé a ressurgi et qu’il l’a « contraint », peu à peu, à mener une double vie dont elle n’a rien su.
Antoine enseigne la littérature contemporaine sur le campus à l’américaine d’une université de province proche de Paris (certains indices font penser à Rouen). À la rentrée du premier semestre, à la fin de son cours magistral, tandis que les étudiants se levaient et sortaient dans le vacarme habituel, il a tourné le dos à l’amphithéâtre pour effacer le long tableau noir. Lorsqu’il s’est retourné en époussetant les manches de sa veste de tweed couvertes de poussière de craie, il a vu apparaître Clotilde en haut des gradins désertés. Elle est descendue lentement vers l’estrade et elle s’est approchée de lui qui restait là, immobile, pétrifié. Enfin il a reconnu Cécilia, la fille de Clotilde. Elle avait à présent l’âge de ses étudiantes, et tous les charmes de sa mère. Le même regard, le même geste de la main pour rejeter en arrière les mêmes cheveux noirs tombés sur son visage au teint mat. Elle était venue voir Antoine. Elle avait entendu son cours sur les diverses représentations du posthume dans la littérature. Ils sont sortis ensemble de l’amphithéâtre, il lui a montré son bureau à l’étage, ils ont contemplé le campus à travers une large baie vitrée, puis ils ont traversé ce vaste territoire qu’elle a qualifié de « protégé », comme si elle venait, malgré ses apparences de privilégiée, d’un monde dangereux et impitoyable. Bâtiments aux architectures d’un modernisme suranné, allées dallées et vastes pelouses, restaurant des étudiants, restaurant des enseignants, lac artificiel parsemé d’îlots, bois de bouleaux, parking où Cécilia a garé son 4x4 aux vitres teintées. Elle a proposé à Antoine qu’ils se revoient à Paris. Elle y habitait un appartement qui avait appartenu à sa mère et qu’il avait bien connu.
Il est rentré aux Glycines (la petite maison de sa famille qu’il a héritée à la mort de sa mère et qu’il habite désormais avec sa femme). Presque aussitôt, il est monté dans le cabinet attenant à ce qui fut le bureau de son père, où sont conservés tous les papiers de famille et, depuis la mort de ses parents, toutes ses archives personnelles. Il a repris les albums photographiques de l’époque lointaine où il avait connu Clotilde, il a relu leurs lettres méticuleusement archivées, il a ouvert les placards et les belles boîtes de carton ou d’ébène où sont rangés quelques souvenirs de sa compagne disparue.

Ici commence le premier retour en arrière de la confession d’Antoine. Il veut évoquer pour son épouse, comme il ne l’a jamais fait de manière si détaillée, la fière et fragile personnalité de Clotilde, les années passées avec elle, les plaisirs et le bonheur que le couple a connus, jusqu’à sa fin fatale.
Il a rencontré Clotilde dans une salle de l’hôtel Drouot où elle visitait une exposition d’objets d’art qu’elle convoitait pour son magasin d’antiquités de Saint-Germain-en-Laye. Tous deux admiraient une jolie paire de miroirs circulaires créés par la styliste Line Vautrin. Il a bavardé avec Clotilde et ils sont allés prendre un verre dans un proche café fréquenté par les commissaires-priseurs et leurs clients. Elle y connaissait beaucoup de monde parce qu’elle y avait été stagiaire chez maître de Bayclès. Antoine et Clotilde se sont revus la semaine suivante à l’occasion de la vente de la bibliothèque d’un amateur. Quelques jours plus tard, Antoine est allé la voir au Passé composé où il a retrouvé les deux miroirs et ils ont déjeuné dans la forêt de Saint-Germain. Ils se sont revus pour des ventes à Chartres et à Fontainebleau. Il a d’abord été séduit par son regard et ses cheveux noirs, son visage étroit et ses lèvres ourlées, son corps de jeune fille et sa simple élégance. Les allusions qu’elle faisait à ses années passées au Moyen-Orient, à la disparition de son père dans son enfance et au remariage de sa mère avec l’homme d’affaires qui l’avait adoptée l’ont fasciné. Enfin, il a été impressionné par ses connaissances et son goût dans le domaine des arts décoratifs, évidemment liés à sa profession. À dire vrai, il a aimé aussi son cadre de vie, sa famille, un monde qui était celui de son enfance mais dont il avait dû peu à peu s’éloigner. De même que Clotilde lui rappelait Marie-Chantal, la cousine préférée de son adolescence, de même la maison de campagne des parents de Clotilde lui rappelait celle que sa propre famille avait vendue quand il avait vingt ans, les Marelles, qui restait pour lui le paradis perdu. Ils se sont donc fiancés, ils se sont mariés, ils se sont installés dans un charmant chalet bâti dans le parc de Belle-Fontaine, la propriété de ses beaux-parents dans la vallée de Chevreuse. Antoine venait de publier son deuxième roman, Le Miroir amnésique. L’accueil plus que favorable de la critique l’avait à peine confirmé dans une vocation qui lui semblait souvent un mystérieux malentendu ; mais, pour son entourage, ses succès répétés devaient l’encourager à tenir ses promesses et à réussir dans la « brillante carrière littéraire » qui faisait rêver sa belle-mère. Il contribuait régulièrement à la revue publiée par sa maison d’édition ; on l’avait intégré au comité de lecture après l’avoir employé comme « lecteur de l’extérieur » ; il s’était constitué un réseau de précieuses sympathies dans un milieu très ouvert et très fermé. C’est cette activité, exigeant une solitude obstinée, parfois obsessionnelle, mais presque autant de prestations plus ou moins mondaines, qui l’a requis toujours plus âprement, puis retenu à distance de Clotilde, et maintenu peu à peu à l’écart de tout ce qui n’était pas « son entreprise ». C’est l’expression qu’employait son beau-père, directeur d’une société internationale de transport d’objets précieux, notamment de tableaux ou de mobilier de valeur, pour désigner son activité littéraire, tout en reprochant au mari de sa fille adoptive de la sacrifier à sa vie professionnelle et tout en craignant déjà qu’ils ne donnent pas à son couple l’héritier qu’il souhaitait. Cependant Antoine et Clotilde se retrouvaient régulièrement dans le joli chalet de Belle-Fontaine avec Cécilia, la petite fille que Clotilde avait gardée d’un premier mariage, et ils partaient souvent tous trois en week-end sur la côte normande.

