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mercredi 31 mars 2010

100. RL 45. Serge Koster, Léautaud tel qu’en moi-même

La Revue littéraire n°45, avril 2010

Serge Koster est l’auteur de nombreux essais et romans, dont les derniers ont été publiés aux Éditions Léo Scheer, collection « Melville » : Ces choses qui blessent le cœur, roman, en 2007, Le Sexe et l'Argent, abécédaire, en 2009.

Ce texte est extrait d’un livre à paraître en octobre 2010 aux Éditions Léo Scheer.

Photographie de Léautaud trouvée entre deux bouteilles.

Serge Koster

Léautaud tel qu’en moi-même

Chapitre 3. Approximatif pedigree

Qui sommes-nous, Léautaud et moi ? Le pluriel m’épargne en partie d’être submergé par « l’impudeur de parler de soi continuellement », à laquelle Stendhal réussit modérément à se soustraire en usant de pseudonymes. L’identité se définit-elle au moyen des paramètres de la généalogie et de la géographie ? Il y a quelque chose de délectable dans les facéties étymologiques. Elles font remonter l’anglicisme pedigree à l’ancien français pié de grue : avant que la grue ne désignât la putain exerçant son métier sur le trottoir délimité par ses allées et venues, l’expression renvoyait à la triple marque de sa patte, trois petits traits utilisés dans les registres officiels anglais pour établir et certifier l’appartenance à une lignée ancestrale ; cela valait pour l’homme comme pour l’animal dit de race pure. Race, vraiment ? Ce mot pourri a de quoi déclencher le rire des deux clients de cette étude : le rire strident et nationalement connu de Léautaud, le sourire crispé du scribe notoirement proche de l’anonymat qui signe ces lignes.
Quoique. À moi dont les parents paraissent venir de nulle part, l’année 2007 a fait entendre le chant des sirènes que compose l’offrande du blason identitaire. Une fondation, occupée de savoir qui est qui, m’a proposé d’acquérir par ses soins la chronique de ma famille dans son « développement historique », « patronyme séculaire », « histoire de l’héraldique » et « armoiries » à la clé. Or, je l’ai décidé une fois pour toutes : je n’ai ni arbre ni racines. Ma naissance, mes rencontres, mes livres, tout sort du « trou de mémoire » où on a précipité mes ancêtres avec l’absence desquels j’ai œuvré, tant bien que mal, pour conclure en compagnie de Paul Léautaud, qui proclamait en février 1931, neuf ans et demi avant ma naissance, ce sidérant credo : « Après le plaisir d’écrire, c’est bien ce qu’il y a de plus agréable au monde que de bouffer le cul de la femme qui plaît. » Exquis, n’est-ce pas ? Le culot de Léautaud. Un de ses atouts pour faire face à l’Histoire. Un des motifs de son annexion par quelques-uns. Tel que moi-même…

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vendredi 26 mars 2010

99. RL 45. Sibylle Grimbert, Haïssons-nous

La Revue littéraire n°45, avril 2010


Sibylle Grimbert, romancière, est l’auteur de Birth Days (Stock, 2000), Le Centre de gravité (Stock, 2002), Il n’y a pas de secret (Stock, 2004), Une absence totale d’instinct (Le Seuil, 2006) et Toute une affaire (Éditions Léo Scheer, 2009).


Illustration de Sempé.

Sibylle Grimbert

Haïssons-nous

Donc, qu’on se réjouisse : à l’instar du harcèlement moral dans l’entreprise, le harcèlement moral au sein du couple, selon une proposition de loi qui semble devoir recueillir une approbation unanime, devrait être bientôt condamné. Mais comment le prouvera-t-on ? C’est tout de même la question essentielle. Quels faits précis, tout simplement incarnés, le constitueront, sinon une matière floue, subjective, véritable pour celui-ci, relative pour celui-là ? Seule la souffrance suscitée par de tels comportements restera réelle, et tout se passe comme si la souffrance devait devenir le signe indiscutable et suffisant du délit, si bien que plus aucune infraction appuyée sur des actes n’aura désormais besoin d’être démontrée. (Si on en est là, je dois confesser que mes voisins, qui utilisent l’ascenseur pour rentrer chez eux à deux heures du matin, me font souffrir en m’empêchant de dormir. Ma souffrance, véritable, je vous prie de le croire, devrait ainsi me permettre de saisir la justice.)
Les psychologues, dont le domaine d’expertise est la souffrance et rarement la morale ou, mieux, la justice, se réjouissent de cette judiciarisation de nos comportements et de notre vie intime. Ils expliquent à satiété que le harcèlement moral est généralement la première étape d’un processus aboutissant à la violence physique. Par là, accepter l’idée d’un délit constitué avant le délit avéré ne les gêne pas une seconde, et admettre que tous les harcèlements ne se concluent pas systématiquement en coups n’éveille pas non plus leurs scrupules face à cette évidence qu’il faut enfin créer une présomption de culpabilité, entendre et appliquer l’adage dont naguère on se moquait, apparemment à tort : « qui vole un œuf vole un bœuf » ; et tant pis si le brave bœuf est toujours dans son étable. En gros, nous disent-ils d’un cœur pur empli de bonne conscience molle et mielleuse, éradiquons toutes violences de nos sociétés, et pour y parvenir voyons-la partout, cette violence, répétons tel un mantra la mièvre formule selon laquelle « les mots tuent aussi », et cessons de distinguer les agressions les unes des autres. Quelle joyeuse perspective d’avenir fleurit alors sur le sol fertile de notre désir d’être infantilisés. Quelle merveilleuse aspiration à être considérés comme impuissants, soumis à une autorité extérieure, à ses dictats, à sa définition du bien et du mal, derrière laquelle notre volonté, notre liberté, notre responsabilité s’effaceront, en même temps que la loi, la répression éventuelle s’immisceront dans nos conduites privées, nous disant d’une façon arrogante comment agir, comment nous comporter.

