88. RL 44. Don Lorenjy, Dégradations
Par La rédaction, le dimanche 14 mars 2010 | Textes/Archives :: #88 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
Don Lorenjy a publié, sous ce pseudonyme ou sous le nom de Laurent Gidon, deux romans, Aria des Brumes (D. L. ; Le Navire en Pleine Ville, 2008) et Djeeb le Chanceur (L. G. ; Mnémos, 2009), un recueil de nouvelles, Les Blaguàparts (D. L. ; Griffe d’Encre, 2010), et différents textes en revues (AOC, Bifrost...) et dans des anthologies (Ouvre-toi !, Griffe d’Encre, 2007, Super-Héros, Parchemins & Traverses, 2010, Mauvaise graine, La Table Ronde, 2010). On peut également lire de lui trois m@nuscrits.
Image : Nicolas Poussin, Et in Arcadia ego (1637-1638).
Don Lorenjy
Dégradations
Un jour, tu seras D n Lo e jy, ou moins encore. Ce sera déconcertant, amer, et proche de la fin aussi, mais tu ne le sauras pas. Tu te réveilleras d’une longue nuit sans rêve ni souvenir. Comme chaque matin, sans doute, mais de cela non plus tu n’auras pas conscience.
Reflété par un vestige de tain moucheté, tu chercheras à te reconnaître dans le visage fragmenté du miroir. Qui est cette personne qui te cherche du regard ? Il te faudra la sensation d’un doigt sur ta joue, corrélée à son image dans ton œil, pour que tu fasses le lien. Cette excroissance grumeleuse sur le front : est-ce toi, encore ? Tu la toucheras sans savoir. Tenteras douloureusement de l’arracher, renonceras. Ta conscience sera amputée de ses propres limites. Tu auras peur de cette forme d’absence à toi-même. Et puis tu l’oublieras. Comme tu auras peut-être oublié à quoi servent les robinets devant toi, bien qu’ils puissent encore te fournir de l’eau froide, de l’eau chaude. Cela fonctionnera encore. Autour de toi, ce qui peut se passer de toi fonctionnera. Alors pourquoi s’inquiéter ?
Les fenêtres seront brisées, le soleil caché, la pluie dense. Après un premier réflexe animal – tirer du lit une couverture sale pour t’en envelopper – tu t’habilleras parce que tu sentiras un froid. Tes habits ramassés au sol en sauront plus sur toi. Leurs taches sur le devant et sur les manches, les grumeaux collés, la raideur cartonnée du derrière dénonceront tes vomissements, ta morve, tes oublis. Leur usure, leurs accrocs raconteront tes pas, tes chutes, tes frottements là où ça te démange, tes fesses longuement posées de fatigue, tes cuisses maigres qui se touchent pourtant à cause de tes genoux cagneux. Et leur odeur… Tes habits sauront tout de toi et tu les enfileras sans les lire.
Un creux au ventre te rappellera un besoin. Autonomes, tes mains te nourriront en tirant ta pitance d’équipements standards, autonomes eux aussi. Mais déréglés, déroulant leur routine sur des blocs d’enregistrement incomplets ou dégradés. Tu ne le sauras pas. Ton assiette risquera de mélanger un sauté de porc synthétique à un chocolat fondu sous une sauce pimentée, ou autre chose. Quelle importance ? Ta bouche, ta langue, tes muqueuses rempliront leur office sans que les informations transmises te perturbent. Bon ou immangeable n’auront plus de sens. Le goût perdu ne revient plus. La digestion réflexe prendra le relais. Utiliser ce qui peut l’être, demander plus s’il le faut, malgré les interfaces défaillantes. Ton corps lui-même pourra se passer de toi.
Un réseau, une machine, un écran te rappelleront ce qu’il y aura à faire. Intelligences artificielles prenant le relais. Aucun moyen de savoir si elles aussi oublient des choses. À quoi comparerais-tu ? Un signal retentira, tu te dirigeras vers une image qui te parle. Un autre toi ? Non, il n’a pas cette tache douloureuse sur le front. Il te dira : « On devait se voir, ce matin, non ? » Tu répondras oui, en cachant que tu ne te souviens plus. D’accord, il faut qu’on se voie. Il le faut. Parce que pour toi ce sera important : quelqu’un qui te connaît, une chance d’en savoir plus à saisir. Il te reste encore des questions. Des sensations de vide à combler. Inconfortables. Heu-reusement, elles s’estomperont vite. Comme l’image de l’écran, et le doute partagé sur son visage.