Antoine revient alors au récit de son aventure avec Cécilia. Quelques jours après leur rencontre à la faculté, elle l’a rappelé et il a accepté de venir la retrouver à Paris. Il a prétexté un déjeuner avec un collègue et il a retrouvé la fille de Clotilde sur les bords du canal Saint-Martin. Ils sont montés ensemble dans l’appartement qu’elle avait hérité après la mort de sa mère, au-dessus du quai, des arbres et des écluses. La décoration était si différente qu’il n’a rien reconnu, si ce n’est l’un des deux miroirs circulaires signés Line Vautrin. Cécilia lui a appris qu’elle gagnait bien sa vie, malgré ou à cause de son jeune âge, en tournant dans des films publicitaires pour la télévision. Ils ont dîné ensemble au restaurant puis ils ont marché le long du canal. Elle a sorti de son sac un ravissant flacon gainé de galuchat qu’elle tenait de sa mère et lui a versé dans le bouchon d’argent « un dé de vieux bourbon ». Il est rentré dans la nuit aux Glycines. Leur « relation intime » a commencé lors de leur rencontre suivante, chez elle où elle l’a invité à dîner. Elle semblait savoir de longue date comment le séduire. Dans sa confession, Antoine n’emploie pas le terme de liaison parce que leurs rapports sexuels ont toujours exclu, précise-t-il crûment, la pénétration. Plus tard, Cécilia lui a avoué qu’elle avait trouvé, lu et relu le journal de sa mère, qui notait le détail de leur vie privée avec une précision presque maniaque, jusque dans un domaine où les mots sont criés, murmurés, chuchotés, mais rarement écrits. Le lecteur du récit doit-il comprendre que les relations d’Antoine avec Clotilde avaient ce même caractère très particulier, fait de fétichisme, de voyeurisme, d’onanisme à deux, de sado-masochisme, mais toujours à distance de l’union génitale ? C’est peu probable, mais le narrateur se tait sur ce point. Ce sont exclusivement, en tout cas, de tels jeux immatures que Cécilia répète avec Antoine capturé, captivé et ramené peu à peu vers ce qu’il était parvenu, avec l’aide de Claire, à oublier pour revivre. Il a supposé que la fille de Clotilde avait été frustrée, par la disparition de sa mère, de sa vie la plus intime et qu’elle avait cherché à se la réapproprier en lui prenant l’homme qu’elle avait peut-être jalousé. Plus tard encore, Cécilia a parlé à Antoine de son activité professionnelle et il a compris qu’elle ne travaillait pas seulement pour des publicitaires renommés, mais aussi pour des réalisateurs de films spécialisés scandaleux et inavouables. Il s’est demandé si elle ne fréquentait pas, dans ce monde interlope, des consommateurs de stupéfiants. Cependant, malgré découvertes et soupçons qui l’ont consterné et qui l’ont effrayé, Antoine s’est senti désormais dépendant de la jeune femme, en tout cas de leurs rituels dans l’appartement parisien. Mais il a refusé les propositions que Cécilia lui a faites, peu à peu, de rendez-vous dans d’autres décors et d’autres circonstances, c’est-à-dire d’un engagement plus sérieux, c’est-à-dire de relations plus proches de celles qui le liaient jadis à Clotilde. Il a surtout voulu protéger la vie que Claire lui a redonnée et qu’il partage avec elle. Il a tissé un rideau de mensonges qui lui a permis de retrouver régulièrement Cécilia sans que sa jeune épouse ne puisse soupçonner qu’il menait une vie parallèle. Il a senti que la crainte constante de se trahir et le profond dégoût de la trahison n’étaient pas de force contre une dépendance réciproque.
Le lecteur se demande si Antoine n’exerce pas, qu’il le veuille ou non, un subtil sadisme sur sa femme en lui exposant des habitudes insoupçonnables par une épouse équilibrée et des vices repoussants pour toute personne normalement constituée. N’aurait-il dressé contre son passé que de faibles défenses et les aurait-il détruites dès que ce passé aurait fait retour, par la figure de Cécilia, à la surface de sa vie mal cicatrisée ?
