86. RL 44. Manuel Montero, Le règlement
Par La rédaction, le vendredi 12 mars 2010 | Textes/Archives :: #86 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
Manuel Montero est peintre et écrivain. Il est né en Espagne en 1970. Tout ici ; le reste là.
Dessin de l'auteur.
Manuel Montero
Le règlement
récit critique
Agacé par des remarques sur ses manques de prudence dans l’ivresse médicamenteuse, et par d’autres questions en batterie, Francesco a été méprisant envers son être aimé et il lui a carrément commandé de se taire. Nous comprenons la violence qu’elle a pu ressentir, face à un petit mâle qui prétend la gommer de la société, qui n’a presque pas de mots encourageants, qui se fout de ses projets.
Ils dînaient à La Fontaine Gaillon, et ils arrivaient d’une conférence de Luc Boltanski. Elle trouvait que le speech péchait par un jargon et une langue de bois qui le rendaient hermétique. Francesco était inspiré et il a mis en lingua franca l’exposé du dernier livre de Boltanski ; il était si enthousiasmé de pouvoir le traduire comme ça dans une langue plus imagée, plus chair à canon délicate, qu’au lieu de parler en demi-ton il poussait de vrais cris sur le chemin du métro pour expliquer Boltanski.
Francesco a été ambigu sur ce qu’il cherchait dans les autres modèles, à part elle. Il a parlé d’une recherche de l’obscénité, attribuant à cette idée des propriétés miraculeuses sur sa carrière. Il voulait persuader Virginie que la sensualité ne lui suffisait pas, qu’il trouvait la joie dans le sexe explicite. En fin de compte, il voulait briser son armure d’espoir à elle, sa pudeur, son rêve d’une carrière à côtoyer la classe politique qui la faisaient opposer les limites du convenable au travail de Francesco. Mais dans le désir ou la vocation de son métier de peintre, il y a une indépendance implicite, un refus des contraintes.
Donc, les voici au restaurant de Depardieu et il entend un anglophone qui ne fait qu’élever la voix. À sa grande déception, Francesco ne comprend pas un seul mot et se dit en son for intérieur qu’il a du culot de s’être mis à écrire des poèmes en anglais. Mais surtout le café qu’il a pris au bistrot où Boltanski a parlé à son public avisé lui a fichu un horrible Parkinson par le mélange avec ses médicaments, et il est agacé corporellement, physiquement, qu’on lui fasse remarquer son manque de retenue avec le café tout comme d’être trop tendu pour répondre avec un peu d’humour.
Une rancune lui cuit au-dedans, et c’est peut-être un peu de jalousie. Mais voyons ce qu’il y a dans cette jalousie pour raidir Francesco à ce point, pour mépriser tellement. Vous trouvez la concupiscence, la volonté d’être propriétaire, ce qui revient à pouvoir se dire qu’on connaît tout de l’autre. Et voici que leur conversation, à Roland et Virginie, lui est impénétrable. Aux quelques questions que Roland pose, par courtoisie et pour voir si Francesco peut suivre, il n’a que des lacunes, des boutades si l’on insiste. Donc il n’est pas étonnant qu’il sorte fumer à la terrasse et qu’il se sente vexé de la remarque sur son tabagisme. C’est comme si on lui reprochait son ignorance du monde que Virginie partage avec Roland. L’on ne devient machiste que quand s’opère le clivage entre l’homme et la femme, et il est certain que c’est une des épiphanies du Mal, un artifice de la haine. C’est pour cela que mon ami Francesco apprécie la guerre psychologique sous le signe de la femme dans la prison américaine de Bagdad, qui a tant scandalisé les médias.
