Au commissariat de la gare tout se passe bien. Un interrogatoire presque courtois. Ma couverture n’est pas mauvaise si on ne creuse pas trop, et les papiers peut-être pas si ratés. Les administrations font des erreurs. « Nous attendons une dernière vérification et vous pourrez bientôt reprendre votre train. » Attente qui dure. Une fiche. Une de ces fiches qui vous condamnent à l’enfer.
— Vos empreintes correspondent à celles d’un criminel recherché par nos services, un terroriste, un saboteur… On ne connaît pas son nom, mais le portrait-robot vous ressemble. C’est étrange, monsieur XXX, comment expliquez-vous cela ?
Ils ont mes empreintes. Je n’expliquerai rien. Je ne parlerai plus. Le moment redouté est arrivé. Je ne suis qu’une boule de terreur. Depuis des mois je me prépare, j’imagine, j’élabore une tactique, des stratégies pour tenir, je fais des exercices… Quelle dérision ! Tu me connais. Je ne suis pas un combattant, je suis un intellectuel, je suis un faible, je suis un homme.
Dans le sous-sol bétonné de la caserne, debout, nu, les yeux bandés, mains derrière le dos, menotté, face à l’officier impassible et glacé, j’essaye de me concentrer, de contrôler mon souffle. Ne pas trembler, ne pas se laisser submerger par la panique, l’atroce humiliation.
Une question.
— Ton nom.
Pas de réponse. Les coups commencent à pleuvoir. On ne m’a jamais battu. Ni mon père, ni ma mère. Perdu dans les livres, je n’ai pas participé aux bagarres des cours d’école. Je réalise que je n’ai connu que la douceur. Je suis désarmé par cette sensation de destruction méthodique. Sous les poings d’acier des hommes, je m’écroule, on me relève. Une question.
— Ton nom.
Pas de réponse. Les coups. Je m’écroule. On me relève. Quelque chose se déchire en moi. Au sol, sous les talons des bottes, je gémis, je couine comme un chiot blessé. Innocent qui ne sait rien du chemin à parcourir et qui vide ses réserves de douleur sans savoir qu’elles sont inépuisables.
Pas de réponse.
Je découvre la cravache et ses entailles, chauffées à blanc. Suspendu au plafond, les épaules disloquées, je me tords pour échapper à l’étreinte des chaînes. Je suis perdu dans le noir, sans repère ; la cravache me cueille où elle veut, quand elle veut, me balançant à droite, à gauche, à son gré. Je tourbillonne sur moi-même, avalé par une spirale de flammes, bavant, les yeux fous. Ils me font hurler ou gémir à leur guise, ce sont des professionnels. Quand ils s’arrêtent pour souffler, je pends inerte, évanoui. Le jet d’eau glacé ne calme pas les brûlures du fouet. Il pénètre mon nez, ma bouche. Je suffoque, j’étouffe, je reviens du néant. Ils peuvent recommencer à me battre. Maintenant je tremble de froid.
Le temps passe, immobile. Je m’écrase sur le sol si on me lâche, je marche à quatre pattes si on me pousse à coups de pied, je relève la tête si on me saisit aux cheveux. Monstrueuse marionnette pathétique qui ne fait rire personne. Je ne parle pas. Je ne parle pas mais j’éructe, je crie. Je ne veux pas entendre les questions pour ne pas savoir les réponses. Ma mémoire est une page blanche, j’ai tout effacé. Comment pourrais-je parler ? Je ne connais plus de mot.
Après un évanouissement plus long que les autres, on me projette, menottes au dos, sur le sol d’une cellule proche. La peau écorchée par le béton, je gis, inerte, recroquevillé, haletant. Les secondes, les minutes, les heures immuables s’écoulent, sans repère. Chaque pas dans le couloir me fait frémir de terreur. Je donnerais père et mère pour qu’on m’oublie dans ce cocon de douleur. La pause est pire que le supplice. Ma tête éclate de doutes, les incertitudes me torturent, ma volonté se morcelle.
Comment ne pas céder ? Comment accepter de retourner là-bas ? Les questions, la honte, les coups, l’eau glacée… C’est impossible, je vais me réveiller de ce cauchemar. Je rampe millimètre après millimètre vers le coin le plus éloigné de la porte. Effort démesuré et dérisoire pour échapper à l’inéluctable. Dans mon dos, les menottes cisaillent mes poignets tuméfiés. Je ne sens plus mes mains. Le ventre et les genoux à vif sur le béton brut. Au fil des heures les plaies s’enflamment et me donnent la fièvre. Nu dans cette cave glacée, couvert d’urine, de sueur, de sang, je brûle, je tremble, dévoré par la soif. La porte s’ouvre, bruit de tonnerre dans mon délire. Ils viennent me chercher. Non, non, pitié, maman… Un enfant hurle dans ma tête. On me saisit brutalement par les bras, on me traîne au-dehors. Je crie de douleur. Je réussis à ne pas pleurer et à ne pas supplier. Je découvre ce qu’est le courage.