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lundi 22 mars 2010

98. RL 45. Serge Safran, L'Écueil de naître

La Revue littéraire n°45, avril 2010

Serge Safran est né à Bordeaux et vit à Paris. Auteur de recueils de poésie, récits de voyage, lettres et journaux intimes (L’Année Alison, ou comment survivre en amour à l’âge fatidique de 36 ans, La Musardine, 2006), d’un essai et de textes érotiques, il est également directeur littéraire aux éditions Zulma. Il a publié son premier roman, La Stagiaire, en 2008 (Éditions Léo Scheer, coll. « Melville »).

Image : Anton Van Dyck, Le temps coupe les ailes de l'amour.

Serge Safran

L’Écueil de naître

(journal, décembre 1977)

Carnet n°1

3/12/77

Il faut absolument qu’à partir d’aujourd’hui… Je n’en sais rien. Écrire. Pourquoi je me sens si seul, si malheureux, si dépourvu de toute raison de vivre ? En deçà de toutes celles que je me donne, de toutes celles que je montre. J’avais décidé de tenir un Journal. Je ne voulais plus. J’hésitais. J’hésite encore. La contrainte. Être astreint à écrire. Mais l’ennui. Mais le plaisir. La multitude de la vie multiple que je vis. Trop de choses perdues, évoquées, rêvées, ressenties. Être libre. Totalement. Ne rien devoir à personne. Sinon à moi-même. La Beauté. La Solitude. La Mort. N’importe quoi. L’amour. La vie. Les secondes qui s’écoulent. L’espoir qui me transporte. La mort qui me harcèle. Mes désirs follement désireux de vivre ce que je désire. Oui. Bon. Le métro démarre. J’ai du mal à écrire. Ma main tremble. Une habitude à prendre. Une de plus. Rimbaud. Pourquoi ? Arrêt. Je peux recommencer. Je décris. Un métis est assis à ma gauche. Lumières. Bruit des roues. Vitesse. Tremblements. Vivre comme je respire. Et écrire, par-dessus le marché. Au fond, une Noire, coiffée d’un bonnet en laine mauve. Un homme à moustaches, cheveux courts, lit debout à voix haute, la main sur le cœur. Il a des lunettes rondes. Il faut que je descende à République… Laumière. Chaleur. Bruits de pas. Il continue de lire à voix haute. Deux types s’assoient à mes côtés. Ils parlent et semblent se comprendre. Une langue qui m’est inconnue. Ah ! le claquement des portières, le bruit qui s’accroît.

Écrire donc un Journal avec pourtant la sensation (Stalingrad) que ce ne peut être tout à fait cela. J’ai tant de choses à dire, à confier. Je ne peux rester malheureux. Comme tout à l’heure. Dans les chiottes. Face au couple. À l’image du couple. Chantal avait beaucoup de douceur dans son visage, ses yeux bleus (1). Des gens montent. Je pousse mon pied, tire ma jambe (non, pas la jambe), enfin je rétablis les plis de mon jean en velours à côtes bleu marine. Dire comment je suis habillé. Je pense alors aux siècles futurs. De toute façon, je suis acculé. Évidemment, puisque je suis libre (Gare de l’Est). Ah ! la poésie. (J’en reparlerai, c’est sûr, il fallait s’y attendre.) Je porte donc le pantalon ci-dessus décrit. Je pense que je vais lire ce que je suis en train d’écrire à Babette dans quelques instants. Un col roulé en cachemire bleu marine. Il a coûté très cher à ma mère, je crois. C’est elle d’ailleurs qui a cousu aux coudes des rondelles de cuir bleu. J’ironiserais presque en disant que mon slip l’est aussi, bleu marine. Avec peut-être une petite tache de sperme séché. Il faudrait dire aussi pourquoi. J’ai peur – non, pas à vrai dire – de m’embarquer dans une telle galère. C’est sûrement le remède à cet enfer que je suis amené à traverser. Enfer est un mot bien pauvre. J’essaierai d’en changer par la suite (Richard-Lenoir). Beaucoup à dire, évocations, chansons… Par-dessus le col roulé, une chemise ample, bleu pâle, à rayures. J’aime beaucoup cette chemise chaude à col officier, bien que je n’aime pas ce dernier mot. Je l’ai achetée en présence de Cathy (2). Rue de Rennes. Pas très loin de la Fnac. Bastille ! J’ai raté ma station.

