83. RL 44. Nicéphore Pétrolette, Le gang des burqas
Par La rédaction, le dimanche 7 mars 2010 | Textes/Archives :: #83 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
Co-fondateur et porte-parole du CAKE (Communauté atroce des kamikazes écrivains), groupuscule anarcho-rigolo, Nicéphore Pétrolette est un chic type (d’après ses voisins) et une ordure finie (selon la police). Auteur de vingt-cinq m@nuscrits.
Nicéphore Pétrolette
Le gang des burqas
Meaux, fin 2009. Tandis que les braves gens se préparent à acheter des cadeaux moisis pour fêter Noël en compagnie des dégénérés congénitaux de leurs familles de ploucs, de sombres complots se trament en silence à l’abri des regards indiscrets dans ce Gotham City du pauvre dont le seul nom me glace d’effroi alors que mon courage n’est plus à démontrer, étant donné que j’ai voté pour Bayrou à la présidentielle. À l’angle de l’avenue Dominique-Strauss-Kahn et de la rue du Vieux-Pervers, une personne couverte d’un voile intégral apparaît. Ayant sans doute revêtu cette modeste étoffe achetée pour une somme modique sur le Net à des fins de pureté religieuse, uniquement atteinte en France métropolitaine en protégeant entièrement son corps derrière une capote géante en toile, elle avance tranquillou parmi la foule qui la toise d’un œil mauvais. Soudain, et contre toute attente, deux autres femmes portant la burqa surgissent de l’impasse Ceaucescu et se joignent à la première. C’est maintenant trois personnes totalement voilées qui déambulent dans le centre-ville de Meaux, en direction de la mosquée – mais, surprise, elles ne font que passer devant le bâtiment et pénètrent dans une agence du Crédit Agricole, peut-être pour ouvrir un compte 100 % halal.
Il n’en est rien : à peine entrée, l’une d’elles bondit sur la table la plus proche et sort deux 357 Magnum qu’elle braque sur une employée en panique.
— Ceci est un putain de hold-up ! dit d’une voix forte l’homme voilé et armé.
— Tout le monde à terre ! renchérit « le deuxième homme à la burqa », ainsi que l’appellerait le lendemain La Gazette de Meaux, en attrapant le fusil à pompe caché sous son tchador.
— Faites pas les mariols et tout se passera bien, conclut le troisième, qui se saisit pourtant de manière peu rassurante du bazooka dissimulé jusque-là.
En moins de cinq minutes, les employés remplirent les sacs que leur avait balancés le premier braqueur voilé, qui se chargeait de faire régner l’ordre dans la banque alors que le deuxième montait la garde et que le troisième cognait le directeur pour qu’il lui ouvre le coffre, ce qu’il fit tout en étant terrassé par une violente crise de hoquet.
— C’est bon, on s’arrache, dit le chef en planquant sous son voile ses armes et un sac, ainsi que le firent les deux autres.
Dès que les trois cambrioleurs furent sortis de l’agence, Jeannine Calfouète, qui travaillait là depuis vingt-deux ans pour une misère, sans augmentation ni journée d’absence malgré deux AVC consécutifs à une écoute intensive des albums insoutenables de Michel Sardou, donna l’alerte. Quand les flics arrivèrent, ils furent bien emmerdés : les croyants de la mosquée adjacente venaient de terminer leur prière, et près d’une dizaine de femmes intégralement voilées se trouvaient dans la rue. Les contrôles intempestifs, plaquages au sol, coups de matraque, tabassage, passage de menottes et autres mesures disciplinaires préventives se révélèrent caducs ; les braqueurs, à cent mètres de là, étaient montés dans une Mercedes conduite par Rachida Hersouf, une gamine de treize ans, faisant plus que son âge, qui l’avait volée elle-même.
— Allez, roule ma poule ! dit Bébert la Civette, le chef du gang assis côté passager, en enlevant sa burqa.
— Ok, boss. Accrochez vos ceintures, bande d’enfoirés ! dit-elle en mettant les gaz.
À l’arrière, Armand dit le Toubib et Freddy le Basque enlevèrent eux aussi leur tenue de camouflage.
— C’était bien nécessaire, le bazooka ? demanda le vieil Armand, soixante piges au compteur.
— Faudrait savoir, on braque des banques ou on va aux champignons ? se justifia Freddy en sortant de sa poche son béret basque, qui lui avait tant manqué.
Cette attaque spectaculaire, prélude aux événements à peine croyables qui suivirent en l’espace de trois ou quatre mois dont il sera question par la suite, occupa deux minutes trente dans la plupart des journaux nationaux le soir même :
« Et maintenant, passons de la toile au voile, dit David Pujadas – expert en transition, qui venait de présenter un passionnant reportage sur les plus belles toiles cirées à foutre sur sa table pour le réveillon –, en nous intéressant au braquage à main armée tout à fait atypique qui a eu lieu cette après-midi à Meaux et qui risque de faire couler beaucoup d’encre. Les braqueurs étaient en effet vêtus de burqas. La piste terroriste semble privilégiée par la police. À Meaux, Églantine Piécarret, Marcel Duchamp et Jean-Étienne Lapisse. »
Les agissements des malfrats, à l’intérieur et à l’extérieur de la banque, avaient été filmés par les caméras de surveillance, mais pas leur fuite – Rachida ayant pris soin de garer la merco à l’écart. Clients et employés traumatisés soulignaient l’agressivité des braqueurs, la pauvreté de leur vocabulaire et leur air belliqueux, bien que voilés, ce que Jeannine Calfouète résuma en une phrase : « On voyait que leurs yeux, mais ils avaient l’air bien méchants quand même. » Les témoignages divergeaient : s’agissait-il d’hommes ? de femmes prenant des hormones ? de transsexuels ? d’Arabo-bamboulas intégristes de Maghrébie islamique ? Nul ne savait, et les forces de police demeuraient perplexes : interrogé par l’envoyé spécial de France 2, Jean-Étienne Lapisse, le commissaire Adémar Buchette n’en menait pas large. Dans le doute, il avait ordonné une perquisition de la mosquée et réservait ses conclusions pour plus tard, afin de laisser l’enquête suivre son cours, une fois qu’il aurait un peu plus de billes et moins mal aux gencives (son dentiste était le neveu du docteur Delajoux).
