95. RL 45. Éditorial
Par Florent Georgesco, le dimanche 21 mars 2010 | Bavardage :: #95 :: rss
La Revue littéraire n°45, avril 2010
Intime, extime, etc.
Parmi les idées qui nous tenaient à cœur quand nous avons créé cette revue, la nécessité de donner à lire des textes libérés des diverses gangues de la théorie tenait une place d’importance. Ne pas commenter, ne pas soumettre les auteurs aux idées générales, faire confiance au lecteur, à son goût, à sa curiosité, à sa capacité de penser seul. La pensée, il y a des lieux pour ça. Un lieu pour la création, dans son état naissant et comme sauvage : voilà ce qu’il nous paraissait plus urgent d’ouvrir. Donc, pas de dossiers, pas de thèmes, pas de concepts unificateurs ; une rhapsodie de textes, réunis par le plaisir que nous les savions capables de donner, puisque nous l’avions éprouvé. Mais cela n’empêche pas certains rapprochements, souvent le fruit du hasard.
Ainsi, ce mois-ci, commençons-nous la publication, qui sera plus ou moins régulière (pour chacun, de quatre ou cinq livraisons par an), des journaux intimes de Serge Safran et Dominique Noguez. Celui-ci, qui est parmi les quelques grands écrivains à collaborer à La Revue littéraire depuis le premier numéro, en a déjà fait paraître des fragments, dans d’autres revues ou en volume (La Colonisation douce, publié au Rocher en 1991, sélection de passages touchant à certains problèmes politiques : journal assez peu intime en somme). Nous sommes très heureux de l’accueillir désormais.
Serge Safran, de même, a publié en 2006, à La Musardine, plusieurs mois du journal qu’il tient depuis 1977, centrés sur une passion amoureuse, L’Année Alison. Nous lui avons proposé d’aller plus loin, en livrant les premières années, les pages fébriles, ardentes, du jeune homme qu’il fut. Alfred Eibel a bien voulu présenter cette entreprise. Je lui cède volontiers la parole sur ce point.
Préférant toujours, pour les raisons que j’ai dites, l’évocation à l’analyse, il nous a paru intéressant de leur adjoindre la compagnie de Paul Léautaud, à travers les très belles pages que Serge Koster lui a consacrées, qui sont aussi des pages sur Serge Koster, le moi restant au centre de ce numéro ; mais un moi ouvert, éclaté, en miroir, que les mouvements du monde traversent, où l’autre est un double, ou du moins un complice, pour utiliser un mot que Klossowski affectionnait, comme le rappelle Catherine Millot dans le passionnant portrait qu’elle lui consacre. Nous nous en serions voulu de vous entretenir doctement de l’écriture de soi, de l’intime et de l’extime, du sujet et de son éclatement ; tout cela est présent, et de manière suffisamment riche, inépuisable, dans les liens que tissent secrètement entre eux les auteurs ici rassemblés. La littérature est semblable à la guerre, dont Napoléon disait qu’elle est un art « tout d’exécution ». Il lui suffit d’être pour que tout soit avec elle, en elle.
J’ajoute que ce numéro marque le début d’une autre participation régulière, celle de Steven Sampson, qui tiendra la chronique des événements éditoriaux anglo-saxons. Philip Roth en inaugure les plâtres. On pouvait craindre pire. Il voit aussi la merveilleuse romancière qu’est Sibylle Grimbert se colleter avec les stupidités du temps, démontrant, dans un exercice pour elle inédit, que le talent n’a pas de limites, qu’il peut se mêler de tout, et éclairer tout d’une lumière neuve.
Florent Georgesco

Commentaires
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