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96. RL 45. Alfred Eibel, Serge Safran ou l’autre monde ou les états et empires d’un bohème littéraire

La Revue littéraire n°45, avril 2010

Alfred Eibel

Serge Safran ou l’autre monde
ou les états et empires d’un bohème littéraire

Qu’attend le lecteur d’un journal, qu’il soit intime ou littéraire ? À cet égard le journal de Paul Léautaud participe de l’écrivain et du quotidien de cet écrivain. Il y a bien entendu le journal d’André Gide, celui de Roger Martin du Gard, celui de Valery Larbaud, un des plus roboratifs que je connaisse ; il y a celui de Julien Green, qui à ses débuts ne manque pas d’humour. Il y a le journal de Drieu La Rochelle, d’une interrogation permanente. Plus près de nous, le journal de Bernard Delvaille, sensible aux variations du ciel de Paris. Gabriel Matzneff consigne dans son journal les plaisirs de sa liberté conquise. Il y a enfin celui de Claude Michel Cluny, qui sait si bien voir. J’allais oublier Renaud Camus. Alors, va-t-on me demander que vient faire ici le journal de Serge Safran, que La Revue littéraire publiera désormais à intervalles plus ou moins réguliers ?
C’est qu’il s’agit du journal d’un inconnu, d’un poète en train de se construire, loin des milieux littéraires, des mondanités, des dîners en ville, un journal sans ronds de jambes d’un homme habitué à la gastronomie rapide.

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dimanche 21 mars 2010

95. RL 45. Éditorial

La Revue littéraire n°45, avril 2010

Intime, extime, etc.

Parmi les idées qui nous tenaient à cœur quand nous avons créé cette revue, la nécessité de donner à lire des textes libérés des diverses gangues de la théorie tenait une place d’importance. Ne pas commenter, ne pas soumettre les auteurs aux idées générales, faire confiance au lecteur, à son goût, à sa curiosité, à sa capacité de penser seul. La pensée, il y a des lieux pour ça. Un lieu pour la création, dans son état naissant et comme sauvage : voilà ce qu’il nous paraissait plus urgent d’ouvrir. Donc, pas de dossiers, pas de thèmes, pas de concepts unificateurs ; une rhapsodie de textes, réunis par le plaisir que nous les savions capables de donner, puisque nous l’avions éprouvé. Mais cela n’empêche pas certains rapprochements, souvent le fruit du hasard.

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samedi 20 mars 2010

94. RL 44. Alain Baudemont, Cent mots dire

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Extrait d'un livre à paraître en mai 2010 aux Éditions Léo Scheer, collection « M@nuscrits ».

Photographie : © Thierry Berrod.

Alain Baudemont

Cent mots dire

(extraits)

jeudi 31 juillet

Chère V, je ne la prends pas mal, votre intervention à mon égard, mais souvent, et voulez-vous bien m’excusez (je ne suis pas certain que vous m’excuserez), je ne suis pas important, pour « mon petit poème », voulez-vous bien m’excusez, en forme de discours métaphorique qui, comme vous le dites, et vous avez raison, peut apparaître farfelu pour un esprit critique pragmatique.

Je suis farfelu, pardonnez-moi, me pardonnerez-vous, il ne me reste plus qu’à me jeter à la Seine, je le ferai en mon rêve (mon ami), sous le pont Mirabeau, tant qu’à faire, où coulent les poissons pollués et qui n’ont plus d’écailles d’or. Je n’y serais pas solitaire, je vous rassure, j’y rejoindrais Paul, un vrai ami, qui un moment où noir le soleil…

Ah, le monde est parfois si cruel, qui laisse se noyer le Poète.

jeudi 31 juillet

Je dois dormir, donc je rêve. Mais, j’aime dormir. Vos réponses, chère V, cher C, cher L, me prouvent une cordiale amitié ; votre cordiale amitié, chaque un(e) me touche. Je me reconnais, quelquefois être, comment dire, un tantinet, à côté de la plaque, paranoïaque, peut-être, qui sait. Est-ce comme ça que l’on dit ? Merci à vous.