Mais reprenons le récit d’Antoine. C’est un brusque changement dans le comportement de Cécilia qui lui a donné la force de se ressaisir. Trois mois après la rentrée universitaire, alors qu’il expliquait à sa jeune maîtresse qu’ils devaient cesser de se voir pendant les vacances d’hiver, la jeune fille l’a menacé de rompre s’il s’obstinait à limiter leur relation aux entrevues de l’après-midi. Elle lui a reproché de ne s’être attaché à elle que comme à une fille prête à satisfaire un égoïsme maladif et monstrueux. Elle l’a même accusé d’avoir profité de l’amour de Clotilde et d’avoir fait de sa mère l’instrument de ses obsessions. Cécilia était fière d’avoir su les ranimer si vite, elle avait pris plaisir à les satisfaire, mais elle espérait que cette relation deviendrait différente de celles qu’elle connaissait avec ses « autres amis ». Rien n’a atteint Antoine comme cette allusion, pas même la manière dont Cécilia sortait de son sac de marque et portait à ses lèvres le ravissant flacon gainé de galuchat. Il s’est enfui. Et cependant, quelques jours plus tard, avant son départ avec Claire pour la Haute-Savoie, Cécilia l’a rappelé au risque d’éveiller les soupçons de sa femme et il est retourné à Paris. La jeune fille semblait apaisée et, presque aussitôt, elle a pris l’initiative d’une nouvelle séance des jeux qui les avaient unis d’une curieuse manière pendant plusieurs mois. Mais à peine a-t-il été en son pouvoir qu’elle a réitéré l’amère litanie des plaintes et des reproches. Elle est devenue très aggressive. Elle l’a accusé, cette fois, d’être responsable de la mort de la mère et d’abuser de l’attachement de la fille. Mais c’était lui, à cet instant, qui était attaché par les poignets, les bras au-dessus de la tête. Elle l’a menacé de lui faire subir (avec un petit fouet au manche d’ivoire et aux multiples lanières qui avait fait partie de ce que le narrateur nomme l’« attirail » de Clotilde) une « punition » dont les traces sévères alerteraient sa femme. Puis elle a dû répondre à un appel téléphonique et elle a eu, tout en se préparant son cocktail préféré, une longue conversation avec une autre femme. Elle y évoquait une soirée à Deauville en compagnie d’amis communs aux diminutifs invraisemblables. Cet entracte a dû la détendre. Enfin elle a proposé un nouveau contrat : si Antoine promettait de partir avec elle pendant quelques jours, un week-end prolongé, elle lui épargnerait une situation délicate pour la survie de son couple et « tout redeviendrait entre eux trois comme avant ».
Le lecteur peut imaginer que la jeune femme espère depuis le début une transformation en liaison véritable des échanges pervers auxquels elle s’est prêtée par complaisance, et qu’elle exprime enfin cet espoir rédempteur dans son langage de condamnée. Ne s’est-elle pas adressée à Antoine comme à un père perdu et retrouvé, qui l’arracherait à l’enfer où elle se consume ? Antoine se refuse à penser que Cécilia est venue à lui comme à un sauveur, ou du moins il croit qu’il serait perdu s’il tentait de répondre à un tel appel. À aucun moment il ne dit que la malheureuse l’accuse et le menace parce qu’elle comprend qu’il ne veut pas la comprendre.
Maintenant, Antoine avoue à sa femme à quel moment tout a basculé. Nu, debout contre le miroir du cabinet ou « dressing » aux exquises tortures prodiguées par l’étrange et familière, la légère et grave, l’impérieuse et frêle Cécilia, il a compris qu’elle allait détruire le bonheur qu’il avait pu construire grâce à Claire. Et c’est alors qu’il a désiré la mort pure et simple du double de Clotilde. Tout ce qui avait disparu dans l’oubli au décès de sa première épouse a ressurgi brutalement dès qu’il s’est trouvé lui-même à la place qu’elle voulait toujours prendre dans leurs jeux érotiques. Ces souvenirs de la face cachée du lointain fantôme revenu pour le séduire et le tourmenter, il va les rapporter à Claire comme il ne l’a jamais fait de manière si détaillée, et comme ils lui sont réapparus. De nombreux épisodes auraient dû lui révéler les égarements de la jeune femme, jusqu’à « la fin du monde », du moins la fin d’un monde d’enjouement partagé et de duplicité angoissée, survenue d’un seul coup lorsqu’il a tout appris, révélation définitive mais qui semble pourtant se répéter sans cesse.