Depuis leur planque en banlieue de Meaux dans un hôtel miteux fréquenté par tellement de prostituées bosniaques qu’on chopait une MST à tous les coups dans n’importe quel plumard si on n’amenait pas ses propres draps, les quatre dangereux auteurs de ce coup de main audacieux se les frottaient, les mains : tout avait marché comme sur des roulettes à la grande joie de leur chef, Bébert la Civette. Fiché au grand banditisme, activement recherché par toutes les polices de l’espace Schengen et passé maître dans l’art de la dissimulation après des années de cavale, Bébert devait son surnom à l’extrême soin pris dans sa toilette corporelle et à son usage excessif de parfum. C’était son compère depuis dix ans, Armand dit le Toubib, ancien vétérinaire et zoologue amateur reconverti dans le cambriolage depuis la mort de sa femme et assistante, saignée à mort par une tortue du Mozambique pourtant sous anesthésie générale, qui l’avait affublé de ce sobriquet, en référence à l’odeur de musc dégagée par la civette.
La bande avait été complétée quelques années plus tard par Freddy le Basque, braqueur multirécidiviste adepte de l’armement lourd, qui portait un béret en permanence alors qu’il était juif et venait du Jura, et depuis six mois par la jeune Rachida, une gamine des rues spécialisée dans le vol de voitures, qui jurait comme un charretier. Elle avait grandi à la dure dans les venelles froides de Melun, volant pour se nourrir et se procurer le plus de jeux possible pour sa PSP (volée elle aussi) ; elle s’était enrichie à l’âge de douze ans en montant son propre réseau de proxénétisme zoophile en région parisienne, se chargeant de trouver des bêtes de race d’un fort beau gabarit pour les amateurs, ô combien nombreux, de petits plaisirs animaliers. Traquée par la faction hardcore de la SPA, elle avait décidé de quitter Melun pour Meaux et de revendre des bagnoles de marque piquées les clefs sur le contact pendant que leurs propriétaires abrutis allaient acheter le pain.
La veille, Bébert avait dû user de subterfuges psychologiques pour convaincre ses affidés ; il leur avait brillamment exposé son projet de braquage de banque en burqa pour passer incognito, ce qui avait déclenché le courroux d’Armand.
— Écoute, Bébert, tu sais que je t’ai à la bonne, mais on peut pas faire n’importe quoi : avec les animaux, le cambriolage c’est toute ma vie, braquer des banques c’est plus qu’une profession, c’est un art de vivre.
— Et alors, Toubib ? Tu crois m’apprendre le « Mesrine way of life » peut-être ? Ton problème, mon vieux, c’est que t’es trop dans le politiquement correct à la Anne Roumanoff. Faut prendre des risques, des fois.
— Ouais, mais bon, là c’est la religion quand même, intervint Freddy le Basque. J’ai pas envie qu’on ait des problèmes.
— Mais vous avez peur de tout, ma parole ! s’énerva Bébert. Vous avez la trouille, c’est tout, vous êtes dans l’autocensure permanente, ben moi non, désolé ! Vous êtes comme tous ces connards qui disent du mal d’Hitler !
— Pardon ?! fit le Basque. T’as viré néo-nazi ?
— Mais non, c’est pas la question, mais c’est juste que c’était pas une si grosse ordure que ça, Hitler, en cherchant bien j’suis sûr qu’on peut lui trouver des aspects positifs.
— Du genre ?
— Ben déjà c’était un type très propre sur lui, soigneux de sa personne, la preuve, sa moustache était toujours impeccable, c’est pas comme celle de Noël Mamère, on dirait un hippie. Et il était tiré à quatre épingles, Hitler, habillé comme un prince, jamais dans le vulgaire, même en privé. Moi, y a deux ans, j’ai dû me mettre au vert, ben juste à côté de ma planque y avait la maison de campagne de Benjamin Castaldi, j’peux vous dire que, dès qu’il faisait un barbecue chez lui, c’était tongs de beauf, pantacourt et chemisette de péquenaud, avec Hitler ça aurait eu une autre gueule, même pour un barbecue il aurait fait péter le nœud pap’.
— Et des barbecues, il en faisait pas mal, Hitler, commenta le vieil Armand.
— C’est bien simple, s’emporta Bébert, si j’avais un fils, je l’appellerais Hitler !
— Et si t’avais une fille ?
— Je l’appellerais Lorie.
— Quel rapport ?
— J’sais pas, j’trouve ça joli.
— Bon, on se la fait cette banque, tas de branquignols ? proposa Rachida qui avait besoin de cash pour payer sa future augmentation mammaire.
Le soir, aux infos, Jean-François Copé en personne apprit ce qui s’était passé dans la ville glauque dont il était le maire, malheureusement pour elle. Il eut alors une idée brillante : prendre prétexte de ce fait divers sans intérêt pour soumettre un projet de loi visant à interdire le port de la burqa. De prime abord, d’aucuns auraient pu dire de J.-F. C. qu’il était stupide, inculte et arrogant, con comme un bidet bouché, plus bas de plafond que la dernière des taches à la manque, et qu’il n’était au fond qu’un tocard merdeux, une lamentable savate glaireuse ou un escroc bien dégueulasse doublé d’un enfoiré notoire : c’eût été aller bien vite en besogne, car Jean-François Copé n’était en réalité qu’un homme politique comme les autres, médiocre et pleutre la plupart du temps, mielleux et opportuniste quelquefois, qui voyait dans cette histoire de burqa une chance inespérée de se la jouer « à la Sarko », c’est-à-dire d’ouvrir sa gueule sur le terrain de l’immigration pour compter sur les voix de l’extrême droite lors des prochaines élections.
— J’vais soumettre un projet de loi pour interdire le port de la burqa, dit-il le lendemain matin à l’auteur de ses discours, mentor, bras droit, assistant et partenaire sexuel occasionnel, Henri-Didier de la Chagousse, homme respectable et distingué issu, comme Philippe Risoli, de la haute noblesse bretonne.