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93. RL 44. Léo Némo, L'éternité, roman

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Tout sur Léo Némo ici.

Photographie : Murène gueule jaune de l'océan Indien (© Patrick Louisy).

Léo Némo

L’éternité, roman

(chapitres 3648 à 3655)

(3648) je n’y suis pour némo

je crée & suis le personnage central de 20 000 lieues sous les mers on va me retrouver quelques années plus tard dans une île mystérieuse héros accompli calme confiance en moi énergie courage je suis le prince Dakkar d’origine hindoue fils d’un riche rajah je poursuis de ma haine tout ce qui provient d’Angleterre plus tard à Paris au soixantième chapitre du livre tout va devenir savoir spéculations intellectuelles beauté des sciences sublime mathématique ordre calme rationalité meilleur des mondes commerçant dans la doulce France & en particulier sa capitale Paris tout est possible utopie
vous aurez vu ce qu’avant vous cher Glloqloun aucun homme encore n’aura pu voir & il est un principe qui vous guide tout au long de votre existence vous ne comprenez pas comme l’écrit un de nos illustres prédécesseurs dans ses Choses vues *vous ne comprenez plus comme lui qu’on ait peur du peuple souverain le peuple c’est nous c’est avoir peur de soi-même

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jeudi 18 mars 2010

92. RL 45. BAT

Le bon à tirer du numéro 45 (en librairie le 7 avril) a été donné à midi. En voici le sommaire.

91. RL 44. Benoit Deville, Monstres d'acier

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Benoit Deville est né en 1964. Quatorze m@nuscrits et un site.

Photographie de l'auteur.

Benoit Deville

Monstres d’acier

L’ouvrier se saisit d’une clef lourde à la mâchoire en forme de f et frappa, frappa, frappa sur la tôle, les manettes et les boutons-poussoirs, faisant hurler la sirène d’alarme et s’éclairer tous les voyants rouges. Il frappa et cogna jusqu’à se laisser tomber à terre, après avoir envoyé dans l’allée A la clef lourde à la peinture écaillée. La machine se tut, débranchée par un ouvrier pendant qu’un autre se penchait sur Georges.

« Machine désastre ! Machine tempête ! »

Tels sont les mots que je me suis créés pour survivre à toi.
Toi, ma machine que je retrouve tous les matins à six heures et que je quitte à dix-huit heures.
— Eh, Georges, tu viens fumer une cigarette ?

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lundi 15 mars 2010

90. RL 45. Catherine Millot, Klossowski et les amis

La Revue littéraire n°45, avril 2010

Catherine Millot est psychanalyste et écrivain. Elle a notamment publié Nobodaddy : l’hystérie dans le siècle (Point hors ligne, 1988), La Vocation de l’écrivain (Gallimard, 1991), Gide, Genet, Mishima : intelligence de la perversion (Gallimard, 1996), Freud anti-pédagogique (Flammarion, 1997), Abîmes ordinaires (Gallimard, 2001), La Vie parfaite : Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum (Gallimard, 2006).

Photographie tirée du film d'Alain Fleischer, Pierre Klossowski : un écrivain en images (1996).

Catherine Millot

Klossowski et les amis

J’ai connu Pierre Klossowski en mai 68. C’était au début du mois, avant la nuit des barricades de la rue Soufflot. Il y avait déjà une effervescence et c’est donc sur ce fond insurrectionnel que je l’ai vu pour la première fois. L’époque était en phase avec lui, car ce soulèvement n’était pas tant celui des « masses » que celui de ceux qui se voulaient des « cas singuliers », s’insurgeant contre les normes établies.
En mai 68, l’œuvre écrite de Pierre Klossowski était à son apogée. Il était en train de terminer Nietzsche et le cercle vicieux. Il avait publié ses principaux ouvrages : Sade mon prochain, Le Baphomet, Le Bain de Diane et la trilogie des Lois de l’hospitalité, dans la collection du « Chemin » chez Gallimard, dirigée par Georges Lambrichs. C’est d’ailleurs par ce biais que je l’ai connu. Mon fiancé de l’époque participait aux déjeuners que Lambrichs organisait autour des Cahiers du Chemin, et y avait rencontré Pierre Klossowski. Nous avions été conviés à dîner chez lui. Il venait de quitter la rue du Canivet, près de la place Saint-Sulpice, pour un petit appartement dans une cité HLM de la rue de la Glacière. Le contraste entre cette cité et l’intérieur de son appartement était frappant. Meubles anciens, très sombres, le son étouffé par des rideaux et des tentures, de nombreux tableaux : on pénétrait dans un autre monde, dans son monde hérité des milieux intellectuels et artistiques de la Mitteleuropa de la première moitié du XXe siècle, entre la Pologne dont ses parents étaient issus et la France des années 20, où sa mère fut l’élève de Bonnard. Derain, Maurice Denis, Guérin étaient des amis de la famille. Pendant la Première Guerre, ils séjournèrent en Allemagne et en Suisse. Sa mère, Baladine, devint alors un des grands amours de Rilke. Après la guerre, ils revinrent à Paris, où Pierre Klossowski adolescent connut Gide, dont il devint le secrétaire en 1923. Il fut, par la suite, aussi le secrétaire de René Laforgue, psychanalyste, et c’est la princesse Marie Bonaparte, grande amie de Freud et fondatrice de la Société psychanalytique de Paris, qui l’incita à écrire sur Sade, en 1933. Dans les années 30, c’est-à-dire à 25-30 ans, il fut très proche de Roger Caillois, Denis de Rougemont, Walter Benjamin, et surtout Georges Bataille avec lequel il participa à la revue Acéphale, ainsi qu’au groupe « Le Dieu vivant ». Il reste des activités de ce groupe de fort intéressantes « minutes » d’une « discussion sur le péché », à laquelle participaient Adamov, Bataille, Blanchot, Daniélou, Gandillac, Massignon, Sartre et Merleau-Ponty. Extraordinaire rassemblement qui donne une idée de la vie intellectuelle de l’époque.