Ici intervient donc, dans la confession d’Antoine, un deuxième retour en arrière, qui fait vraiment l’effet d’une palinodie. Peu après son mariage avec Clotilde, lorsqu’il voulait s’isoler pour travailler ou devait, au contraire, retrouver des amis et des relations professionnelles pour des manifestations littéraires, déjeuners, dîners et signatures, rencontres et réceptions, voyages et brefs séjours en province ou à l’étranger, sa femme lui faisait part du désarroi profond dans lequel la plongeait ce qu’elle ressentait, à chaque fois, comme un abandon sans retour. Elle lui avouait qu’elle avait tenté de s’en consoler en se laissant entraîner, par une amie décoratrice surnommée Michou, dans un milieu dont les mœurs très libres constituaient une menace pour les unions traditionnelles et peut-être même pour l’équilibre ordinaire. Il n’avait pas tenu compte de ces plaintes grandiloquentes et de ces aveux mélodramatiques, qu’il avait réduits à un puéril chantage. Comme il s’était lié peu à peu avec son éditeur et sa famille qui le recevaient souvent à la campagne, Clotilde l’avait soupçonné de dissimuler une ou plusieurs liaisons et ses soupçons s’étaient transformés en une véritable obsession. Les crises d’une jalousie délirante étaient devenues toujours plus fréquentes et spectaculaires. De même, lorsqu’il avait découvert le penchant de la jeune femme pour l’alcool, il n’avait pas accordé de sérieuse attention à son vague projet d’entreprendre une cure, mais peu à peu la dépendance avait entraîné des comportements violents bientôt insupportables. Enfin, lorsque Clotilde lui avait confié le douloureux secret de la mort de son père, il n’avait entendu dans ses confidences qu’une nouvelle version du roman familial dont chacun d’entre nous devrait tirer parti (à défaut de pouvoir le convertir en fiction) pour mieux faire valoir son image et son nom. Mais lorsqu’elle lui avait démontré que l’affection très ambiguë du beau-père et l’indifférence presque complice de la mère n’étaient pas le produit de l’imagination perturbée de la fille, il avait perdu une grande part de son attachement pour eux et pour leur belle demeure de Dampierre. Troublé par la curieuse nature des relations entre les membres les plus proches de sa belle famille, déçu par le détachement progressif de Clotilde dans ses échanges avec les artistes et les amateurs qu’elle se devait de rencontrer, ne serait-ce que pour la vitalité de son entreprise commerciale, et surtout excédé par la violence de ses emportements, il l’avait souvent menacée de rompre. C’était elle qui l’avait rappelé et qui était venue le séduire dans sa retraite. Une fois cependant, il avait échappé pendant plusieurs semaines à leur attachement morbide en retournant aux Glycines, la maison de ses parents, où il avait toujours à sa disposition deux pièces indépendantes. Il avait eu le sentiment amer mais la fière pensée d’une première victoire et d’un nouveau départ possible, d’un pur commencement.
Et pourtant, il avait été consterné d’entendre ce que Michou lui avait appris par un désir très trouble de vérité : Clotilde avait souvent tenté de l’avertir, mais il ne voulait rien entendre. Elle lui avait dit vrai mais n’avait pas tout dit et cachait des écarts qui étaient devenus, selon ses « réguliers » (Antoine citait le mot que la délatrice éprise mais envieuse avait utilisé pour désigner à la fois le mari et les amants de Clotilde, dont évidemment Serge, le meilleur ami d’Antoine), son enfer ou sa gloire.
Toutes les infidélités que Clotilde lui avait attribuées, suppose Antoine dans sa confession, c’était elle-même qui les avait commises, dans un état second. Elle n’en était devenue consciente qu’en les projetant sur celui qu’elle soupçonnait maladivement, elle tentait même ainsi de les lui avouer, de les offrir peut-être à l’homme qu’elle préférait. Lorsqu’ils se retrouvaient, la nuit, pour perdre la réserve qu’ils gardaient au grand jour et qu’elle lui demandait toujours plus âprement de subir le rituel peu à peu codifié de ce qu’elle aimait nommer « la punition », c’était bel et bien pour les plonger tous deux dans les profondeurs où elle se perdait.
Antoine s’était alors aveuglé sur les causes du naufrage de Clotilde, il avait repris le large et elle s’était noyée. Après la mort de la jeune femme, la garde de Cécilia, sa fille, avait été confiée aux beaux-parents d’Antoine qui avaient toujours refusé de le revoir.

Antoine revient alors à son aventure avec Cécilia. Il lui a promis qu’ils réaliseraient « leur » rêve avant la fin de l’hiver. Il avait l’habitude, lorsque Claire allait voir ses parents, universitaires lyonnais, de passer un ou deux jours chez son ami Serge devenu éleveur et qui vivait seul avec son personnel, à la campagne, en Mayenne. Les deux amis s’étaient brouillés mais réconciliés lorsqu’Antoine avait compris que Serge se sentait sincèrement coupable vis-à-vis de lui.
En février, Claire était à Lyon. Antoine a feint de partir chez son vieil ami. Il a retrouvé Cécilia à Paris et ils ont aussitôt embarqué tous deux dans le 4x4 aux vitres teintées. Ils sont partis pour la côte normande. Ils n’ont même pas pris la peine de réserver une chambre, certains de trouver un petit hôtel ouvert mais peu fréquenté en cette période de l’année. C’était un voyage sentimental sur les traces de leur passé avec Clotilde, puisqu’ils avaient effectué plusieurs séjours autrefois, tous trois, lorsque Cécilia était enfant, non loin de Saint-Quiet. Antoine conduisait. Dès leur arrivée, en milieu d’après-midi, peu avant la tombée de la nuit, d’un commun accord ils ont voulu saluer la mer d’un haut lieu dont ils avaient découvert et aimé, autrefois, la splendeur sauvage. Ils ont traversé la lande avec la voiture et ils l’ont arrêtée presque sur la falaise, non loin d’une tour en ruine qui servait peut-être de phare, autrefois. Des oiseaux de mer tournoyaient en hurlant au-dessus de leurs têtes, ils se rapprochaient et ils s’éloignaient selon des trajectoires vraiment vertigineuses avant de plonger dans l’abîme. Cécilia s’est approchée du bord sans dire un mot. Les masses tourmentées venues des antipodes, poussées par les tempêtes, crachaient leurs mousses blanches, épaisses et poisseuses, sur les poings fermés du monde, immobiles, pétrifiés. Antoine se tenait à côté de la fille de la femme qu’il avait aimée et qu’il avait haïe avant de l’oublier et de la reconnaître. Cécilia était là, debout, face à la mer. Le vent fouettait son corps penché sur le passé. Antoine a fait un pas en arrière dans les ajoncs et il l’a poussée de toutes ses forces accumulées pendant les insomnies, les scènes, les attentes et très loin, dans son adolescence, « pendant des siècles de silence ». Elle a basculé dans le vide et il n’est pas tombé avec elle.