À genoux dans un couloir, j’attends l’interrogatoire. De l’eau ? Je tète la bouteille, je lape, je me gorge d’eau, on me l’arrache. Il est temps de retourner aux choses sérieuses. Est-ce que j’ai réfléchi ?
Je croyais que les coups avaient fait vibrer tous les replis de mon corps. Quelle naïveté ! Ils n’ont fait que l’effleurer, l’envelopper. Les électrodes, elles, pénètrent tous les orifices : nez, bouche, oreilles, anus, urètre. Quand l’électricité me traverse, chaque terminaison nerveuse se tétanise. Les plus infimes particules de chair s’atomisent au fond de mon être. Je découvre les ressources inépuisables du système nerveux, les variations infinies de la souffrance. Les spasmes m’arrachent du sommier métallique où je suis écartelé. Interminables hurlements silencieux. Je baigne dans mes excréments. Je vomis. Je pue. Je les dégoûte.
On me ramène en cellule. Avant de m’enfermer on me lave au jet, plaqué contre le mur. Une bête, un morceau de viande.
De nouveau, la solitude, le froid, la douleur, le délire. Je plane dans un mal-être confortable procuré par la fièvre. Fièvre, je te bénis. Plus d’angoisse, plus de questions. Les hallucinations apaisent ma détresse. Le pique-nique en canot, ce jour de juin, où nous avons fait l’amour sous un tilleul. Je sens l’odeur de la rivière et ton parfum de foin coupé. Ma mère avec son doux sourire dans sa robe blanche tachée de chocolat qui me tend les bras dans le jardin, l’été. Le soleil irradie, ses rayons réchauffent ma peau sanguinolente. Je sens l’air tiède qui me caresse. Je me love dans cette chaleur, oubliant les menottes dans le dos, les plaies purulentes et le sol de béton glacé.
Mes cheveux se dressent sur ma tête. On est entré dans la cellule. Ils sont quatre au moins, je le sens. Des mains me saisissent, me redressent à genoux, courbent mon corps vers le sol et me maintiennent. Les uns après les autres, ils s’agenouillent et me pénètrent sans un mot. Ils forcent ma chair torturée sans passion, comme on soulage une envie de pisser. Je perds la raison. Non, pas ça. Ce n’est pas possible. Ils n’ont pas le droit. Leurs sexes sont des armes qui punissent et m’arrachent des gémissements malgré les lèvres mordues au sang. Satisfaits, repus, ils me lâchent. Je m’écroule, pantelant.
Seul, dévasté, je hoquète, je pleure comme un nourrisson. C’est fini ! Cette fois je n’en peux plus. Mon intégrité s’effrite inexorablement. Comment fait ce corps pour continuer de ressentir, de fonctionner ? Où est l’interrupteur ? Qu’est-ce qui peut m’empêcher de l’éteindre comme on souffle une chandelle ? Je m’évanouis. Quand je me réveille, le visage baigné de larmes, pas un bruit alentour, pas un cri, c’est peut-être la nuit.
Que sont devenus mes camarades ? Je n’étais pas au rendez-vous. Ils ont dû appliquer les consignes. Je n’ai pas parlé. J’ai gagné du temps. Le mutisme obstiné, seule arme qui me reste. Si je dis un seul mot, réponds à une question, la bonde sera ouverte. Je ne pourrai plus m’arrêter. Je leur donnerai tout. Les noms, les lieux, les dates. Je suis le seul qui connaisse tous les cloisonnements, tous les organigrammes. Et puis après je leur donnerai la douceur de ta peau, le goût de ton ventre, le sourire de notre enfant, la beauté de ma sœur, je leur dirai les espoirs de ma jeunesse, mes déceptions, mes reniements… Jamais.
Cette fois on me nourrit. Comme un chien, la gamelle par terre. Je ne peux pas manger seul. Alors ils me gavent. Je n’ai pas le droit de mourir. Les jours succèdent aux jours. Peut-être les semaines. Je n’ai plus revu le ciel, je survis dans un tombeau. Je commence à connaître leurs habitudes. S’ils me lavent à grande eau avant de me jeter dans la cellule, ils reviendront me violer. Sinon je garderai sur moi les sanies des tortures. Cette attente impuissante est pire que tout. Je ne peux profiter d’une seconde de repos, obsédé par leur retour. Secoué d’une toux sèche, déchirante, je gis à terre sans espoir. Je ne sais plus qui je suis. Ils continuent leur travail méthodique, mais bientôt n’ouvriront plus qu’une coquille vide.
Je ne peux pas poser les pieds par terre, le fer rouge les a ravagés. On me traîne comme un sac, on tâche de me faire tenir sur une chaise ou on me plaque sur une table. Mon sexe, source de tant de joie, est leur meilleur allié. Ils le font bander à l’électricité, se rétracter à l’eau glacée, ils le flagellent, le brûlent, le corrigent, le manipulent en plaisantant, pour m’humilier. Ce morceau de chair devient l’épicentre de mes tourments. Un jour, tandis que l’un d’eux le cravache, un spasme me secoue qui ressemble au plaisir et un sourire idiot s’étale sur ma face. Ils sont furieux. Heureuse-ment, s’ils varient souvent les plaisirs et si leur palette est étendue, je suis si affaibli que je leur échappe de plus en plus longtemps.