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89. RL 44. Marianne Desroziers, La disparition de la photo

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Marianne Desroziers, 31 ans, vit à Bordeaux. Elle est présente ici et .

Marianne Desroziers

La disparition de la photo

Cet homme sur la photo, attablé devant un repas de fête – Noël peut-être –, on dirait mon père à l’époque de ma naissance. Même regard rieur, mêmes cheveux châtains bouclés, même carrure athlétique contrastant avec des mains très petites et des doigts très fins, presque des mains d’enfant. En réalité, la scène se déroule cinquante ans plus tard, et il s’agit de mon fils, non de mon père. S’il n’y avait quelques détails marquant l’époque de manière irréfutable (un téléphone portable posé sur le guéridon, un lecteur de DVD à côté de la télévision, au dernier plan), j’aurais juré que c’était mon père.
Aucune date indiquée sous la photo. Je me creuse la tête : quelle année ? quelle fête ? quels invités ?
Sur la photo suivante, la femme un peu floue au foulard rouge, au fond à gauche, assise jambes croisées sur le canapé à fleurs un peu défraîchi, c’est moi. Le décor est le même que sur la photo précédente. De là à dire qu’elles ont été prises le même jour, je n’en mettrais pas ma main à couper tant le décor du salon est resté inchangé depuis des années.

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dimanche 14 mars 2010

88. RL 44. Don Lorenjy, Dégradations

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Don Lorenjy a publié, sous ce pseudonyme ou sous le nom de Laurent Gidon, deux romans, Aria des Brumes (D. L. ; Le Navire en Pleine Ville, 2008) et Djeeb le Chanceur (L. G. ; Mnémos, 2009), un recueil de nouvelles, Les Blaguàparts (D. L. ; Griffe d’Encre, 2010), et différents textes en revues (AOC, Bifrost...) et dans des anthologies (Ouvre-toi !, Griffe d’Encre, 2007, Super-Héros, Parchemins & Traverses, 2010, Mauvaise graine, La Table Ronde, 2010). On peut également lire de lui trois m@nuscrits.

Image : Nicolas Poussin, Et in Arcadia ego (1637-1638).

Don Lorenjy

Dégradations

Un jour, tu seras D n Lo e jy, ou moins encore. Ce sera déconcertant, amer, et proche de la fin aussi, mais tu ne le sauras pas. Tu te réveilleras d’une longue nuit sans rêve ni souvenir. Comme chaque matin, sans doute, mais de cela non plus tu n’auras pas conscience.
Reflété par un vestige de tain moucheté, tu chercheras à te reconnaître dans le visage fragmenté du miroir. Qui est cette personne qui te cherche du regard ? Il te faudra la sensation d’un doigt sur ta joue, corrélée à son image dans ton œil, pour que tu fasses le lien. Cette excroissance grumeleuse sur le front : est-ce toi, encore ? Tu la toucheras sans savoir. Tenteras douloureusement de l’arracher, renonceras. Ta conscience sera amputée de ses propres limites. Tu auras peur de cette forme d’absence à toi-même. Et puis tu l’oublieras. Comme tu auras peut-être oublié à quoi servent les robinets devant toi, bien qu’ils puissent encore te fournir de l’eau froide, de l’eau chaude. Cela fonctionnera encore. Autour de toi, ce qui peut se passer de toi fonctionnera. Alors pourquoi s’inquiéter ?

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samedi 13 mars 2010

87. RL 44. Anouchka Winczewska, Expresso

La Revue littéraire n°44, mars 2010

On peut lire Anouchka Winczewska ici.