— Vous êtes sûr de votre stratégie ? demanda Henri-Didier. Ça surfe pas mal sur les conneries de Besson, l’identité nationale rance, la haine de l’islam, la peur des musulmans qui envahissent le territoire, tout ça… Puis faire une loi pour un millier de pauvres cinglées qui s’habillent avec un dessus de lit, j’vois pas bien l’intérêt. Ça me paraît un peu… nauséabond.
— Et alors ? s’enquit Copé. C’est voulu, les Français sont coprophiles de nature, ils adorent la merde, la preuve, ils écoutent du Bénabar, vont aux spectacles d’Arthur et ont voté pour Sarkozy !
— Effectivement, ça paraît concluant.
— Ben voilà, c’est ce que je dis. Faisons dans le nauséabond et c’est l’autoroute pour Matignon, dit Copé fier de sa rime en « on ».
— Mieux : donnons dans la nausée et en route pour l’Élysée, renchérit Henri-Didier, tout content de sa réplique comme Laurent Ruquier après un jeu de mots pathétique.
Dans la journée, Copé trouva le moyen de donner une interview à BFM TV, dans laquelle il confirma ses intentions en se posant en valeureux défenseur de la liberté de la femme, de la laïcité positive et des valeurs de notre beau pays qui était si bien avant d’être assailli par des hordes de musulmans barbus et de musulmanes voilées assoiffés de sang de mouton. La presse s’engouffra dans la brèche ; on l’invita au « Grand Journal » de Michel Denisot, toujours aussi mou du genou, qui lui cira les pompes de manière presque obscène pendant une demi-heure entre deux questions idiotes d’Ariane Massenet. Et Yves Calvi, toujours à l’affût d’une polémique stérile, décida d’organiser un grand débat François Hollande/Jean-François Copé sur la question en deuxième partie de soirée sur France 2, parce qu’il lui fallait bien un contradicteur et que Hollande prenait vraiment pas cher (on pouvait même le payer en beaujolais et en andouillettes).
Après trois reportages insipides, la discussion partit sur les chapeaux de roues grâce aux quelques verres de mousseux que l’un et l’autre s’étaient envoyés dans le cornet en loges.
— De quoi parle-t-on exactement ? attaqua Copé, bien décidé à enflammer les sens de la ménagère raciste de moins de cinquante ans. De musulmans ? De braqueurs de banque ? De femmes qui portent la burqa ? D’intégristes ? De braqueurs de banque intégristes portant la burqa ou de femmes musulmanes braquant des banques, avec ou sans burqa ?
— Je ne suis pas sûr de vous suivre, dit Yves Calvi.
— Moi non plus, fit François Hollande en fronçant les sourcils.
— Attendez, c’est très simple, je voudrais parler très clairement pour que tous les Français nous comprennent bien, faut être hyper-concret sur un sujet aussi important qui touche aux fondements mêmes de notre démocratie : est-ce que la République peut accepter ça, oui ou non, quand même, à la fin ?
— Accepter quoi ? demanda Hollande. Vous parlez de quoi au juste ?
— Du port de la burqa en zone pavillonnaire, voilà de quoi je parle ! s’énerva Copé. C’est ça la France qu’on aime, se mettre un couvre-chef qui vous arrive jusqu’aux souliers pour faire son intéressant ? Il y a dissimulation manifeste de son identité et menace pour les valeurs de notre pays, ce braquage qui a eu lieu dans ma ville, à Meaux, en est la triste preuve. Et je ne fais pas d’amalgame avec la religion, je tiens à le dire, la burqa n’est pas une prescription religieuse, c’est le fruit vicieux et empoisonné d’extrémistes fous qui testent la République.
— Ne craignez-vous pas de stigmatiser une communauté en tenant de tels propos ? tenta le présentateur pour essayer de le coincer.
— Cela n’a rien à voir avec l’islam ni avec l’immigration, Yves Calvi, puisque ces femmes sont françaises pour toutes ou partie dans leur majorité.
— Je ne vous suis toujours pas, dit François Hollande.
— Ah ben ça c’est sûr, gros comme vous êtes, vous êtes pas près de suivre qui que ce soit, vous ressemblez à un énorme rollmops mou ! glapit Copé.
— Au nom de la France, retirez ces paroles ! réclama François Hollande.
— Certainement pas, je serai hyper-clair là-dessus !
— Retirez le mot « rollmops » ou je quitte ce plateau ! menaça le socialiste excédé.
— Messieurs, du calme ! intervint le pauvre Calvi qui en perdait ses derniers cheveux.
Le débat gagna vite toute la France et deux questions restèrent en suspens : devait-on interdire la burqa au plus vite et, plus grave, François Hollande ressemblait-il vraiment à un rollmops alors qu’il était suivi par deux diététiciens ? Personne n’avait de réponse concluante, mais tout le monde avait un avis : suite aux commentaires fougueux de l’un et aux éditos intrépides de l’autre, Alain Duhamel manqua d’en venir aux mains avec Christophe Barbier (et son écharpe rouge portée en permanence dans un revival eighties de François Mitterrand) en pleine rue Marcel-Cerdan. L’excitation était à son comble autour de l’épineuse question de la burqa ; la controverse qui s’ensuivit, d’articles de presse en gloses lapidaires sur Twitter, fut animée de fructueuses réflexions et d’arguties subtiles avancées avec tact, qui amenèrent Éric Zemmour à qualifier les musulmans de « trous du cul » un samedi soir à une heure de grande écoute.
Alors qu’on était vachement bien avancés, fin janvier, le gang de Bébert, qui s’était fait discret dans l’intervalle, décida qu’il était temps de revenir aux affaires, d’autant que la police avait fait chou blanc sur leur premier braquage et ne semblait pas constituer une menace sérieuse pour leurs activités. Pour ce nouveau coup, il avait vu les choses en grand : braquer, place Vendôme, une des plus grandes joailleries parisiennes.
— Ça marchera jamais, dit tout de suite Freddy le Basque, déguisés en femmes voilées on va se faire pincer illico.
— Et puis c’est sécurisé, ces boutiques, tu penses bien qu’ils vont donner l’alerte direct, on pourra jamais sortir sans se faire repérer, fit remarquer le vieil Armand.
— Et si on se faisait une FNAC, ça fait dix fois que je le propose, putain de merde ! intervint Rachida.
— Je t’ai déjà dit de soigner ton langage, gamine, la recadra Armand.