Dès que Francesco fait un examen de conscience, il a un penchant pour la domination féminine. Son inconscient ne rêve pas de rapports égalitaires. C’est cela que l’optimiste classe intellectuelle nous dérobe, cette injustice implicite du libidinal. Alors les couples tourmentés sont de rigueur, obsédés qu’ils sont par leurs droits individuels, d’une individualité fragilisée par le genre, soit le manque de différence, puisque la différence est indifférente. La domination dont Francesco rêve est la seule forme non méprisante de la connaissance de l’autre. Il se peut qu’il projette sur elle tout le mépris qu’il a subi et que, se rendant compte de son injustice, il préfère le subir in minore que de l’appliquer sur le sexe faible.
Francesco, friture du jour, rumsteack tartare et cappuccino ; elle, de l’Esprit de la Fontaine avec Roland, foie gras au cœur d’artichaut, poisson ; pour Roland, pâtes à la truffe blanche en entrée et rumsteack tartare. Je résume. Francesco a pris du café comme dessert et il est resté distrait sur ce que les deux autres prenaient. Sa main a tremblé au mauvais moment et il a failli s’asperger de café crème, la tasse était évasée. Il s’est regardé de haut en bas et s’est senti soulagé de ne pas s’être taché les vêtements.
Francesco a été un enfant têtu et paresseux, sauf pour dessiner. Je pense que c’est le psychanalyste américain Bateson qui a étudié la fonction de la mère dans l’étiologie de la schizophrénie, à travers ce qu’il appelle double bind. En tout cas, je pense que si sa mère avait été moins puritaine, Francesco serait plus aimable avec ses maîtresses.
C’est du luxe quelqu’un qui s’occupe de vous, qui fait des efforts pour vous comprendre, tout en restant un continent inexploré, parce que lui, ses états d’âme avec les femmes lui ont bouché les oreilles et il n’entend que l’écho de sa propre voix. Jamais, par exemple, Francesco n’a laissé libre cours à une chanson de sa part à elle, à un poème, à une confidence. Il n’est pas sorti de sa bulle. Et c’est une bulle lourde qui écrase et qui aplatit tout. De là que Francesco fantasme un soulier à talon qui s’appuie sur son dos.
La sexualité est une mise en scène pour inverser les manifestations de l’injustice. Un léger masochisme est propre à l’homme de génie, au mâle. Même un gigolo est injuste en tant qu’homme, et il le sait et il culpabilise. La culpabilité a donné naissance au théâtre et à ses catharsis, autant dire aux arts du bordel, et aux secrets de couple.
Le temps qu’ils sont restés à la conférence de Boltanski, Francesco s’est placé près de la porte, accroupi un peu à la manière indienne et africaine. On lui a offert plusieurs fois une chaise, mais il a préféré rester comme ça, même s’il tenait son café en équilibre. Il ne sait pas si Boltanski, dont il a croisé le regard plusieurs fois, pensait que son attitude était moqueuse. Loin de là ! Il s’était hyperconcentré à suivre son idée de sociologie critique, et à ne pas se laisser aveugler par les sorties d’humour. Ensuite, comme ils ont parlé, elle et Francesco, alors il a pu lâcher prise.
En fait, Luc Boltanski, à cause de ses nouveaux corollaires anarchisants, semble chercher au bon moment la jeunesse éternelle. Francesco m’a raconté qu’on sentait Boltanski plein d’illusions comme un jeune homme qui a gagné un prix. Je veux dire plutôt qu’il s’est construit un labyrinthe pour se perdre et accomplir l’exploit, qu’il a trouvé la forme, l’architecture, et qu’il en est fier. Parce que la théorie est comme un deuxième corps, un corps qu’on peut vouloir toujours jeune, si on a l’art.
Cela implique, pour avoir voulu un deuxième corps, d’avoir bien profité du premier, d’aimer son image.

Commentaires
1. Le lundi 15 mars 2010 par Manuel Montero
2. Le jeudi 25 mars 2010 par Deville
3. Le vendredi 26 mars 2010 par Manuel
4. Le vendredi 26 mars 2010 par Manuel
5. Le vendredi 26 mars 2010 par Deville
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