Anouchka Winczewska

Expresso
roman (extrait)

J’étais assise au bar d’un petit troquet à Saint-Ouen, seule cliente d’un lieu sordide dévasté par le temps. Un gros flipper à l’angle de la salle, des murs recouverts de poussière et le sol en tomettes rouge passé où vieux papiers déchirés et mégots s’amassaient sans que personne s’en inquiète. Au fond du bar, la propriétaire, une énorme femme à la peau rougie, épluchait des patates en compagnie de deux autres personnes, visiblement des membres de sa famille, en s’adressant à eux dans une langue étrangère, du portugais sans doute. Je buvais un verre de vin rouge en regardant distraitement la télévision, disposée en hauteur au-dessus de ma tête et diffusant des vidéo-clips américains. Cela faisait une semaine que j’étais rentrée de mon expédition lilloise. Un conducteur bienveillant m’avait trouvée à l’aube, allongée au bord de la route, et m’avait conduite jusqu’à la gare. J’étais revenue avec le souvenir de cette nuit passée dans le froid qui me collait au corps, et les images imprécises de deux jours aussi irréels qu’un mauvais rêve. Dans le café où j’étais assise, un homme sortit soudain de l’arrière-boutique et ouvrit une trappe dans le sol pour descendre un escalier menant sans doute à une cave. Lorsque son corps fut en entier happé par cette bouche géante, il referma la trappe derrière lui. Je songeai que je n’avais rien à faire dans ce lieu et que je m’y étais peut-être trop attardée. Je payai ma consommation et sortit. Le soleil brillait dans le ciel, pourtant la ville était plongée dans l’ombre. Je marchai le long des immeubles de briques… Brique rouge… brique vieillie… brique oubliée… Que faisait Annabelle en ce moment ? Je pensais à elle, laissant l’écho de son prénom résonner dans mon cœur… son prénom… L’atmosphère particulière qui entourait ces quelques syllabes… C’était comme si rien n’avait changé. Un besoin irrépressible de les garder intactes semblait venir à bout de n’importe quoi. Il était pourtant hors de question que je la voie de nouveau. Dans une ruelle silencieuse, je découvris une petite maison en briques au rouge vif, aux balcons fleuris. Du linge pendait aux fenêtres et des cris d’enfants me parvenaient aux oreilles. Cette maison abritait sans doute un bonheur paisible et sans frasques, et je songeai avec nostalgie que ce bonheur-là, je n’y aurais peut-être jamais accès. Une femme d’une cinquantaine d’années en robe d’été sortit de la maison, accompagnée d’un chien. Je décidai de la suivre. Elle traversa la rue et déambula jusqu’à un petit square près duquel un manège en bois tournait doucement, distillant une musique légère et les cris de joie des enfants. Lorsque le manège s’arrêta, la femme monta s’asseoir sur un cheval de bois, et le manège se remit en route. Je regardai la femme tournoyer, un sourire serein aux lèvres et sa robe d’été dansant doucement au vent. C’était si doux et inattendu que je sentis mon cœur se réchauffer et une sérénité inconnue m’emplit tout entière. Je m’assis sur un banc près du manège, allumai une cigarette et la fumai en souriant.

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vendredi 12 mars 2010

86. RL 44. Manuel Montero, Le règlement

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Manuel Montero est peintre et écrivain. Il est né en Espagne en 1970. Tout ici ; le reste .

Dessin de l'auteur.

Manuel Montero

Le règlement
récit critique

Agacé par des remarques sur ses manques de prudence dans l’ivresse médicamenteuse, et par d’autres questions en batterie, Francesco a été méprisant envers son être aimé et il lui a carrément commandé de se taire. Nous comprenons la violence qu’elle a pu ressentir, face à un petit mâle qui prétend la gommer de la société, qui n’a presque pas de mots encourageants, qui se fout de ses projets.
Ils dînaient à La Fontaine Gaillon, et ils arrivaient d’une conférence de Luc Boltanski. Elle trouvait que le speech péchait par un jargon et une langue de bois qui le rendaient hermétique. Francesco était inspiré et il a mis en lingua franca l’exposé du dernier livre de Boltanski ; il était si enthousiasmé de pouvoir le traduire comme ça dans une langue plus imagée, plus chair à canon délicate, qu’au lieu de parler en demi-ton il poussait de vrais cris sur le chemin du métro pour expliquer Boltanski.
Francesco a été ambigu sur ce qu’il cherchait dans les autres modèles, à part elle. Il a parlé d’une recherche de l’obscénité, attribuant à cette idée des propriétés miraculeuses sur sa carrière. Il voulait persuader Virginie que la sensualité ne lui suffisait pas, qu’il trouvait la joie dans le sexe explicite. En fin de compte, il voulait briser son armure d’espoir à elle, sa pudeur, son rêve d’une carrière à côtoyer la classe politique qui la faisaient opposer les limites du convenable au travail de Francesco. Mais dans le désir ou la vocation de son métier de peintre, il y a une indépendance implicite, un refus des contraintes.