— Rien à battre, vieux schnoque, j’vous nique tous, moi ! répondit la gosse.
— C’est vrai qu’elle est vulgaire, observa le Basque. Et si tu venais avec nous cette fois-ci, comme ça on serait quatre ?
— Moi je conduis, c’est tout, dit Rachida, puis la burqa, c’est de la merde, on peut pas draguer avec une burqa.
— Tu penses vraiment qu’au cul, ma parole ! pesta le Toubib. À ton âge, en plus…
— J’t’emmerde, face de fion !
— Bon, on se calme, dit Bébert la Civette en leur montrant un carton rempli de burqas, j’ai tout prévu, vous en faites pas. J’ai fait quelques achats sur Internet, j’peux vous dire que les poulets vont entraver que dalle.
Le lendemain, à seize heures tapantes, le gang des burqas investit les lieux comme prévu. Les trois compères déguisés sortirent leur artillerie digne d’un porte-avions français et ordonnèrent à tous les clients apeurés de se coucher par terre. Avant qu’ils aient eu le temps de maîtriser l’ensemble du personnel, le directeur de la joaillerie avait déclenché l’alarme silencieuse : Bébert et sa bande en étaient encore à remplir leurs sacs de joncaille que les flics étaient déjà là.
— Putain, on fait quoi ? demanda le Basque à travers son voile.
— On passe au plan B, dit Bébert en abaissant la grille du magasin et en sortant une flopée de burqas de son sac à dos.
Dehors, la police était à cran. D’après les témoins, il s’agissait du redoutable gang de Meaux qui avait remis le couvert en employant le même stratagème éventé, d’autant qu’il n’y avait pas la moindre mosquée dans le coin. Seulement, cette fois, ils avaient avec eux des otages, comme le fit remarquer un bleu à son supérieur hiérarchique.
— Rien à foutre des otages, ils sont faits comme des rats, ces petits salopards, se réjouit un peu vite le brigadier-chef Patrick Fripouille qui, suite à un accident de parapente dans les Cévennes l’année précédente, avait subi huit opérations de chirurgie esthétique lui donnant une tronche à faire peur à Franck Ribéry.
Il semblait y avoir de l’animation dans la banque. Alors que le brigadier-chef, qui venait de recevoir des renforts, se tâtait pour savoir s’il fallait donner tout de suite l’assaut, la grille s’ouvrit : une vingtaine de personnes entièrement recouvertes de burqas sortirent de la joaillerie en courant, de même qu’autant de clients qui zigzaguaient de manière inquiétante.
— Immobilisez les burqas et mettez les otages en sécurité ! hurla Fripouille à ses hommes.
La suite fut un bordel sans nom. On vit des flics foncer à la rencontre des personnes voilées pour les taser sans aucune pitié, en pensant que les cambrioleurs seraient de toute façon dans le tas, et tant pis pour les dommages collatéraux, pendant que d’autres attrapaient les otages par le bras pour les conduire dans les voitures de police. Quand les agents rentrèrent dans la joaillerie, elle était vide. Au même moment, trois « otages », qu’une jeune fliquette bronzée avait fait entrer dans son véhicule, quittèrent les lieux. Au volant, Rachida déguisée en keuf n’avait eu aucun mal à voler la voiture à des condés une heure auparavant ; à l’arrière, Bébert, Armand et Freddy, les poches pleines de diamants, étaient sortis sans encombre après avoir fait avaler du LSD à tous les otages et en avoir obligé la moitié à enfiler une burqa pour faire diversion.
« Après les pierres, les diamants, dit tout sourire David Pujadas dans son édition du soir, pour relier le précédent sujet, la raréfaction des moules ventousées aux rochers d’Étretat, au prochain. Souvenez-vous, en fin d’année dernière, de mystérieux cambrioleurs déguisés en femmes voilées avaient cambriolé une banque ; eh bien les voyous, toujours en burqas, ont remis ça de façon encore plus spectaculaire cette après-midi en s’attaquant à l’un des plus grands joailliers de Paris en plein jour. Explications avec Églantine Piécarret, Marcel Duchamp et Jean-Étienne Lapisse. »
Il faut bien le dire, les forces de l’ordre étaient chocolat : non seulement elles n’avaient rien compris à la ruse des malfaiteurs et n’avaient aucune piste pour les retrouver, mais elles venaient d’essuyer pas moins de vingt-deux plaintes d’otages, travestis de force, qui avaient été tasés, frappés, humiliés puis frappés encore, et ce sans la moindre raison, par les cognes surexcités. Filmé sous son meilleur profil pour éviter de traumatiser les téléspectateurs, Patrick Fripouille faisait moins le malin ; les questions fourbes que lui posa tout à trac Jean-Étienne Lapisse avaient comme un sale arrière-goût de rétrogradation imminente.
De retour sur Meaux avec huit millions en diam’s à mettre au chaud et à écouler via la filière flamande en attendant que l’histoire se tasse, Bébert et ses potos étaient ivres d’un bonheur légitime. Pour fêter ça, ils allèrent aux putes. Deux jours plus tard, pendant qu’ils pionçaient dans un hôtel un peu moins miteux que d’habitude, Jean-François Copé péta les plombs en pleine séance à l’Assemblée nationale :
— Je suis désolé de le dire aussi clairement, mais cela ne peut tout simplement plus continuer comme ça : la burqa est désormais l’ennemi public n°1 dans ce pays. Le cambriolage, absolument odieux, qui s’est déroulé avant-hier en plein Paris est la goutte d’eau du banditisme qui fait déborder le vase de l’innommable. Je le dis, je le répète : la burqa est un danger pour la France, pour nos concitoyens, pour nos enfants, et nous devons au plus vite l’interdire, l’in-ter-dire, l’in-ter-dire, l’in-ter-dire !
La droite applaudit. La gauche hua. Les centristes – ils étaient deux – jouaient au morpion sur un bout de feuille. La question de l’interdiction était donc une nouvelle fois posée, engendrant un stimulant débat qui remonta jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Non loin de là, dans son bureau de l’Élysée, Nicolas Sarkozy était occupé sur son dossier majeur – il lisait Closer à l’envers, suspendu par les panards à une barre de fer insérée dans le mur, pour essayer de se grandir de quelques centimètres – quand son téléphone sonna. Il descendit avec souplesse – en s’écrasant comme une merde – et décrocha :
— Putain, c’est quoi, bordel ?