En attendant, tu te dirigeras vers le mur du fond, à moitié effondré, qui laisse passer le jour froid entre des rayonnages dégarnis. L’état du mur ne t’inquiétera pas. A-t-il été entier un jour ? À hauteur d’épaule, tu prendras quelque chose et le mot « livre » te viendra aux lèvres. Tu caresseras la couverture cornée, tu l’ouvriras et tes yeux reconnaîtront les signes. Tu plongeras dans des bouts d’histoire, sans que ton esprit suive. Sans t’étonner des trous grignotés dans le papier, des moisissures qui noircissent des passages entiers, des pages qui sautent de la 16 à la 53, puis de 72 à 127. Ce ne sera pas grave, puisque tu n’arriveras plus vraiment à relier les phrases entre elles. Ni les mots en phrases. Chaque lettre lue chassant la précédente dans ta mémoire sans fond. Mais tu aimeras ce temps suspendu, quand tes yeux suivent des lignes et t’entraînent entre les signes, loin.
Pour plus de confort, tu t’assoiras sur un vieux canapé. Il sentira l’urine et la crotte de souris, mais rien en toi ne s’en offusquera. Sous ton bassin osseux, une télécommande abandonnée t’imprimera une brève douleur. Tu la prendras, appuyant sur une touche, même pas par mégarde : par réflexe. Ton corps aura plus de souvenirs que toi. Quelque part alors, un appareil s’éveillera. Des sons hachés quitteront des haut-parleurs en se bousculant jusqu’à tes oreilles. Ce ne sera même plus de la musique, mais des fragments concassés. Autant de trous que de notes, un taux de perte abyssal, et tu ne t’en rendras pas compte. Un reste de passé dans ton cerveau aurait pu combler les manques. Si seulement. Là, tu écouteras ce bruit pour ce qu’il sera : une stimulation privée de sens. Mais une stimulation ! Le bonheur d’être en vie te coulera dans les veines. Parce que tu le sauras, juste à ce bruit, à cette sensation de vibration, à ce quelque chose qui se passera en dehors de toi et qui résonnera en toi.
Ce sera bon, si peu, mais bon, de sentir encore qu’il y a un dedans et un dehors, un écoulement parallèle, ton flux et le flux du monde partagés par l’écueil de ce qui reste de ta conscience. Sentir seulement, sans penser, sans comprendre. Et puis oublier.
Un événement te sortira du rien. Tu ne le connecteras pas à l’appel précédent. Pourtant, ce sera l’agenda interactif qui te rappellera ton rendez-vous. Tu devais sortir, rencontrer quelqu’un, et déjà tu ne le sauras plus. Quelle importance ? L’agenda lui-même aura du mal à être précis. Sur l’écran clignotant, tu reconnaîtras quelques signes, comme dans le livre, et sans les comprendre plus. Ce ne sera pas ta faute, ou pas trop. L’appareil aura du mal à retrouver l’intégralité des données. Il n’affichera que des informations tronquées. Il y a longtemps, tu pouvais encore boucher les trous, rétablir le sens général, ou le déduire. Là, tu regarderas, attiré par le bruit et les couleurs. L’agenda sera capable d’évaluer la perte à ta place, de tenter une nouvelle extraction, d’alerter sur le problème, avant de renoncer aussi. Il lui faudra une action correctrice de ta part. Elle ne viendra pas. Pour toi, ce n’aura été qu’un peu de bruit, de lumière, et puis rien. Alors tu ne sauras plus quoi faire, et tu ne feras rien.