Notre existence est ainsi faite de scènes impossibles et stéréotypées. Toutefois Antoine ne s’est pas arrêté au mouvement du meurtre mille fois répété. Pour que la fin ait lieu, une mort enfin sans retour éternel, une disparition sans la moindre trace (il faisait plus sombre, il ne voyait pas nettement le corps qu’il venait de pousser dans l’oubli), il a emprunté le raidillon qui descend, par une brèche de la falaise, jusqu’aux lourds contreforts effondrés sur la plage. Il a cherché en trébuchant sur les blocs brisés, sur les touffes de varech et sur les algues marines, comme pour vérifier une hypothèse hasardeuse, le cadavre de Clotilde ressuscitée.
Antoine oublie-t-il, à ce moment, sa lectrice que nous imaginons crédule mais incrédule, effarée, terrifiée, atterrée par un tel récit fait de la main de l’homme de sa vie, à la première personne ? Il précise qu’il a eu, avant de descendre achever son atroce besogne, la présence d’esprit de prendre dans le sac de voyage que Claire lui a offert à Noël une puissante lampe torche. Il a balayé de son rayon blême la rive ravagée sans rien percevoir, sur le moment, de l’odeur de saumure, du mugissement des rafales, du grondement des vagues et des gerbes d’écume, de la proximité du gouffre enragé. Brusquement, il a reconnu le corps adolescent, allongé près d’un roc qui l’avait un instant arrêté dans sa chute avant qu’il ne glisse et tombe de nouveau sur la grève de galets. Il lui a semblé qu’il bougeait encore et il a dû trouver la pierre appropriée pour enfouir son visage sous une stèle aveugle, irrévocable. Un tel cadavre serait la preuve définitive qu’une mort véritable est possible ici-bas, il réaliserait son incarnation, il garantirait un effacement sans poudre de craie sur un tableau noir.
Antoine est remonté par l’étroit sentier le long du précipice. Hauts murs de craie dans les ténèbres. Immensité mouvante de la mer et du ciel. Il a caché le sac de voyage de Cécilia dans le sien. Il s’est changé et il a marché pendant une éternité dans le froid et dans la nuit – il s’aidait de sa carte routière et de sa lampe torche en se cachant dans des bosquets, il buvait l’alcool fort qu’elle avait emporté dans le flacon de poche gainé de galuchat – avant d’arriver dans les faubourgs d’une petite ville normande. Il connaissait l’heure du train pour Paris où il a repris sa voiture. Il a appelé Claire d’une cabine téléphonique. Lorsqu’elle est rentrée de Lyon, il lui a expliqué son état anormal par une nouvelle dispute avec Serge qui l’accusait d’un égoïsme désastreux.
En écrivant sa confession, Antoine comprend qu’il mettait alors dans la bouche de son ami des reproches qu’il s’adresse maintenant à lui-même, avec une lucidité d’autant plus douloureuse qu’elle lui semble vaine depuis sa tragique récidive.

Cette terrible révélation semble être à l’origine du troisième retour en arrière de la confession qu’Antoine écrit à son épouse. Il remonte cette fois beaucoup plus loin dans son passé, bien des années avant sa rencontre avec Clotilde à l’hôtel Drouot, devant les deux miroirs de Line Vautrin. Il faut ajouter que cet épisode change la perspective morale du récit. Il donne au crime commis par le narrateur un tout autre mobile que la destruction de ce qui menace sa vie conjugale ou que le sacrifice de ses vices invaincus (et de la jeune femme très aimante ou très passionnée qui les avait reconnus, ravivés, partagés), en hommage à la simple et saine affection de Claire.

Dans son adolescence, Antoine s’était fréquemment rebellé contre son père, homme intelligent, sensible et cultivé mais impérieux, irascible et brutal avec sa femme et son fils cadet ; c’est pourquoi, sur les conseils des psychologues consultés par ses parents, il avait été confié à un oncle maternel, hôtelier sur la côte normande. Au collège, il avait rencontré sa première amie, Caroline. Il aimait sa silhouette mince, sa longue chevelure blonde, ses yeux clairs, son goût pour les poètes symbolistes qu’elle connaissait mieux que lui, la haute et sombre maison de sa famille. Sa mère s’était suicidée lorsqu’elle avait sept ans et le drame avait évidemment marqué la petite fille. Son regard, ses gestes, sa démarche même étaient désormais empreints d’une mélancolie qui inspirait confiance à son jeune ami en exil. Dès les premières semaines il s’était adressé à elle avec passion dans des lettres toujours plus longues et plus fréquentes. Il n’avait jamais compris si son comportement avec elle tenait à la personnalité de l’élue ou à la sienne, et dans ce cas, s’il était l’effet d’une décision, elle-même issue d’une réflexion soutenue, ou s’il lui avait été dicté du dehors (un dehors introduit au plus intime de son être) par des puissances obscures, néfastes ou bénéfiques.