— C’est Chantal, votre secrétaire.
— Qu’est-ce qui y a, connasse ?
— Votre assistant, monsieur Francis, il demande à vous voir.
— Ouais, ouais, c’est bon, faites-le entrer.
Quelques secondes plus tard, Francis Glayeul fit son entrée dans le bureau. C’était un homme quelconque, voire insignifiant, qui avait été recalé aussi bien à l’ENA, à HEC et au PS que chez les scouts. Il constituait néanmoins l’assistant parfait pour « Sac à Merde Ier (1) », dans la mesure où il faisait 1 mètre 55, était gras du bide, adorait Carla Bruni et n’avait jamais ouvert un seul livre de sa vie (hormis des livres de cul).
— Bonjour, monsieur le Président, j’ai une fâcheuse nouvelle à vous apprendre : monsieur Pasqua est décédé ce matin.
— Comment ?
— Je pensais que vous le saviez.
— Vous croyez que c’est moi qui l’ai fait taire, Francis ?
— Non, pas du tout, je…
— Chirac avait plus à perdre que moi si cette baleine s’était mise à table !
— Oui, sans doute, je…
— Fermez votre gueule, Francis, je réfléchis. Vous pensez qu’il faut que j’aille à son enterrement ?
— Ce serait préférable, monsieur. Et ce serait mieux si vous pouviez faire son éloge funèbre et pleurer un peu devant les caméras. Ou juste vous moucher bruyamment.
— Putain, je commence à en avoir marre, moi, après Séguin, Balladur, Giscard et Fabius le mois dernier, voilà que c’est le gros Pasqua qui claque, c’est quoi ce bordel, y a une épidémie, c’est la grippe A, ils s’étaient pas fait vacciner, ces cons-là ?
— Si, tous. Et parmi les premiers. D’après mes informations, ils avaient même reçu une double injection. Et avec adjuvants.
Il y eut un long silence.
— Ne parlez jamais de ça, Francis, à personne, dit Sarkozy d’un air sombre. Maintenant sortez, je vous prie.
— Ah, encore un truc, y a ce connard de Copé qui veut faire une loi anti-burqa.
— Le sandwich ?
— Non, ça c’est le kebab. La burqa, c’est une espèce de drap à la con que les Arabes se mettent sur la tronche pour…
— Oui, oui, je vois, j’suis pas débile. Et alors, j’ai une gueule d’Arabe peut-être, qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ?!
— Je sais pas, je…
— Bon, ça suffit, cassez-vous ! s’énerva Sarkozy en lui balançant son presse-papier en forme de flamme tricolore dans la gueule.
Une fois le zouave évacué (il draguait Chantal derrière la porte en lui narrant de fantastiques parties de chasse au cerf à Mourmelon), Sarkozy attrapa son portable pour appeler une vieille connaissance :
— Sa, salut, c’est Nico, enfin, le Grand Sachem à l’appareil. Vous êtes là, Bison futé ?
— Ouais, je suis bien là, coco, répondit avec un accent marseillais à couper au couteau un tueur à gages philatéliste de la région PACA.
— J’aurais besoin de toi pour faire ce que tu sais, où tu sais, comme tu sais.
— Buter un mec à la Kalachnikov dans sa voiture ? Un journaliste qui enquête sur l’attentat de Karachi (2) ?
— Non, pas cette fois. C’est pour Francis, mon assistant, il en sait trop. Mais fais ça proprement, c’est quand même le parrain de mon fils. Ah, et dézingue aussi Bachelot, Copé et deux ou trois vendeurs de kebabs.
— Quoi ?
— Non, laisse tomber en fait.
— Et pour l’assistant ?
— Ben je sais plus, j’hésite.
— Rappelle-moi quand tu seras sûr, fiottasse de Parisien de mes deux !
Penaud mais sur les nerfs, Sarkozy décida de se calmer en reprenant sa position de chauve-souris. À peine remonté se suspendre à sa barre de fer grâce à un petit escabeau, le téléphone sonna. Il se recassa la gueule et brailla comme un porc.
Les jours suivants, les médias s’enflammèrent en reprenant les déclarations tapageuses de Copé, sollicité de toute part, qui jubilait d’être aussi omniprésent à la télé que Sarkozy – à tel point qu’il en souffrait de priapisme. Il réitéra son souhait d’interdiction définitive de la burqa ; dans un communiqué solennel, Philippe de Villiers approuva cette saine démarche. Une loi semblait être la bonne solution, approuvée par 52 % des Français dans un sondage fait sur trois cents personnes représentatives par des violeurs d’enfants employés en sous-traitance depuis le centre d’appels de Fleury-Mérogis.
Les événements extraordinaires qui frappèrent au même moment diverses villes de la région parisienne plongèrent l’opinion publique dans le désarroi et l’incrédulité. Qu’il s’agisse d’une augmentation du nombre de membres du gang des burqas ou d’imitateurs isolés désireux d’exploiter ce filon, on vit fleurir de façon anarchique les immixtions criminelles de personnes intégralement voilées, hommes ou femmes, nul ne savait, qui profitaient de l’anonymat de leur tenue vestimentaire pour commettre les pires délits. La police ne savait plus où donner de la tête : des individus anxiogènes en burqa couraient dans les rues, frappaient les passants, volaient à la tire et à l’étalage, se moquaient des règles et mettaient à bas les lois fondamentales de la démocratie.
Ce qui devait arriver arriva : un mardi, à dix heures moins le quart, heure de Compiègne, une personne apparemment belliqueuse portant la burqa fut abattue sans sommation par la police à proximité d’un camion de la Brink’s. Manque de bol, après vérifications d’usage, il s’agissait d’une vraie femme voilée qui se rendait à l’épicerie du coin. Pour couvrir leurs arrières, le principal syndicat de police, le procureur de la République, Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy nièrent immédiatement la bavure, affirmant qu’il en allait de la sécurité nationale et que nul ne pouvait présumer des intentions de la supposée terroriste, qui aurait très bien pu user de violence sur les convoyeurs de fonds (à condition qu’elle pratique les arts martiaux, puisqu’elle n’était pas armée).