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jeudi 11 mars 2010

85. RL 44. Juline B., Lolita ne vieillit pas

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Juline B. préfère conserver son pseudonyme.

Image : Balthus, La Chambre (1954).

Juline B.

Lolita ne vieillit pas

Je la trouvais pâle. Le regard ailleurs. La peau fanée. Le temps a passé. Pourtant…
Je me souviens de ses longues jambes fuselées, légèrement arquées, comme pour accueillir un homme avec plus d’aise. La démarche habile des femmes noires, la croupe haut perchée, le cul offert à mes mains déjà ridées, bien trop ridées pour son corps menu. Sa bouche autrefois vermeille, lisse et humide, saveur pain d’épice. Les sucettes qu’elle lapait, ses yeux posés sur les miens, battement de cils, lèvres savamment entrouvertes, gonflées, ourlées, effet ventouse, pour s’abattre ensuite sur le bâtonnet, l’engloutissant au plus profond de sa cavité. Croque. De ses deux billes noires, elle semblait me supplier : « Mange-moi comme je te mange. Toute crue ! »

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mardi 9 mars 2010

84. RL 44. Jacques Saint-Jacques, Étienne-Marcel

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Nous ne savons rien sur Jacques Saint-Jacques.

Photo : David Arnaud, Le Passage (2007).

Jacques Saint-Jacques

Étienne-Marcel

C’est amusant, cette histoire d’excuses. Ségo qui demande pardon à Zapa pour Sarko, Lang qui demande pardon aux Espagnols pour Ségo, la diplomatie des bons mots, la liberté d’expression des présidents, des éditorialistes et des mères la morale, la débilité divertissante de l’Europe contemporaine : j’étais plongé dans le journal, c’est-à-dire dans le vide, pour faire passer le temps. J’ai, chaque matin, dix minutes de métro, neuf stations. Réaumur-Sébastopol/Montparnasse. Je travaille dans la tour. J’ai aussi vu le sondage sur les Parisiens qui voudraient l’abattre. J’espère qu’on me fera descendre avant.
Dix minutes à regarder les Français fatigués par leur nuit, et qui attendent déjà la suivante, à respirer leur odeur d’after-shave en écoutant les basses de leur mp3 ou leurs conversations de primates dans leurs téléphones troisième génération, je n’en pouvais plus, alors désormais j’achète le journal au kiosque devant chez Félix Potin, qui n’est plus Félix Potin, je sais, ne m’emmerdez pas, et je cesse de compter les stations. Parfois, je lève les yeux. Saint-Sulpice. Bingo. Ce matin, je venais de lire la dernière phrase d’un éditorial très marrant à propos de la dictature qui risquait de s’abattre sur la France si le gouvernement continuait à dire des méchancetés aux journalistes, j’ai regardé, on entrait à Étienne-Marcel. Merde. Le truc ne marchait plus. J’ai quand même tourné la page. Les Sri-Lankais meurent au Sri-Lanka et prennent des lacrymogènes à la gare du Nord. Je comprends qu’ils préfèrent la gare du Nord.

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dimanche 7 mars 2010

83. RL 44. Nicéphore Pétrolette, Le gang des burqas

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Co-fondateur et porte-parole du CAKE (Communauté atroce des kamikazes écrivains), groupuscule anarcho-rigolo, Nicéphore Pétrolette est un chic type (d’après ses voisins) et une ordure finie (selon la police). Auteur de vingt-cinq m@nuscrits.

Nicéphore Pétrolette

Le gang des burqas

Meaux, fin 2009. Tandis que les braves gens se préparent à acheter des cadeaux moisis pour fêter Noël en compagnie des dégénérés congénitaux de leurs familles de ploucs, de sombres complots se trament en silence à l’abri des regards indiscrets dans ce Gotham City du pauvre dont le seul nom me glace d’effroi alors que mon courage n’est plus à démontrer, étant donné que j’ai voté pour Bayrou à la présidentielle. À l’angle de l’avenue Dominique-Strauss-Kahn et de la rue du Vieux-Pervers, une personne couverte d’un voile intégral apparaît. Ayant sans doute revêtu cette modeste étoffe achetée pour une somme modique sur le Net à des fins de pureté religieuse, uniquement atteinte en France métropolitaine en protégeant entièrement son corps derrière une capote géante en toile, elle avance tranquillou parmi la foule qui la toise d’un œil mauvais. Soudain, et contre toute attente, deux autres femmes portant la burqa surgissent de l’impasse Ceaucescu et se joignent à la première. C’est maintenant trois personnes totalement voilées qui déambulent dans le centre-ville de Meaux, en direction de la mosquée – mais, surprise, elles ne font que passer devant le bâtiment et pénètrent dans une agence du Crédit Agricole, peut-être pour ouvrir un compte 100 % halal.
Il n’en est rien : à peine entrée, l’une d’elles bondit sur la table la plus proche et sort deux 357 Magnum qu’elle braque sur une employée en panique.