Pendant de longs mois d’hiver, les deux adolescents se donnaient rendez-vous dans une vieille tour en ruine, isolée sur la lande, d’où ils partaient pour de grisantes excursions sur les falaises au-dessus du fracas des flots vertigineux, le long des grèves gelées, toujours accompagnés par le vol innombrable des oiseaux de mer et provocant parfois la fuite effarouchée d’un petit animal surpris dans sa retraite. Caroline connaissait mieux que lui la faune et la flore de ce pays sauvage, mais ils découvraient ensemble des plages, des grottes, des remparts effondrés dans les brumes marines où elle ne s’était jamais aventurée. Revenus dans la tour aux oiseaux, ils y allumaient de maigres feux de bois, ils se préparaient des boissons brûlantes et dévoraient du pain d’épices ou des biscuits. Au printemps seulement, Antoine avait eu l’audace de pénétrer par effraction dans la résidence d’été d’une tante de Caroline qui vivait à Paris. Ils s’y étaient retrouvés régulièrement pour lire les ouvrages de la bibliothèque ou pour écouter la radio dans un petit salon d’un autre âge, à la chaleur de vieux radiateurs à huile. Ils aimaient visiter les greniers où Antoine avait trouvé et offert à Caroline un beau coffret d’ébène. Ils montaient fréquemment sur une curieuse terrasse aménagée dans la toiture pour y contempler la mer et les navires qui croisaient dans le lointain. En mai, ils avaient sorti d’un bâtiment des communs, et installé près des serres du jardin potager, de vieilles chaises longues où ils passaient des heures à poursuivre leurs lectures de récits de voyages ou de romans fin de siècle. Mais, progressivement, le silence s’était installé entre eux. Antoine le présentait, dans ses lettres à Caroline, comme un exercice spirituel qui devait purifier le langage commun et les vulgarités du discours amoureux. Jamais le moindre geste n’avait rapproché leurs deux corps peu à peu découverts mais intacts. Pourtant, alors que l’ascèse verbale relançait sans répit l’écriture, ses commandements et son exégèse, l’anathème n’était même pas prononcé contre les mensonges de la chair, ni la moindre interprétation proposée pour comprendre l’unique lien physique du regard porté sur la peau dénudée par accord implicite, par à-coups imprévus.
Caroline avait suivi les préceptes et les prescriptions de l’intégriste aussi prolixe dans ses courriers intimes que peu disert dans leur vie extérieure. Elle ne semblait pas souffrir des silences de son compagnon, mais son « mutisme physique » obstiné devait commencer à lui paraître oppressant. À la fin juin, il l’avait retrouvée sur la plage en costume de bain, prête à livrer à tous, en un clin d’œil, ce qu’elle ne lui avait révélé que par bribes, mois après mois, dans le clair-obscur d’une petite chambre surchauffée, poussiéreuse, toujours à distance du voyeur puéril, lui-même offert sans hâte au regard confiant de l’adolescente. On peut imaginer qu’elle attendait le terme de la singulière progression du désir avec plus d’espoir que d’appréhension. Antoine lui avait demandé par écrit de venir le retrouver à la tour abandonnée, dans sa tenue de plage sous sa robe blanche, avec toutes les lettres qu’il lui avait écrites. Elle était venue. Elle avait apporté le beau coffret d’ébène où elle serrait les lettres qu’elle avait reçues, entourées d’un ruban noir. Elle s’était dévêtue en silence. Il n’avait pas osé lui lier les poignets au-dessus de la tête, comme sa cousine avait lié les siens dans le pavillon de l’étang des Marelles, quand ils étaient enfants. Elle avait retiré son maillot elle-même et il l’avait jeté avec toutes ses lettres dans le feu préparé avant son arrivée. Puis il s’était enfui avec le coffret vide, suffocant dans la fournaise où les âmes brûlent (en principe) de prendre corps et de s’abandonner à la confusion qui apaise (un instant) le tourment éternel. Il était rentré aux Glycines sans repasser chez son oncle qui lui avait écrit, quelques semaines plus tard, que la très jeune fille qu’il avait fréquentée s’était noyée en mer, comme sa mère, dix ans plus tôt.

Ce retour en arrière peut paraître le plus scandaleux, non seulement parce qu’il manifeste une perversité maléfique qui serait la vraie cause de la vie amoureuse d’Antoine et des morts qu’elle provoque, mais aussi parce qu’il est mené avec une complaisance aussi choquante que son contenu, et surtout parce qu’il est adressé par le narrateur à une femme très aimante et très équilibrée dont la compréhension et l’indulgence ont probablement des bornes naturelles. Antoine cherche-t-il à repousser les limites de la compassion ? Ou à ébranler l’équilibre trop stable de Claire, avec l’intelligence ou l’aveuglement et surtout le cœur détraqué qui commandent ses actes les mieux intentionnés ? Insondable mystère de cet homme, plus ou moins représentatif il est vrai de notre commune condition. Insuffisance du pauvre diable qui raconte sa vie, privé de l’omniscience de tant de romanciers.