Trois jours d’émeutes en banlieue et de voitures brûlées plus tard, la décision tomba : la loi sur l’interdiction de la burqa venait d’être votée, malgré les protestations véhémentes de l’AMAM (Association des musulmans avertis et modérés).
Dans la cave d’une banlieue chaude de Bondy reconvertie en mosquée clandestine, moins d’une heure après la fin de son prêche, l’imam Soutif Charm El-cheikh, bien que non reconnu par la FFI (Fédération française des imams), prenait le thé avec son plus fidèle disciple, Muhammad al-Shuket, de son vrai nom Kevin Papin, un blanc-bec précocement dégarni à la longue barbe rousse né dans le Pas-de-Calais qui faisait une utilisation massive de crèmes autobronzantes pour devenir un bon musulman.
— Le voile, moi je dis c’est bien, c’est normal, tranquille, t’as vu, dit Muhammad Kevin, sûr de son fait. Je vois pas pourquoi on va l’interdire, c’est n’importe quoi.
— Mon ami, comme disait le Prophète, loué soit-il, « le bichon qui s’est cassé la patte a droit lui aussi à avoir de la confiture ».
— Il a dit ça ? Dans quel verset ?
— Bien des choses qu’il a dites n’ont pas été écrites, mon ami, tu devrais le savoir.
— Mais ça veut dire quoi ?
— Que rien n’arrive par hasard, car tout est le fruit de la volonté d’Allah, loué soit-il aussi, puisque rien ne lui échappe et qu’il est source de toutes choses. Le gouvernement inique et corrompu de cet État despotique veut briser les préceptes sacrés de notre religion.
— Hou Allah, ça va pas se passer comme ça, on va les niquer ces chiens de l’enfer !
— Un peu de retenue, Muhammad.
— Pardon imam, j’ai oublié de prendre mes pilules.
— La burqa, comme tu le sais mon ami, est nécessaire à la femme. N’est-ce pas le Prophète, loué soit-il, qui s’est exclamé, alors qu’il égorgeait les grognasses pécheresses du désert pour accomplir la volonté d’Allah, loué soit-il itou, « la femme qui ne porte pas la burqa est une prostituée, et la femme qui ne porte que le foulard est une demi-prostituée » ?
— Si, imam, c’est lui qui s’est exclamé.
— Dans ce cas, les femmes porteront toutes la burqa, car il ne peut en être autrement.
— Ouais, mais avec la loi de merde de ce bâtard de Copé, ça va être relou…
— Absolument pas, mon ami. L’interdit ne fait qu’accroître la frustration, et la frustration ne fait qu’accroître la colère. Nos frères vont réagir et, dans les mois qui viennent, il y aura beaucoup plus de femmes portant la burqa qu’avant.
— Vous en êtes sûr, imam ?
— Mon ami, comme disait le Prophète, loué soit-il, « la brebis est un loup pour celui qui a peur du loup, et non pas de la brebis ».
— Il a dit ça ? Et ça veut dire quoi ?
— Qu’il viendra un jour, et je m’en réjouis, où nous porterons tous la burqa.
— Euh, que les femmes, vous voulez dire ?
— Oui, que les femmes, répondit l’imam Soutif Charm El-cheikh en posant sa main de manière équivoque sur le genou de Muhammad Kevin.
Tout ça sentait vraiment le sapin : conscient que la tendance qu’il avait initiée le dépassait largement à présent, le gang des burqas originel, à savoir Bébert la Civette et sa clique, décida de mettre les voiles (sans jeu de mots) et d’aller se planquer un moment du côté de l’Alsace-Lorraine où ils connaissaient du monde. Cette précaution se révéla profitable, particulièrement quand on sait que la loi Copé plongea la France dans le chaos et la barbarie. De manière incompréhensible, dans un nombre sans cesse croissant de grandes villes puis d’agglomérations secondaires, des dizaines, des centaines et enfin des milliers de personnes non identifiables portant la burqa sortirent dans les rues, déambulèrent au hasard comme des âmes en peine ou de sombres fantômes que la connerie de Jean-François Copé avait extirpés d’un séculaire repos, obscurcissant le cœur des cités françaises frigorifiées d’effroi par leur ténébreuse présence qui même à moi me fout les chocottes alors que j’ai eu la bravoure folle de participer à la votation citoyenne sur la privatisation de la Poste.
D’abord singulier et vaguement flippant comme le pitch d’un film raté de M. Night Shyamalan, le phénomène, qui avait débuté à Meaux, se révéla alarmant quand les exactions devinrent monnaie courante. Les honnêtes gens se faisaient agresser et dépouiller par des bandits en burqa armés de barres de fer, on brisait les vitrines pour se livrer au pillage, la police appelée à la rescousse était caillassée sans relâche, les voitures explosaient à coups de cocktails Molotov ; c’était la psychose, la burqa faisait peur, les gens refusaient de sortir de chez eux, les commerçants abaissaient leurs grilles, les préfets faisaient fermer les écoles, tout partait à vau-l’eau et, filmées depuis des hélicoptères, les rues de France étaient en proie à la vindicte indéterminée d’anonymes masqués prêts à renverser l’ordre établi.
En goguette à Metz, le gang des burqas à l’origine de tout ce foutoir entra en scission : Bébert la Civette exigeait en effet que la bande en profite pour aller cambrioler à tour de bras sous couvert de costume islamique.
— Moi je dis stop, Bébert, s’opposa Armand le Toubib, trop c’est trop. ça devient risqué cette histoire, on a toujours nos diamants, on s’en tape de ces conneries de burqa !
— Je suis de l’avis du putain de vieillard, dit Rachida.
— Moi aussi, fit Freddy le Basque en rajustant son béret.
— Mais bordel, vous avez rien dans le calcif, bande de dégonflés ! fulmina Bébert. Vous avez peur de quoi, de la flicaille ? C’est des cons finis, ils seraient même pas foutus de dégommer un rhinocéros dans un couloir, ces tocards. Venez avec moi, y a un max de blé à se faire, putain !
— Écoute, Bébert, le mieux c’est qu’on fasse le partage, dit Armand. Chacun garde ses diam’s de son côté, on se sépare pour le moment puis on s’appelle quand on voudra monter un nouveau coup ensemble.
