91. RL 44. Benoit Deville, Monstres d'acier
Par La rédaction, le jeudi 18 mars 2010 | Textes/Archives :: #91 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
Benoit Deville est né en 1964. Quatorze m@nuscrits et un site.
Photographie de l'auteur.
Benoit Deville
Monstres d’acier
L’ouvrier se saisit d’une clef lourde à la mâchoire en forme de f et frappa, frappa, frappa sur la tôle, les manettes et les boutons-poussoirs, faisant hurler la sirène d’alarme et s’éclairer tous les voyants rouges. Il frappa et cogna jusqu’à se laisser tomber à terre, après avoir envoyé dans l’allée A la clef lourde à la peinture écaillée. La machine se tut, débranchée par un ouvrier pendant qu’un autre se penchait sur Georges.
« Machine désastre ! Machine tempête ! »
Tels sont les mots que je me suis créés pour survivre à toi.
Toi, ma machine que je retrouve tous les matins à six heures et que je quitte à dix-huit heures.
— Eh, Georges, tu viens fumer une cigarette ?
J’ai des « coupures » pour pisser, manger, prendre un café. Tu ne me reproches rien. Tu sais que je vais te revenir. Tu te fous si je t’aime ou te déteste. Tu n’es que mon gagne-pain parce que je ne sais pas faire autre chose. J’ai besoin de ce travail, et j’essaie de le faire du mieux que je peux.
— Georges, il y a une erreur de cinq millimètres sur la dernière commande. Tu vas faire des heures sup’ pour me rattraper ça.
— Désolé, patron. Pas de problème, je m’y colle.
« Machines de guerre ! Machines de mort ! »
Ce sont mes mots que je t’ai dédicacés.
Je ne sais pas pourquoi je les ai écrits. Ils sont sortis de moi et ils sont là maintenant. Je les ai collés, en douce, sous ta robe de métal, sous tes boutons et tes manettes que mes mains caressent, que mes doigts effleurent. Je te les murmure chaque matin. Je sais que tu n’es qu’une machine, mais… si je te détériore, si je ne m’occupe pas de toi, je serai mis dehors et je n’aurai plus d’argent pour nourrir ma famille, partir un peu en vacances et la confiance des miens au fond de leurs regards sera perdue.
Et je te perdrai, toi aussi.
Nous échangeons nos regards complices. Toi et moi ne faisons qu’un. Parfois, mes regards deviennent assassins parce que tu ne tolères rien. Aucun écart, aucune erreur d’un millimètre. Et si je te prépare mal, tu me fais tout de travers, et c’est là ta puissance, ta force parce que tu le sens bien, que je suis prisonnier de toi. Surveillé dans mes moindres faits et gestes par les yeux uniques des caméras de surveillance, dont les écrans sont visionnés par le responsable de la chaîne, dans son bureau, là-bas au bout de l’allée. L’homme invisible que nous l’appelons. Il nous surveille, c’est son boulot.
« Homme esclave de lui-même ! »
Allée A. Emplacement F. Me voilà devant toi. Tu as eu ta révision et pendant quelques jours nous ne nous sommes pas vus. J’en ai profité pour prendre quelques jours de congé. Ton bruit de concasseur m’a manqué, tes clignotants rouges, verts, orangés aussi. Ta grosse carcasse de ferraille aux angles durs également. J’ai rêvé de toi pendant que la chaleur de la peau de ma femme me vidait. Loin de toi, je me sentais mourir. J’espère que cette révision va me permettre de rester encore quelques années près de toi. Oui, tout fonctionne correctement et le travail restitué, contrôlé par des collègues, à l’autre bout de la chaîne, est satisfaisant. Trois fois huit heures cette semaine, et deux fois huit la semaine suivante. Nous sommes liés l’un à l’autre par une espèce de pacte. La production continue, même si, au bout, l’acheteur n’est pas toujours au rendez-vous.
« Hommes destructeurs, homme se détruisant lui-même ! »
Nous sommes unis dans ce rythme et, lorsque le dimanche s’installe avec sa lenteur, je ne sais pas quoi faire de tout ce temps. C’est pareil pendant les vacances d’été. J’essaie de lire mais tes battements violents et réguliers, tes ronflements sourds et continuels, parfois tes hoquets qui, aussitôt, m’inquiètent, me manquent. Il ne faut pas casser notre lien. Maison, travail après avoir lâché les gosses chez la nounou ou à l’école, courses et maison. Manger, puis dormir pour se réveiller, à nouveau. Et retrouver nos repères. Nous retrouver, enfin.
« Il a inventé la “machine” pour se libérer mais, en fait, elle l’a fait serviteur. Et d’autres hommes contrôlent d’autres hommes grâce à elle. »
Hier soir, avant de partir et laisser l’autre équipe me remplacer – parce qu’il y a d’autres ouvriers qui travaillent avec toi –, le patron nous a convoqués. Enfin, son bras droit.
— Ce sera votre dernier tour, les gars, nous a-t-il annoncé comme ça, sans prendre de précaution ni de mots doux pour annoncer notre séparation.
Brouhaha de surprise et mécontentement mélangé des collègues.
— Ce sera demain. Votre dernier jour de travail. L’entreprise est vendue. Le patron prend sa retraite, a-t-il continué, n’écoutant pas les voix murmurantes se faire grondantes.
— Qu’allons-nous devenir ? a crié quelqu’un.
Un représentant syndical, je crois, j’ai pas bien vu.
— L’entreprise ne restera pas ici. Elle va être délocalisée pour un autre pays, avec d’autres ouvriers moins chers…
Sûrement !
— … plus performants.
Pas sûr.
— Les machines et les chaînes vont être démontées et ce sera à vous de le faire. Demain.
Puis il est retourné dans son perchoir, là-haut, auprès du bureau directorial, nous laissant à notre colère, et nous avons répondu à son mépris par notre dégoût.
« Contrôle de l’Homme par l’homme ! Contrôle de la machine sur l’Homme ! »
Voilà, c’est dit.
Toute la nuit, je n’ai pas pu dormir. Je me suis tourné et retourné. J’ai vu les chiffres rouges sur le cadran noir de mon radio-réveil défiler. Au dîner d’hier soir, j’ai annoncé ça aux miens et ils m’ont regardé avec des yeux ronds. Ils attendaient que je les rassure et je n’ai plus dit un mot. Tout à l’heure, je vais te démonter et tu seras emballée dans de grosses caisses en bois. Tout à l’heure, tu ne seras plus et je ne te verrai plus. Tu seras à un autre et loin de moi, tu continueras, dans un autre univers, ton chemin pendant que je serai ici, à tourner et tourner devant tout ce temps qui va m’être attribué.
« Machine désastre ! Homme esclave ! Machine de la Mort ! Homme de la Destruction ! »
Que vais-je en faire, sans toi ?
Toi, apparue pour ma perte…
Meurs donc…
Crève !

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