Plus tard, tu seras debout devant la porte, et ta main trouvera la commande. L’ouverture te prendra par surprise. Tu auras un peu peur, et puis tu auras envie de recommencer. Mais la porte ouverte restera ouverte et tu ne t’y intéresseras plus. Le palier sera attirant. Quelque chose à découvrir. Un son rythmique et joyeux. Tu t’engageras hors de chez toi sans même t’apercevoir que tu quittes un univers rassurant. Quand ta mémoire sera tout entière partie en dentelle, où que tu te trouves, cela sera chez toi. L’infini sans peine. Et en cet instant, l’infini commencera par ce couloir sali de fientes et de gravats. Le son viendra d’un ascenseur obstiné, occupé à buter dans un cadavre. À chaque ouverture-fermeture, sa porte à glissière émettra un léger ding, avant de relancer ses moteurs infatigables. Le combat de la porte et du corps qu’elle redresse sur le flanc en le cognant à l’épaule sera très stimulant pour toi. Ce sera un corps de femme, vêtu d’une combinaison déchirée. Tu apercevras de quoi t’exciter par l’échancrure du décolleté que les chocs de la porte feront bâiller. L’odeur ne te gênera même pas. C’est la répétition qui finira par t’anesthésier. Tu joueras un moment avec l’idée de te glisser dans cette jolie cabine éclairée. Mais tu ne réussiras pas à coordonner tes mouvements avec ceux du système d’ouverture. Tu partiras vers l’escalier. Les ding t’accompagneront un temps ; tu auras déjà oublié d’où ils viennent.
Tu hésiteras entre monter et descendre. La fatigue, peut-être : tu descendras. Partout, des restes, des charognes, des signes de vie sans vivants. Ça ne te surprendra pas. Pour être surpris, il faut s’attendre à quelque chose. L’immeuble fonctionnera, fournira, éclairera, chauffera des appartements éventrés ou suintants que personne ne viendra plus réparer. Encore moins habiter. Des interfaces lâcheront des flots d’informations dégradées, des images tronquées, des avertissements fragmentés, des sons hachés qui ne tomberont dans aucune oreille. Procédures interrompues. Recherches dans des sauvegardes mutilées, sur des supports déchus. Requêtes pour données incomplètes. Mises en veille avant clôture définitive. Tu ne seras pas seul en cause. Tout s’effilochera. Ouverture du règne de la pourriture, moisissure et nature, sans toi.
Tu prendras pied sur le trottoir. Autour de toi, ce qui restera d’une ville quand l’habitant se perd dans ses propres déperditions. Esprits en perce, mémoires mortes, substrats organiques déficients. Il en sera des cerveaux comme des disques, des serveurs, des clés de stockage, des documents papier ou plastique, des pierres gravées, des grottes ornées : dégradation générale du contenu. Tu seras ce qui reste, et il restera bien peu.
La rue encombrée ne te choquera pas. Poubelles éventrées, grouil-lances diverses, charognards à l’œuvre. L’insistance de la pluie te glacera. Sans t’évoquer quoi que ce soit, un abri transparent t’appellera. Tu attendras ici un transport qui ne viendra pas. À une centaine de mètres, sa carcasse sans conducteur sera bloquée par un autre véhicule abandonné. Des rats se partageront la bourre des sièges.
Tu regarderas autour de toi. Comme il ne se passera rien qui te stimule, tu t’assoiras par terre et tu joueras avec ton sexe. Le plaisir giclera par surprise. L’abattement qui suit t’abattra. Tu te laisseras flancher, recroquevillé. Le souvenir de cet orage cérébral restera un instant, comme une brume. Il aurait fallu que tu l’exploites tout de suite. Tout de suite cependant, tu seras incapable de recommencer. Les pensées aussi vides que le corps. Les restes du plaisir refroidiront sur toi.
La nuit tombera sans que tu aies bougé. Au début, le froid sera désagréable, et puis tu t’engourdiras. Il te semblera qu’il y a un bout au chemin, une sorte de fin qui s’approche. Tu ne sauras plus mettre un nom dessus. Cela te rassurera.

Commentaires
1. Le lundi 15 mars 2010 par Sonia Winterfeld
2. Le lundi 15 mars 2010 par Yannick
3. Le mardi 16 mars 2010 par Don Lo
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