Les deux autres acquiescèrent et la Civette resta de marbre. Une fois les pierres réparties en petits tas clinquants, Bébert attrapa sa burqa et dit d’un ton plein d’emphase avant de partir :
— Salut les poules mouillées, moi je vais me faire des couilles en or.
Ce fut la dernière fois qu’ils entendirent parler de lui.
Après un mois et demi de guerre civile, plus personne ne voyait comment s’en sortir : les journaux avaient stoppé leur publication, la télévision ne diffusait plus que des publicités et de vieux épisodes de Columbo, le pouvoir tremblait et les « rebelles en burqa » annonçaient, via des centaines de blogs, qu’ils tenaient les mairies de la plupart des villes de France. Paris résistait encore, mais pour combien de temps ? Confiné à l’Élysée avec tous les membres du gouvernement comme un escargot pétochard recroquevillé dans sa coquille, Nicolas Sarkozy voyait sa dernière heure arriver. Il avait rappelé en urgence toutes les troupes d’Afghanistan pour défendre coûte que coûte la capitale, mais, semaine après semaine, les chars reculaient, perdant les rues les unes après les autres. Bientôt, ils ne protégèrent plus que le quartier de l’Élysée ; « Sac à Merde Ier » s’en remit à l’aide internationale, essayant en vain depuis des jours d’avoir Obama au téléphone – il est vrai occupé à bombarder le Yémen, la Syrie, l’Algérie et le Kurdistan tout en espérant remporter un second prix Nobel de la Paix.
Quant à Bébert la Civette, lui qui était si soucieux de son apparence, on le retrouva totalement piétiné et quasi méconnaissable dans une grande parfumerie de Metz, réduit en charpie par une meute furieuse de pillards emburqés dont il avait été, bien malgré lui, la première source d’inspiration.
Le jeudi 8 avril 2010, à neuf heures trente précises, des centaines de personnes toutes vêtues de manière identique convergèrent au point de rendez-vous, un peu comme à la fin de V pour Vendetta pour ceux qui l’ont vu. À neuf heures trente-deux, le porte-parole des armées en poste devant l’Élysée prévint Nicolas Sarkozy qu’une attaque des « rebelles en burqa » allait avoir lieu. À neuf heures trente-cinq, l’assaut débuta ; les burqas foncèrent sur l’Élysée, escaladèrent les grilles, les soldats embusqués tirèrent à balles réelles, les rebelles répondirent en lançant des nuées de cocktails Molotov, il y eut des flammes et des explosions, des cadavres en burqa jonchèrent le sol mais de nouveaux combattants arrivèrent : on vit des tirs de missiles, des rafales à l’arme automatique, des bâtons de dynamite envoyés en direction des gradés, les chars de l’armée française entrèrent en action, le carnage s’intensifia, les burqas étaient noires de sang, les rebelles les plus intrépides se jetèrent sous les chenilles des tanks pour les détruire avec leurs voiles bardés de C4, la cour de l’Élysée devint un vaste champ de bataille, les combats résonnèrent jusqu’au bureau de Sarkozy, la poussière et les gravats s’écroulaient sur les dossiers jamais ouverts de son bureau. Il fallait songeait à fuir. Éric Besson avait bien fait de se tirer depuis des lustres ; les autres ministres sanglotaient. À l’extérieur l’affrontement faisait rage : les tirs de mortier pilonnaient la masse continue de burqas enfiévrées, des chars se renversèrent, on vit les premiers rebelles atteindre les portes de l’Élysée, les militaires commencèrent à détaler, la fin semblait inévitable, les corps étaient innombrables, le spectacle démesuré, on se serait cru dans la bataille du gouffre de Helm dans Le Seigneur des anneaux. Puis, au bout de quelques minutes, le bâtiment entier fut recouvert d’un voile noir, intégral, celui de milliers de personnes en burqa qui avaient fondu sur l’Élysée retombé dans le silence, qui leur appartenait à présent.
Cinq ans plus tard, au Stade de France. La finale de la coupe de la Ligue entre le PSG et l’OM vient de commencer depuis dix minutes dans une ambiance surchauffée. Sur le terrain, les joueurs en burqa rouge et bleu foncé livrent une bataille féroce aux joueurs en burqa bleu ciel et blanc ; dans les buts, les gardiens en burqa grise sont sur leurs gardes ; au milieu, un homme en burqa jaune court dans tous les sens : c’est l’arbitre. Les tribunes chamarrées s’emplissent d’une gaieté folle. Ayant revêtu les burqas aux couleurs de leur équipe préférée, les supporters brandissent écharpes et drapeaux en hululant des chants délicats invitant à la sodomie de l’adversaire. Aux abords du stade, les policiers en burqa bleue avec un écusson tricolore sont prêts à intervenir à tout moment ; dans la tribune des commentateurs, Xavier Gravelaine, en burqa fantaisie, et Fabien Lévêque, burqa noire, tout en sobriété, se font déjà bien chier.
Comment en est-on arrivé là ?
C’est très simple : depuis la révolution islamique intégrale du 8 avril 2010 – désormais connue sous le nom de « journée de la burqa » dans les manuels d’histoire –, la France avait été le premier pays du monde à adopter une loi drastique visant à moraliser la société. La burqa était devenue obligatoire, partout, tout le temps, pour tout le monde.
Bien sûr, cela ne s’était pas fait du jour au lendemain. Au début, un merdier absolu régnait dans les institutions, et quelques aménagements avaient été nécessaires pour que l’on puisse y voir clair. Après cinq années de tâtonnements administratifs, les choses semblaient rentrer dans l’ordre. Certes, il y avait quelques désagréments : les clubs de strip-tease avaient mis la clef sous la porte (la loi stipulait que les danseuses, en burqa, ne pouvaient l’enlever qu’à condition d’avoir une autre burqa dessous et ainsi de suite, si bien qu’on ne voyait jamais rien et qu’elles crevaient de chaud), la triche se généralisait lors des examens, les dentistes, en burqa, n’avaient pas le droit de retirer la burqa de leurs patients et devaient donc jouer de la roulette au pifomètre, les ventes de crèmes anti-rides chutèrent, la pratique de la médecine, et plus particulièrement les opérations chirurgicales, devint une gageure, une grande confusion régna lors des procès, les avocats, en burqa, étant systématiquement confondus avec les accusés, en burqa, les parties civiles, en burqa, les jurés, en burqa, et le public, en burqa également. Précisons également que les courses de chevaux – avec jockeys et canassons en burqa –, la natation – burqa obligatoire pour tous, même dans la piscine – et la drague en boîte de nuit périclitèrent, sans parler des faillites en série des tatoueurs et de la difficulté, au cours d’une échauffourée, de différencier les policiers, en burqa, des malfaiteurs, en burqa toujours. Au final, il n’y a guère que les vendeurs de burqas (et de burqas pour chiens) qui y gagnèrent quelque chose.
