Mon regard se détache de la grande table en chêne où sont étalés onze albums photo, et je remarque avec un contentement mêlé d’effroi que rien n’a changé. Pas un fauteuil n’a été déplacé d’un millimètre, les trophées de natation de Frédéric sont toujours sur la cheminée, semblant narguer les médailles de judo de Chloé, lesquelles ont l’air de vouloir se débarrasser du vase chinois offert par ma belle-mère pour nos dix ans de mariage – je lui ai toujours trouvé un air arrogant à ce vase, c’est drôle. Le tapis persan que Jacques avait absolument tenu à acheter lors de l’emménagement, malgré son prix exorbitant (« prendre un crédit pour un tapis, c’est ridicule », lui avais-je dit), est toujours au même endroit, le temps n’a pas de prise sur lui. Bien sûr, la table en chêne paraît plus grande qu’avant, surtout à l’heure du dîner, quand une seule personne s’y installe pour regarder le JT en avalant une tranche de jambon ou une barquette réchauffée au micro-ondes. Il est loin le temps où nous nous retrouvions tous les quatre, quoi qu’il arrive, à vingt heures pétantes, autour d’un pot-au-feu en hiver ou d’une salade niçoise en été. Certains dimanches de juillet, lorsqu’il y avait des invités et qu’on voulait manger dehors, il fallait s’y mettre tous les quatre pour transporter la table dans le jardin (Jacques a toujours refusé de manger sur une table en plastique comme tout le monde, c’était son côté snob). Même en mettant les rallonges, on était un peu serrés. Combien de plats, de verres, de saladiers Frédéric a-t-il bien pu renverser durant toutes ces années ? Ce n’est pas sa faute : il est gaucher. Je me demande s’il est toujours aussi maladroit ; je n’ai jamais compris comment il pouvait être tellement à l’aise dans l’eau – un vrai poisson – et presque empoté sur terre.
Oui, tout est comme avant : un lundi ordinaire, la maison vide, Chloé à l’université, Frédéric à son travail à la bibliothèque, et Jacques… où est-il ?
Tout est comme avant : ça sent la cire, le parquet et les meubles ont été astiqués, un bouquet de tournesols trône sur la table basse, et la lumière du soleil entrant par la baie vitrée crée d’étranges reflets sur leurs pétales jaunes orangés, je remarque que le vase a l’air trop petit pour le bouquet. Soudain, une odeur de gâteau au yaourt m’envahit. J’abandonne les albums et me précipite à la cuisine : le four est éteint, il n’y a rien dedans. Pourtant j’étais certaine d’avoir reconnu l’odeur du fameux gâteau au yaourt de Chloé. Elle avait l’art de partir d’une recette toute simple et de l’améliorer, de la personnaliser avec un peu de cannelle ou de miel. Je me demande si elle cuisine toujours aussi bien. Elle n’a sûrement plus le temps, avec ses études, et puis elle n’en a peut-être plus envie. Quel dommage qu’elle n’ait pas fait l’école hôtelière !
La cuisine, elle était faite pour ça, je le lui ai toujours dit, mais non, elle n’en a fait qu’à sa tête et elle a voulu s’inscrire en fac de Lettres. J’aimerais tellement la revoir, mais pour l’instant c’est impossible, il faut attendre et je suis sûre qu’un jour elle sera prête.
De retour au salon, je m’assieds sur la chaise qui a toujours été la mienne et je me mets à tourner frénétiquement les pages de l’album à la recherche d’une photo récente de Chloé : il y a peu de photos d’elle, il y en a beaucoup plus de Frédéric, c’est vrai qu’il a huit ans de plus mais quand même… En fin d’album, je trouve ce que je cherchais : Chloé, sourire éclatant, en robe d’été à fleurs, assise sur le canapé, entre Fred et Jacques, flûte à la main et souriant eux aussi, une bouteille de champagne et une tarte aux fraises posées sur la table basse, à côté d’un impressionnant bouquet de tournesols. La légende sous la photo indique : « 5/7/2003 : Chloé a réussi son bac ES avec mention bien ».