Antoine revient alors à Cécilia (si l’on peut dire). Un mois après la mort de la jeune femme, il a été convoqué au commissariat de police de Dieppe. On avait retrouvé le cadavre. Une amie de Cécilia avait rapporté aux enquêteurs qu’elle lui avait confié ses relations avec l’ancien compagnon de sa mère. Antoine a reconnu ces faits. Il a même inventé un week-end en Sologne, ne cachant que leur voyage tragique. Quelques semaines plus tard, il a de nouveau été convoqué, la police ayant retrouvé à Paris le journal de la mère de la victime et, dans le 4x4, des cheveux de son amant. Il a déclaré que le jour du crime, dont la date a été établie « scientifiquement », il était chez Serge qui pourrait témoigner de son séjour à la campagne. Il savait que son ami se ferait pardonner sa trahison en confirmant son alibi. Lors de sa troisième convocation, Antoine a eu la réponse aux questions qu’il se posait au sujet de Cécilia. Les révélations malveillantes de Michou, des siècles plus tôt, à propos de la mère, n’étaient rien à côté des turpitudes vécues par la fille dans sa misère de luxe. Cécilia faisait partie d’un réseau fiché dans les casinos de la côte normande et bien connu des services de police. Certains membres avaient même été plusieurs fois mis en examen. Il a appris surtout qu’elle avait été hospitalisée deux fois dans des cliniques spécialisées après avoir tenté de se suicider et qu’elle avait récemment confié à sa meilleure amie son intention de recommencer. On a informé Antoine qu’il ne serait vraisemblablement plus inquiété et il ne l’a plus été. Officiellement, Cécilia a mis fin à ses jours.
Dans sa lettre à sa femme, le narrateur se demande d’ailleurs si ce n’est pas la vérité vraie. Il n’a peut-être été que l’arme d’un suicide. Il en vient même à atténuer sa part de responsabilité, autrefois, dans la mort de Clotilde. Et si elle s’était tuée pour entrer dans sa vie, c’est-à-dire dans sa longue mémoire d’emmuré ? Elle, Clotilde, si physique, si sensuelle, elle lui avait écrit qu’elle était plus heureuse lorsqu’ils étaient séparés, mais demeuraient unis « par la chair de leurs pensées », que s’il était près d’elle et qu’il était distrait. Elle était plus heureuse lorsqu’elle imaginait qu’ils jouissaient par le corps d’inconnus de passage, mais en se faisant face et en se pénétrant par leurs regards aimants – sa folie, à la fin, faisait peur à Antoine –, que lorsqu’ils s’unissaient sans qu’elle puisse être sûre qu’« il n’en voyait pas d’autres ».

Antoine revoit les années qui ont suivi la disparition de Clotilde. Il s’était accusé d’avoir préféré à sa jeune femme la littérature et la brillante carrière qu’elle devait servir dans l’esprit de sa belle-mère, sinon dans le sien plus incertain ou plus ambitieux. Il s’était donc détourné de tout le milieu qu’il fréquentait à Paris avec assiduité et parfois même, à la campagne, avec amitié. Il avait repris ses études universitaires et il avait préparé, avec un directeur dont il admirait de longue date les écrits critiques très personnels, une thèse intitulée « Le narrateur fantôme » qu’il avait soutenue quelques années plus tard. Sa publication dans une collection très estimée ainsi que le soutien d’un maître influent l’avaient sans doute aidé pour son élection à un poste de maître de conférences dans la ville où vivaient ses parents et où il avait fait ses études. En quelques mots, il rappelle à Claire l’émerveillement de leur première rencontre. La fin du semestre à la faculté. La convocation pour une ennuyeuse surveillance d’examens. La double porte en haut de « l’amphi Maurois ». Et tout en bas, devant le grand tableau noir soigneusement effacé, élégante et grave, les copies à la main, une jeune collègue qu’il n’avait jamais vue. Elle n’était pas, physiquement, tout à fait le contraire de Clotilde. Mais dès leur conversation à voix basse, il sut que sa personnalité n’avait rien de commun avec celle de la disparue. Il regrette d’avoir exigé que leur mariage fût célébré dans l’intimité. Il lui est reconnaissant d’avoir voulu conserver, après la mort de sa mère, la maison des Glycines où ils ont connu un bonheur paisible pendant de nombreuses années – cette maison même où il lui écrit, à présent, dans ce qui fut le bureau de son père, son horrible confession.