Jean-François Copé, responsable indirect de cet inconcevable pandémonium, avait préféré fuir au Qatar où les émirs lui avaient fait un pont d’or pour bosser dans l’immobilier ; son ancien mentor, Henri-Didier de la Chagousse, avait pris le maquis et rejoint la lutte armée avec Marine Le Pen qui se battait pour l’indépendance de la Bretagne. Nicolas Sarkozy était parvenu à sauver sa peau, en forçant ses ministres à creuser un tunnel sous l’Élysée jusqu’à ce que mort s’ensuive ; il vivait aujourd’hui en réfugié politique à Monaco, où il était propriétaire de trois casinos lui servant à blanchir de l’argent sale. Son bras droit, Francis Glayeul, était mort d’une overdose à Saint-Nazaire. Muni d’une ceinture d’explosifs, Philippe de Villiers s’était fait sauter dans l’attentat kamikaze de la grande mosquée de Neuilly. David Pujadas faisait maintenant le journal de la nuit sur Al Jazeera Europe, et Jean-Étienne Lapisse avait été tué par un Sicilien suite à une dette de jeu. Ancien footballeur raté, le fils Kadhafi, qui avait la nationalité française, était devenu président de la République ; son père, le Glorieux Guide Suprême du Peuple Libyen Perdu sans Lui qui Le Vénérait à Juste Titre, avait sa tente permanente plantée dans le jardin de l’Élysée.
Le gang des burqas ne s’était, lui, jamais reformé depuis la mort de son chef, Bébert la Civette. Freddy le Basque avait continué à faire des casses en solo (et en burqa) mais il s’évertuait à conserver son béret par-dessus, ce qui le trahissait immédiatement ; emprisonné à la Santé, il découvrit que gardiens et prisonniers étaient tous en burqa, ce qui facilitait les évasions, même si ce n’était pas très pratique pour se doucher. Âgée maintenant de dix-huit ans, Rachida s’était mariée avec le vieil Armand dit le Toubib ; tous deux avaient quitté le pays après avoir écoulé leurs diamants, vivant d’amour et d’eau fraîche sur leur yacht, La Civette, au large des Galápagos.
Suivant l’exemple de la France, les jeunes Iraniens revêtirent eux aussi massivement la burqa pour manifester violemment contre le pouvoir vomitif qui les oppressait. Au bout de six mois de guerre civile, le régime des ayatollahs de mes deux finit par tomber, les nouveaux vainqueurs envoyant Mahmoud Ahmadinejad et ses sbires dans des hôpitaux psychiatriques en Suisse, pour instaurer dans la liesse populaire et sous les caméras occidentales un régime libre et démocratique, bien sympatoche au demeurant.
Dans notre bon vieil hexagone, c’est le chemin exactement inverse qui avait été suivi, et même les intégristes d’hier avaient du mal à s’y faire. À Bondy, où une mosquée avait été construite pour sortir l’islam des caves, l’imam Soutif Charm El-cheikh, toujours pas reconnu par la FFI (Fédération française des imams), peinait à organiser le prêche. Tous les croyants et lui-même portaient désormais la burqa ; les tapis, la salle de prière, la chaire où l’on déposait le Coran – appelée « minbar », et non pas « mini-bar », même si Soutif y planquait parfois sa gnôle –, le Coran lui-même, les murs, la façade extérieure, l’enceinte, la cour et le minaret étaient tous également couverts de burqas. Outre le fait que la séparation entre hommes et femmes était devenue impossible à faire respecter, puisqu’on ne pouvait plus différencier personne, de fréquentes rixes éclataient au grand désespoir de l’imam.
— Mes amis, mes frères, commença Soutif un peu pompette depuis le mini-bar, nous sommes réunis ici pour glorifier Allah, loué soit-il…
— Hou Allah j’vais te défoncer ta race, sale mécréant ! s’emporta Muhammad Kevin (en burqa) en attrapant un de ses condisciples, par la burqa évidemment.
— Qu’y a-t-il, mon ami ? demanda Soutif.
— Pardon imam mais c’est ce fils de pelure de Youssouf, sous prétexte qu’il a une burqa trop longue, il vient prier sans enlever ses Puma parce qu’on les voit pas. Et en plus il les a même pas recouvertes avec des petites burqas, ce bâtard !
— Qu’as-tu à répondre, Youssouf ? s’enquit l’imam.
— Bah, j’ai froid aux pieds sans mes godasses.
Cette déclaration, bien qu’honnête, provoqua une bagarre générale des plus confuses, dans la mesure où personne ne savait qui il frappait et inversement. Au sol, roué de coups et en sang sous sa burqa après avoir mis par erreur trois ou quatre coups de boule à l’imam, Muhammad Kevin en vint à regretter le bon vieux temps d’avant Jean-François Copé et la révolution islamique intégrale, où seules les femmes étaient voilées de la tête aux pieds pour satisfaire Allah, conchié soit-il – qui avait un sérieux problème avec elles et devait être soit impuissant soit pédé comme un phoque.
(1) Le nom d'empereur de Nicolas Sarkozy, pris lors de sa glorieuse investiture en 2007.
(2) Attentat non élucidé commis au Pakistan sur des ressortissants français, qui pourrait être, d'après de récentes investigations, la conséquence d'une sombre affaire de rétrocommissions perçues durant la campagne de Balladur en 1995 (Sarkozy en était alors le directeur).

Commentaires
1. Le dimanche 7 mars 2010 par Véra Dourakyne
Ajouter un commentaire