Pourquoi ne veut-elle pas me voir ? Avec Fred, il n’y a aucun problème, on se voit… enfin, quand son esprit n’est pas trop encombré par ses problèmes de santé, de boulot et de couple ; finalement c’est vrai qu’on ne se voit pas autant que je le voudrais. Mais je n’ai pas à me plaindre : c’est déjà bien qu’il accepte encore de me voir, surtout maintenant qu’il a sa propre famille. Je dois avouer que je m’étais trompée : j’étais persuadée que ce serait plus difficile avec Fred et que tout serait plus simple avec Chloé. On ne sait jamais comment les enfants vont réagir face à la mort d’un de leurs parents. Si l’on se fie aux statistiques, on doit en conclure que la mort s’est trompée d’heure et d’adresse.
Un bruit à l’étage : comme des pas dans la chambre de Chloé. Je me précipite dans l’escalier, trébuche sur la première marche, me relève, monte le plus calmement possible en m’appuyant à la rampe. Sur la porte de sa chambre, les cinq lettres de son prénom découpées dans de la feutrine rouge (C), verte (H), jaune (L), bleue (O), violette (E). C’est moi qui les avais dessinées, découpées, puis collées là, il y a vingt-deux ans, le jour même de notre retour de la maternité. Ça faisait longtemps que j’avais choisi les couleurs, que j’avais dessiné les lettres au crayon à papier sur le tissu, mais par superstition j’avais attendu d’être revenue à la maison avec Chloé en pleine santé dans son couffin pour les accrocher sur la porte de sa petite chambre à la tapisserie bleue étoilée.
Je n’aurais jamais cru que ce serait comme ça après : tout ce vide, l’espace vide, le temps vide, et l’esprit tellement encombré de souvenirs douloureux. Et que dire des souvenirs heureux ? C’est peut-être les pires. Comme si on vous jetait à la tête tout ce que vous avez perdu (et dont vous n’avez pas su profiter). Fatiguée, je m’assois sur le lit moelleux de Chloé (je me souviens du magasin où j’avais acheté ce dessus de lit en solde, c’était peu après le départ de Frédéric et ça m’avait bouleversée plus que je ne le pensais). La chambre de Chloé : le condensé de toute sa courte vie. Enfance, adolescence et âge adulte s’y côtoient tant bien que mal, chacun feignant d’ignorer les autres : ours en peluche borgne, collection de fèves, dictionnaire de latin-grec, dossier d’inscription au CNED, un poster d’un groupe de rock qui n’existe plus depuis longtemps, le Goncourt d’il y a trois ans, un album de Souchon oublié sur la table de nuit…
J’ouvre les tiroirs de son bureau poussiéreux (depuis quand n’est-elle pas venue ici ?). Je sais que je ne devrais pas mais tant pis. Premier tiroir : uniquement des papiers administratifs sans intérêt. Deuxième tiroir : des fiches de révision du bac conservées là j’ignore pourquoi. Dans le troisième : du courrier assez récent. Je n’ose pas le lire ; je jette malgré tout un œil sur les adresses des expéditeurs au dos des enveloppes. Beaucoup de noms et prénoms me sont inconnus ; qui est ce Jérôme de Paris XIIe ? Et cette Léa de Bordeaux ? Où diable a-t-elle bien pu faire la connaissance d’un João de Rio de Janeiro ? D’autres noms et adresses ne me sont que trop familiers et je n’ose ouvrir les lettres de peur de ce que je pourrais y découvrir. Une lettre apparemment assez longue – au moins quatre ou cinq feuillets à en juger par l’épaisseur de l’enveloppe – de ma mère, datée du 4/04/2006. Une carte de vœux pour la nouvelle année 2007 envoyée par mon frère. Une grosse enveloppe marron, assez lourde, dont Frédéric est l’expéditeur m’intrigue, mais la peur m’empêche de l’ouvrir.