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samedi 6 mars 2010

82. RL 44. Françoise Rigal, Un homme

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Je commence avec cette étonnante nouvelle de Françoise Rigal la mise en ligne des textes choisis par la revue sur la plateforme M@nuscrits où, je le précise pour nos nouveaux lecteurs, chacun peut librement, sans aucune intervention de la part des Éditions Léo Scheer, déposer ses manuscrits ; sur ce principe d'édition, que nous avons nommé rétropublication, voyez ce que nous écrivions il y a un an et hier. Le logicien qui sommeille en moi frémit un peu quand il réfléchit au circuit suivi par ces textes qui, au croisement de ladite rétropublication papier et de la prépublication internet, se retrouvent avec trois vies différentes. Mais les principes doivent être aveuglément suivis, sinon ce n'est pas drôle, ni sérieux. La revue nouvelle manière publie l'intégralité de ses sommaires sur internet, allons-y donc, croissons et multiplions : ce n'est pas tous les jours qu'on peut se plaindre de voir pousser de la bonne littérature comme du chiendent.

Françoise Rigal est comédienne, traductrice et écrivain. « Un homme » est extrait du recueil Petites nouvelles cruelles.

Image : Jean Fautrier, Tête d'otage 1, 1944 (Museum of Contemporary Art, Los Angeles).

Françoise Rigal

Un homme

Ma vie a basculé. Je ne me connais plus, je ne me rêve plus, je n’existe plus. Chaque molécule de mon corps a été transmutée, extirpée, écrasée. Une créature nouvelle a pris ma place, à jamais… À jamais, j’exagère. Mon espérance de vie se compte en jours, peut-être en semaines. Je n’aurai pas le temps de mieux connaître ce nouveau moi, accouché dans l’horreur, mon double, mon frère, ma douleur.
Un contrôle dans le train. Je suis calme, impassible. J’ai essayé de m’habituer à la peur. Mes mains sont toujours moites, l’adrénaline m’inonde, mais les soldats et leurs chiens ne l’ont jamais perçue. Cette fois, il y a un problème, un défaut dans mes papiers. Je n’ai rien remarqué. Je ne suis pas un spécialiste. Je fais confiance à ceux qui me les procurent. À tort. Je sais maintenant le prix de la confiance. Il est exorbitant.

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lundi 1 mars 2010

81. RL 44. Marc-Édouard Nabe, "L'Homme qui arrêta d'écrire"

Marc-Édouard Nabe, L’Homme qui arrêta d’écrire, 696 pages, 28 euros

Pour un homme qui a, prétendait-il, arrêté d’écrire, entre les tracts révolutionnaires placardés sur les murs de Paris et ce nouveau roman à la langue ornée d’un panache, Marc-Édouard Nabe a non seulement su renouveler son style littéraire, empruntant davantage à l’oralité – « quelque chose s’est (délié) » –, mais il investit désormais de tout son corps l’espace de la fiction. Pour un écrivain qui, ainsi qu’il l’a prétendu, ne publiera plus, il vient d’éditer un livre au souffle extraordinaire (en vente directe sur son site internet marcedouardnabe.com), imprimé sur papier bouffant, de belle facture. Enfin, pour un personnage qui a cessé d’exister, Nabe est un fantôme bien vivant, voire dans une forme olympique. Après avoir organisé sa sortie de l’édition traditionnelle en 2006, Nabe revient en force et fait voler en éclats tous les poncifs de ce milieu littéraire étriqué, qu’il juge médiocre et toc. Il écrit, imprime, se publie, se vend et reconquiert le cœur des lecteurs qui prennent un plaisir fou à le lire, phrase après phrase, pensée après sentiment, réflexion après émotion.
L’Homme qui arrêta d’écrire, au-delà de la qualité de sa structure et de sa narration, est un roman où il est impossible de ne pas rire aux larmes. Je n’avais pas ressenti un tel pied de lecture, car il ne s’agit même plus de critique, depuis Portnoy’s Complaint de Philip Roth. J’avais 19 ans et j’éclatais de rire toute seule, en me serrant les côtes pour ne pas faire une crise cardiaque. Exactement comme avec le roman de Marc-Édouard Nabe. C’est aussi bon que de fumer une excellente herbe : Nabe, c’est de la White Widow ou de la New York Diesel – les deux étant aussi bonnes au goût qu’euphorisantes.

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