Aujourd’hui mon cœur s’est arrêté. Ce corps épuisé a accepté de céder. Cette machine à produire de la douleur a dépassé la dose. Merci mon Dieu. Je m’enfonce dans la spirale du néant. Pourtant, mon esprit se débat, je suis retenu par le sol, je suis enfermé dans la pièce, je plane au-dessus de tout. Je vois avec un étonnement détaché cet homme au visage détruit, aux dents brisées, aux doigts sans ongles recroquevillés comme des serres sanglantes, couvert de plaies. C’est moi, cette chose que l’on s’acharne à ramener à la vie ? C’est moi, ça, cette dépouille désarticulée, cette épave brisée ?
Je n’ai jamais fait très attention à mon corps. Il m’a toujours servi sans se plaindre et je ne lui en demandais pas plus. Quand il te faisait l’amour, qu’il favorisait ma jouissance, c’était un ami, s’il tombait malade, je le combattais, je surveillais vaguement ses dérives pour qu’il puisse fonctionner longtemps. Je découvre ce qu’il a subi et je lui en veux d’avoir été si résistant. Enfin je suis aspiré dans un trou noir sans fond.
Plus de bandeau. Mes paupières clignent sous des néons éblouissants. Un éclair irradie dans ma tête, des images d’horreur jaillissent. Je me souviens. Je referme les yeux. Paniqué, saturé de sensations inhabituelles, mon cerveau tente d’en faire l’inventaire. Je sens de la chaleur, je sens des pansements collés à mes poils, je sens des draps et des vêtements sur ma peau, je sens une odeur écœurante de désinfectant et de tabac, je sens une présence dans la pièce, je sens la chaîne qui me retient aux montants du lit. Non, ce n’est pas possible. Non ! La mort m’a trahi, mon corps m’a trahi. Je suis vivant.
Ils savent déjà que j’ai repris conscience. L’odeur de tabac se rapproche de mon visage. On appelle un médecin. Paupières closes, j’agite ma tête sur l’oreiller. Je ne veux rien voir, je ne veux rien entendre.
Demain ils viennent me reprendre. Toute une nuit de calme, de chaleur, des vêtements propres, un matelas épais, lavé, rasé. Je m’affole. Au secours. Ne me laissez pas ici. Emportez-moi tout de suite. Torturez-moi encore, mais ne me laissez pas ici. Je ne pourrai plus tenir, je ne pourrai plus combattre, je ne pourrai plus résister. Je veux mourir. Je gémis, je m’agite, je me tords dans la caresse des draps. Un effluve de parfum. Une main de femme sur mon front. Les larmes jaillissent de mes yeux sans que je puisse les retenir. Elle m’injecte un somnifère.
Ils m’ont laissé mon pyjama et maintenant il y a un médecin qui assiste aux séances. Je sens son stéthoscope sur ma poitrine qui observe l’effet des tortures. Il prend mon pouls, ma tension, m’injecte des produits quand mon cœur faiblit. Il a même soigné ma toux à coups d’antibiotiques.
— Trop fort. Vous pouvez y aller. Une heure de pause. On reprend…
Quelle étrange vocation. Faire survivre pour faire souffrir. Comment fait cet homme pour se regarder dans la glace ? Je garde encore les menottes jour et nuit. Mais sur ses conseils on m’a enchaîné devant. C’est la plus belle chose qui me soit jamais arrivée. Je peux tenir ma gamelle, je peux me traîner à quatre pattes jusqu’au seau dans la cellule et pisser dedans, je peux tenter de me protéger le visage, le ventre ou le sexe, je peux amortir les chutes. Même si cela ne sert à rien, cela donne l’illusion d’être moins impuissant. Ils me battent encore souvent mais utilisent aussi des drogues. Certaines m’engloutissent dans des cauchemars sans nom et je dois affronter mes pires épouvantes. D’autres me transforment en bête hurlante, certaines me font planer et m’évader loin de moi-même.
Comme les interrogatoires continuent, je n’ai pas dû leur livrer mes secrets. Mais le temps passe. Depuis ce que j’appelle ma dématérialisation, je m’abstrais de mon corps plus facilement. Je me dissocie, je me scinde, j’isole la douleur dans un coin reculé. Je suis devenu le témoin de moi-même et je crois qu’ils s’en rendent compte. S’ils ne peuvent plus m’atteindre, je ne sers à rien et mon heure approche.
Je ne pense pas qu’ils feront mon procès. On ne juge pas un homme sans nom. Le régime n’aime que les opposants présentables. Ceux qui avouent, qui se repentent, qui demandent pardon. Bientôt, on m’enfouira dans une fosse anonyme. Alors, pour la première fois, mon amour, je m’accorde la faiblesse, le bonheur, le réconfort de penser à toi, de te rejoindre, de te raconter ce qu’on m’a fait, ce que je suis devenu.
Un homme.