87. RL 44. Anouchka Winczewska, Expresso
Par La rédaction, le samedi 13 mars 2010 | Textes/Archives :: #87 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
On peut lire Anouchka Winczewska ici.
Anouchka Winczewska
Expresso
roman (extrait)
J’étais assise au bar d’un petit troquet à Saint-Ouen, seule cliente d’un lieu sordide dévasté par le temps. Un gros flipper à l’angle de la salle, des murs recouverts de poussière et le sol en tomettes rouge passé où vieux papiers déchirés et mégots s’amassaient sans que personne s’en inquiète. Au fond du bar, la propriétaire, une énorme femme à la peau rougie, épluchait des patates en compagnie de deux autres personnes, visiblement des membres de sa famille, en s’adressant à eux dans une langue étrangère, du portugais sans doute. Je buvais un verre de vin rouge en regardant distraitement la télévision, disposée en hauteur au-dessus de ma tête et diffusant des vidéo-clips américains. Cela faisait une semaine que j’étais rentrée de mon expédition lilloise. Un conducteur bienveillant m’avait trouvée à l’aube, allongée au bord de la route, et m’avait conduite jusqu’à la gare. J’étais revenue avec le souvenir de cette nuit passée dans le froid qui me collait au corps, et les images imprécises de deux jours aussi irréels qu’un mauvais rêve. Dans le café où j’étais assise, un homme sortit soudain de l’arrière-boutique et ouvrit une trappe dans le sol pour descendre un escalier menant sans doute à une cave. Lorsque son corps fut en entier happé par cette bouche géante, il referma la trappe derrière lui. Je songeai que je n’avais rien à faire dans ce lieu et que je m’y étais peut-être trop attardée. Je payai ma consommation et sortit. Le soleil brillait dans le ciel, pourtant la ville était plongée dans l’ombre. Je marchai le long des immeubles de briques… Brique rouge… brique vieillie… brique oubliée… Que faisait Annabelle en ce moment ? Je pensais à elle, laissant l’écho de son prénom résonner dans mon cœur… son prénom… L’atmosphère particulière qui entourait ces quelques syllabes… C’était comme si rien n’avait changé. Un besoin irrépressible de les garder intactes semblait venir à bout de n’importe quoi. Il était pourtant hors de question que je la voie de nouveau. Dans une ruelle silencieuse, je découvris une petite maison en briques au rouge vif, aux balcons fleuris. Du linge pendait aux fenêtres et des cris d’enfants me parvenaient aux oreilles. Cette maison abritait sans doute un bonheur paisible et sans frasques, et je songeai avec nostalgie que ce bonheur-là, je n’y aurais peut-être jamais accès. Une femme d’une cinquantaine d’années en robe d’été sortit de la maison, accompagnée d’un chien. Je décidai de la suivre. Elle traversa la rue et déambula jusqu’à un petit square près duquel un manège en bois tournait doucement, distillant une musique légère et les cris de joie des enfants. Lorsque le manège s’arrêta, la femme monta s’asseoir sur un cheval de bois, et le manège se remit en route. Je regardai la femme tournoyer, un sourire serein aux lèvres et sa robe d’été dansant doucement au vent. C’était si doux et inattendu que je sentis mon cœur se réchauffer et une sérénité inconnue m’emplit tout entière. Je m’assis sur un banc près du manège, allumai une cigarette et la fumai en souriant.
Depuis une semaine, Annabelle m’appelait à raison d’une vingtaine de coups de fil par jour. Je ne décrochais pas, laissant le téléphone sonner dans le vide. De 10 heures du matin jusque tard dans la nuit, le téléphone émettait sa sonnerie autoritaire sans relâche. J’étais décidée à ne pas répondre, à ne plus jamais répondre, et j’espérais qu’Annabelle finirait par le comprendre. En ce samedi, j’avais fui l’étroitesse de mon appartement et le son du téléphone qui résonnait comme une alarme. La nuit était tombée sur Saint-Ouen et je venais d’arriver devant un portail de fer avec une inscription en grosses lettres rouges : « Ici même ». En entrant je découvris un lieu immense empli de monde et plongé dans une douce pénombre. Des bougies étaient disposées à même le sol et éclairaient un espace au sol de béton où quelques corps se mouvaient sur une musique électronique résonnant comme l’orgue dans une église. J’appris en écoutant une conversation entre deux jeunes femmes que le lieu avait été un ancien abattoir. Je m’assis au bar, commandai un verre de vin rouge et me laissai réchauffer par l’alcool et l’ambiance irréelle du lieu. Un groupe d’hommes se mit à jouer sur des djembés, le son des instruments emplit la salle et les silhouettes évoluant au rythme de la musique parurent flotter à quelques centimètres du sol… Je bus plusieurs verres, me sentis chanceler, lourde de fatigue et d’alcool, et en même temps emplie de joie et d’un sentiment merveilleux de liberté, comme si soudain tout me semblait possible en ce lieu, me noyer dans l’alcool parmi tous ces corps, et rester assise pourtant, écouter le son des djembés et observer les ombres humaines qui apparaissaient et disparaissaient. Une musique électronique puissante me happa soudain tout entière et je me laissai flotter jusqu’à la piste de béton, devenant une ombre parmi les ombres… Semblable à un courant d’air, mon corps se mit à danser sans effort. La musique se dilatait dans mes membres, les rendant insaisissables et légers comme une plume… Près de moi, une femme dont je ne voyais pas le visage dansait avec une parfaite fluidité, prise elle aussi dans cette transe. C’était beau. Je perdis peu à peu toute sensation de limites, me sentant en total corps à corps avec cette musique, avec ce lieu, avec cette femme à proximité de moi… Tout ce béton était pour nous, tout cet oxygène et cette nuit qu’on respirait étaient pour nous… Cette musique était pour nous, pour que l’on glisse l’une vers l’autre, qu’on s’approche sans faire d’efforts, tels deux aimants… Je pensai soudain que j’étais encore jeune, que mon corps était jeune, que ma tête était complètement exaltée et jeune, mes pensées stupides, légères et futiles… Il y eut un autre morceau de musique qui évoquait le chant de gouttes électriques tombant sur un paysage ouvert à l’infini. Le béton, la lueur des bougies, le sourire de la femme, ses bras qui m’accompagnaient sans me toucher, tout cela ondoyait au son de la musique… Mon corps s’approcha du corps de la femme sans que mon esprit eût à prendre de décision, mes mains prirent son visage pour l’embrasser… La musique était dorénavant tout autour de nous, et nous tournions doucement au milieu de ce chaud berceau sonore. À cet instant, j’avais cessé de penser, mais un courant d’air froid mit fin à l’éternité. Je desserrai lentement l’étreinte de ses bras pour quitter le lieu, heureuse de la laisser à jamais dans cet endroit, heureuse d’avoir accompli quelque chose d’infini.

Commentaires
1. Le vendredi 19 mars 2010 par Iris
2. Le vendredi 23 avril 2010 par Manuel Montero
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