Et sous la pile de courrier, une photo de moi à dix-sept ans, sous le grand tilleul du jardin de mes parents, en Normandie. Où a-t-elle bien pu trouver cette photo ? Pas dans les albums de famille en tout cas : ils ne renferment que des photos de Jacques et moi après la naissance des enfants, comme s’il n’y avait pas eu de vie avant. Pourtant, il y a eu une vie avant Frédéric et Chloé… et aussi avant Jacques… il y a eu plusieurs vies même. Il y a eu les virées en deux-chevaux avec les copains des camps de vacances, des journées entières à tromper l’ennui grâce aux livres de la bibliothèque de mon père, des amours d’été avec un correspondant anglais, des amours d’hiver avec un collègue dont je ne me rappelle plus le nom, un séjour à Milan – un peu décevant –, des plateaux de fruits de mer partagés avec ma sœur à la terrasse d’un restaurant à Nantes, des fêtes des mères tristes où tout le monde feignait la bonne humeur malgré la maladie de maman… De tout cela il y a des photos conservées dans une boîte à chaussures recouverte de tissu moiré multicolore, de perles et de fausses pierres précieuses. Et puis il y a les souvenirs sans photo pour les matérialiser, les authentifier : toutes ces pies sur le cerisier de mes grands-parents le premier jour de l’été 1962 ; ce truc bizarre que j’ai vu dans le ciel avec mon frère, en rentrant du cinéma, un soir d’hiver en 1971 ; ces paysages magnifiques du Vercors, qui m’ont éblouie à une période où plus grand-chose ne pouvait m’éblouir ; tous ces regards croisés par hasard et qui m’ont bouleversée ; les géographies intimes des corps – un grain de beauté derrière l’oreille, une cicatrice au poignet droit, la forme d’un nombril. Heureusement que tous ces moments de bonheur fugaces, peut-être les meilleurs souvenirs finalement, ne sont pas sur photos et négatifs, reproductibles à l’infini sur du papier mat ou brillant. Je veux pouvoir les garder pour moi, je n’ai pas envie qu’ils se retrouvent dans les tiroirs de Chloé, dans l’album familial ou dans ma jolie boîte en tissu au milieu des autres qui jaunissent cruellement.
Un petit bruit en provenance de la cuisine. Comme un léger cliquetis suivi de grincements dans l’escalier. Je sors de la chambre. C’est le chat, je l’appelle. Au lieu de venir vers moi, il redescend et sort par la chatière, comme effrayé. Bruit de clé dans la serrure. La porte était fermée à double tour. Pourtant je suis entrée. Je ne sais pas comment mais je suis entrée. Après tout, c’est normal : c’est chez moi. Pourquoi n’aurais-je pas pu rentrer chez moi, dans ma maison ? Ma maison, celle que j’ai en partie payée, celle que j’ai entretenue quotidiennement, que j’ai décorée avec goût au fur et à mesure des années, des brocantes, des soldes, des petits objets que j’ai bricolés, des meubles que j’ai retapés, poncés, repeints, vernis, polis, cirés… C’est chez moi, ce sera toujours chez moi.
Bruits de pas dans l’entrée. C’est Jacques, qui d’autre ? Bien sûr que c’est Jacques. C’est sa maison à lui aussi, même si c’est moi qui ai insisté pour l’acheter (lui, il préférait une vieille bâtisse de plain-pied à trois kilomètres d’ici, sans chauffage central et avec seulement deux chambres). C’est la première fois que je le revois. Il a changé, vieilli, grossi. Il a laissé la porte ouverte. Il parle à quelqu’un. Une femme s’engouffre dans la maison. Qui est-ce ? Jacques la prend par la main : « Viens, je vais te faire visiter, là c’est la cuisine. »
En une fraction de seconde, je comprends tout. Ce n’est pas Jacques qui est mort, c’est moi. C’est moi qui suis morte le 21 octobre 2003, dans un accident de voiture sur la petite départementale, à deux kilomètres de la maison, en revenant des courses. Jacques a essayé de freiner mais c’était trop tard. J’ai pris le volant et j’ai braqué à gauche. C’était trop tard, le camion était déjà beaucoup trop engagé sur la route, il avait grillé le stop au croisement et il occupait toute la route : impossible de l’éviter. Un de nous deux est mort sur le coup, l’autre a survécu avec quelques égratignures et une jambe fracturée. L’un de nous est mort, l’autre vit, et pas seul apparemment. Je suis morte. Je m’en vais, je suis déjà partie. Je reviendrai. Ici, c’est chez moi, et on finit toujours par revenir chez soi, tôt ou tard. Ils pourront faire tout ce qu’ils veulent, jeter mes affaires, brûler mes photos, raser les murs : c’est chez moi, je reviendrai. Je reviendrai et ils me verront.
Je traverse le jardin et, avant de refermer la grille derrière moi, je me retourne : j’entends les rires des enfants chahutant dans la piscine, je sens les éclaboussures d’eau sur ma peau. J’emporte avec moi la photo de mes dix-sept ans. J’espère que Chloé s’apercevra de sa disparition et qu’elle comprendra.