S’il a tué par deux fois sans préméditation consciente, il a tué la troisième femme dans l’espoir de protéger leur couple (écrit-il maintenant). Mais depuis la mort de Cécilia, c’est une muraille ruisselante d’écume qui se dresse devant lui dans un vacarme infernal, assourdissant, chaque fois qu’il désire s’approcher de Claire pour lui dire… Mais lui dire quoi, et comment ? « J’ai mutilé la matière, j’ai creusé le trou noir qui déforme à jamais la courbure de l’espace, j’ai porté atteinte à l’intégrité de l’Être. »
Cet aveu emphatique suggère que le malheur du criminel n’est pas réductible à la psychologie. Nous hésitons pourtant à parler de culpabilité « métaphysique ». Nous préférons penser que le réel a heurté trop fort le narrateur et qu’il a perdu la raison. Pour effacer une cicatrice intime (peut-être antérieure à toute expérience), il a fait du monde une plaie béante que rien ne pourra suturer, si ce n’est son propre anéantissement. Chez un autre lecteur pourrait naître toutefois, venu de profondeurs plus troubles, un soupçon plus subtil. Antoine comprendrait que le meurtre commis ne sauve pas son couple. Même si d’énormes blocs de craie ou de granit écrasaient sa pulsion d’autrefois comme le corps aimé d’une femme fatale, ne reviendrait-elle pas sans fin pour le séparer de la claire épousée ? Tant qu’il vivra, il rechutera. Nous n’osons nous pencher davantage sur un précipice qui donne le vertige. Croit-il que sa compagne sera assez forte pour surmonter le deuil qu’il lui lègue, ou voit-il dans ce testament le moyen de transmettre une dernière fois à une proie fragile son désastreux tourment ? Il lui écrit qu’il a foi en elle, qu’elle est encore jeune et qu’elle lui restera fidèle en refaisant sa vie, plus tard, avec un autre. « C’est possible, maintenant, achève-t-il, car maintenant que tu me lis, mon amour très chéri, l’incurable est guéri, le tueur retors ne souffre plus : maintenant, je suis mort. »

Ces mots, Antoine pouvait les écrire, même sous cette forme faussement littéraire, car on a retrouvé son corps écartelé au pied de la falaise. La funeste falaise ! « La vie est ainsi faite, écrivait le narrateur (ou l’auteur, peu importe, puisque l’auteur diffère encore plus de lui-même que de ses narrateurs) de drames invraisemblables et stéréotypés. »

Comme il s’agit du premier livre de Musson, nous ne disposons pas des informations qui confirmeront peut-être, plus tard, l’hypothèse d’un récit d’inspiration autobiographique. Cela nous permettrait de voir aussi dans cette histoire une allégorie du rapport de l’écrivain et de ses modèles, dont il se nourrit comme un vulgaire vampire pour mieux animer son théâtre d’ombres. Mais cela ne nous est pas nécessaire pour apprécier un tel roman, sa composition équilibrée (un peu trop équilibrée, comme si la folie des personnages devait être compensée par la maîtrise de leur mise en scène), sa limpidité qui permet d’entrevoir les courants plus opaques des grandes profondeurs. Seul le philtre du petit flacon orné de galuchat que la Parisienne provocante offre à son visiteur puis que la dominatrice apaisée sert à son prisonnier nous semble un peu conventionnel ; mais il faut se résoudre au pouvoir des images et des réalités contre lesquelles Antoine s’est dressé trop longtemps.
À l’instar de quelques autres jeunes romanciers de sa génération, Musson semble se rattacher à des auteurs que leur qualité maintient au-dessus de la mêlée des modes, mais qui ont construit leur œuvre dans le dernier tiers du XXe siècle, tout en se tenant à l’écart de son engagement formaliste. L’exergue du roman est ainsi empruntée à un écrivain ignoré du grand public mais très exceptionnel, l’ombrageux Bruno Gay-Lussac. Son œuvre, riche de titres mais toujours plus rare dans sa forme et dans ses thèmes, toujours plus distante aussi malgré l’extrême liberté de ses aveux, est cachée par les chefs-d’œuvre de contemporains plus liés à l’élite littéraire et intellectuelle, quelle que soit leur légende, comme Louis-René des Forêts ou Pierre Klossowski. La citation choisie par Musson est extraite d’un sombre récit autodestructeur de Gay-Lussac, L’Examen de minuit. La fin de ce livre rappelle à ses lecteurs le vers célèbre d’Oscar Wilde : « Chaque homme tue ce qu’il aime. » Ajoutons à ce propos qu’un amateur de littérature anglo-saxonne et de romanesque retrouvera plutôt, dans l’intrigue policière, dans la chronique de mœurs, dans le tableau très noir soigneusement brossé, l’atmosphère délétère, l’angoisse et même l’horreur mystérieusement élégantes, tantôt glaciales, tantôt sensationnelles, des livres de Patricia Highsmith. Il retrouvera peut-être aussi l’heureuse conjonction du réalisme social et de la parabole philosophique qui l’enchantait dans les vastes fresques d’Iris Murdoch, sinon bien sûr son art du dialogue et de l’entrelacement des intrigues secondaires. Mais ce que l’on appréciera surtout dans ce roman, à travers les évocations concrètes des mondes opposés du savoir et du sexe, les tumultueuses marines romantiques et les portraits psychologiques souvent très ambigus, c’est une réflexion originale et singulière, moins désespérée peut-être qu’il n’y paraît (Jurieux a perdu toute confiance en lui, mais il se fie toujours et il se confie à Claire, son épouse, comme Sébastien Musson au lecteur que nous sommes), sur l’isolement de chacun et sur l’aveugle puissance qui ruine tout espoir d’un « pur commencement ».


Vincent Verbier est né à Limoges en 1967. Il travaille à la Chambre de commerce de la Haute-Vienne. « Dans la nuit » est sa première fiction publiée.

Photographie : Laird Cregar dans Jack l'Éventreur (The Lodger) de John Brahm (1943).