85. RL 44. Juline B., Lolita ne vieillit pas
Par La rédaction, le jeudi 11 mars 2010 | Textes/Archives :: #85 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
Juline B. préfère conserver son pseudonyme.
Image : Balthus, La Chambre (1954).
Juline B.
Lolita ne vieillit pas
Je la trouvais pâle. Le regard ailleurs. La peau fanée. Le temps a passé. Pourtant…
Je me souviens de ses longues jambes fuselées, légèrement arquées, comme pour accueillir un homme avec plus d’aise. La démarche habile des femmes noires, la croupe haut perchée, le cul offert à mes mains déjà ridées, bien trop ridées pour son corps menu. Sa bouche autrefois vermeille, lisse et humide, saveur pain d’épice. Les sucettes qu’elle lapait, ses yeux posés sur les miens, battement de cils, lèvres savamment entrouvertes, gonflées, ourlées, effet ventouse, pour s’abattre ensuite sur le bâtonnet, l’engloutissant au plus profond de sa cavité. Croque. De ses deux billes noires, elle semblait me supplier : « Mange-moi comme je te mange. Toute crue ! »
Gloutonne, insolente, insatiable. Vulnérable. Vénéneuse. Moi, je n’étais qu’un vieux con abreuvant de sa sève ma gorge sèche au bulbe de son jeune con. Sous ma langue, la chair rosissait, frétillante, brûlante. Inondée. Elle débordait aux commissures de mes lèvres, ruisselait le long de mon gosier, éclaboussait ma poitrine. Je bandais furieusement. Tels ces héros nocturnes aux canines saillantes des bandes dessinées qu’elle dévorait jusque tard dans la nuit, elle me possédait. Entier. Esclave. J’avais soif. D’elle. Une soif redoutable qui raidissait mes muscles et dressait mon sexe. Je n’étais apaisé que lorsque je la pénétrais.
Je me souviens de ses gémissements pendant que je venais en elle. Les frottements de ma verge contre son pubis la rendaient folle. Le visage crispé, ses yeux se révulsaient et sa bouche grimaçait dans un soupir : « Encore ! » Toujours le même. Une intonation légère, presque un murmure. Je l’étranglais, il était identique. Ne m’avait-elle pas avoué un jour : « Je mourrai dans l’extase. J’irai au paradis hissée sur le flanc d’une pieuse monture, jeune et ferme, à peine pubère » ? Alors je la baisais, je la baisais comme j’aurais voulu démolir son arrogance. Je m’enfonçais dans son ventre comme un canif. La première fois, elle avait saigné, tachant même mes draps de cristaux rouges. Elle s’était esclaffée : « Les héros laissent toujours des traces ! » Pourtant, les nuits suivantes, je ne trouvai rien. « Ils ne meurent qu’une fois. » La vierge avait laissé place à une putain. Sans étapes intermédiaires. Pas de mue. À peine chrysalide. Falsification.
Nous nous retrouvions en fin d’après-midi, dans un hôtel miteux. C’était elle qui l’avait choisi. Les lumières tamisées, l’humidité, la puanteur de la sueur, les draps âpres et douteux… C’était son idée. Je l’avais rencontrée un soir d’automne dans un jardin public. Assise sur un banc. Cheveux au vent, dérobant son visage à la vue des curieux d’un mouvement régulier de la tête. À la mode des jeunes de son époque. Elle esquissait des portraits de promeneurs. Je m’étais approché et l’avais complimentée. Une vieille femme poudrée à l’encre de Chine. Quelques jours plus tard, sur ce même banc, elle posait ses doigts agiles sur mon sexe déjà dur et m’invitait à la suivre.
Les jeunes filles n’aiment pas les vieux. Elles les admirent comme des objets, de vulgaires pantins. Elles jouent. Elles nous entretiennent avec un effroyable mépris, nous donnant l’illusion que tout fonctionne correctement. Courte durée. Elles fument des cigares oblongs, avec quelque nonchalance, à demi nues, toussent, étourdies, puis se reprennent. « Ce n’est pas pour moi ! » Le temps passe. L’usure s’impatiente. Elles se lassent. « Je t’adore », susurrait-elle en battant des pieds contre le matelas à ressorts. Je me demande encore qui fut le plus cinglé. Moi, souillant la jeunette de mon foutre âcre et terni ? Elle, repoussant ma queue avec dédain d’un geste furtif de la main après l’avoir décontenancée ?
Généralement, elle moulait ses fesses rebondies dans un jean étroit. Sa silhouette juvénile m’excitait, nourrissait des fantasmes indicibles. J’anticipais nos ébats. Rarement déçu. Pourquoi aurait-elle dit non ? C’était elle qui m’avait attiré. Sa vulve tiède et moite m’assénait des clins d’œil. Grotesque. N’attendait-elle pas que je la prenne violemment ? Que je la caresse ? Que je la suce ? Que j’assouvisse mes désirs obscènes de vieux sénile ? Vicieux. Ringard. C’est ainsi qu’elle me jugeait. Je salivais sur son torse, bavais sur ses petits seins violets. Tel un chien, je léchais ses courbes avec avidité. Ses pieds nus et délicats, ses mollets fragiles, le creux de ses genoux, la fente de son cul. Je remontais le long de l’échine. Atteindre ses tétons tendus. Je les roulais sous ma langue, les suçotais, les mordillais… Parfois les pinçais jusqu’à ce qu’elle hurle et exige que je la lâche. « Mais lâche-moi ! » Sadique. Pervers. Ce sont ses mots. J’étais fou. Je bandais.
Je tombai sur la photo par hasard, en feuilletant les pages d’un journal oublié sur notre banc. Un encadré lui était consacré. Il me fallut un temps pour la reconnaître. Ainsi, elle vivait de ses dessins… Elle avait bien changé, ma Lolita. Illustratrice pour une société d’édition jeunesse. Probablement avait-elle une fille, un labrador, un monospace, une résidence secondaire au bord de la mer ou en Andorre. Je n’eus pas de réponse. Je n’en cherchai pas. Cependant, bien que le jour baissât, je pus lire sur ses yeux ébène que l’insolente catin, ma catin, avait donné naissance à une femme repue, comblée.
Si vous la rencontriez, si vous la rencontriez telle qu’elle se présentait à l’époque, peut-être me comprendriez-vous. Et, tandis qu’elle me caressait l’aine, observait mon gland gonflé et luisant du bout des lèvres, je m’imaginais la saisir par le cou, et serrer, serrer encore, lui offrant, pour la dernière fois, la jouissance.
Elle était jeune. Elle était agile. Elle était folle. Superficielle, gloutonne, ingénue, insatiable. Vulnérable ! Vénéneuse ! Et moi, j’en suis fou. Vieux con que j’étais.

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