Depuis une semaine, Annabelle m’appelait à raison d’une vingtaine de coups de fil par jour. Je ne décrochais pas, laissant le téléphone sonner dans le vide. De 10 heures du matin jusque tard dans la nuit, le téléphone émettait sa sonnerie autoritaire sans relâche. J’étais décidée à ne pas répondre, à ne plus jamais répondre, et j’espérais qu’Annabelle finirait par le comprendre. En ce samedi, j’avais fui l’étroitesse de mon appartement et le son du téléphone qui résonnait comme une alarme. La nuit était tombée sur Saint-Ouen et je venais d’arriver devant un portail de fer avec une inscription en grosses lettres rouges : « Ici même ». En entrant je découvris un lieu immense empli de monde et plongé dans une douce pénombre. Des bougies étaient disposées à même le sol et éclairaient un espace au sol de béton où quelques corps se mouvaient sur une musique électronique résonnant comme l’orgue dans une église. J’appris en écoutant une conversation entre deux jeunes femmes que le lieu avait été un ancien abattoir. Je m’assis au bar, commandai un verre de vin rouge et me laissai réchauffer par l’alcool et l’ambiance irréelle du lieu. Un groupe d’hommes se mit à jouer sur des djembés, le son des instruments emplit la salle et les silhouettes évoluant au rythme de la musique parurent flotter à quelques centimètres du sol… Je bus plusieurs verres, me sentis chanceler, lourde de fatigue et d’alcool, et en même temps emplie de joie et d’un sentiment merveilleux de liberté, comme si soudain tout me semblait possible en ce lieu, me noyer dans l’alcool parmi tous ces corps, et rester assise pourtant, écouter le son des djembés et observer les ombres humaines qui apparaissaient et disparaissaient. Une musique électronique puissante me happa soudain tout entière et je me laissai flotter jusqu’à la piste de béton, devenant une ombre parmi les ombres… Semblable à un courant d’air, mon corps se mit à danser sans effort. La musique se dilatait dans mes membres, les rendant insaisissables et légers comme une plume… Près de moi, une femme dont je ne voyais pas le visage dansait avec une parfaite fluidité, prise elle aussi dans cette transe. C’était beau. Je perdis peu à peu toute sensation de limites, me sentant en total corps à corps avec cette musique, avec ce lieu, avec cette femme à proximité de moi… Tout ce béton était pour nous, tout cet oxygène et cette nuit qu’on respirait étaient pour nous… Cette musique était pour nous, pour que l’on glisse l’une vers l’autre, qu’on s’approche sans faire d’efforts, tels deux aimants… Je pensai soudain que j’étais encore jeune, que mon corps était jeune, que ma tête était complètement exaltée et jeune, mes pensées stupides, légères et futiles… Il y eut un autre morceau de musique qui évoquait le chant de gouttes électriques tombant sur un paysage ouvert à l’infini. Le béton, la lueur des bougies, le sourire de la femme, ses bras qui m’accompagnaient sans me toucher, tout cela ondoyait au son de la musique… Mon corps s’approcha du corps de la femme sans que mon esprit eût à prendre de décision, mes mains prirent son visage pour l’embrasser… La musique était dorénavant tout autour de nous, et nous tournions doucement au milieu de ce chaud berceau sonore. À cet instant, j’avais cessé de penser, mais un courant d’air froid mit fin à l’éternité. Je desserrai lentement l’étreinte de ses bras pour quitter le lieu, heureuse de la laisser à jamais dans cet endroit, heureuse d’avoir accompli quelque chose d’infini.