Entre Paris et Bordeaux, Serge Safran traîne ses guêtres, l’amour des jeunes personnes, comme dirait Montherlant, il les effeuille entre deux soucis domestiques. La fuite du temps y est très présente, sans parler de la fuite de soi. L’incertitude du lendemain barre l’horizon. Comment concilier rêve et réalité ? Les rencontres se multiplient dans l’espoir d’une solution. À quel problème ? Le problème gît dans l’écriture : donner sa pleine mesure, pour y parvenir abolir le temps, ne jamais perdre le contrôle de soi, dériver vers une vie harmonieuse.
L’époque permettait de croire à la lente maturation d’un don jusqu’à l’expression parfaite. On se faisait des intraveineuses d’écriture, espérant qu’un jour le traitement déboucherait sur un beau livre, sur une brassée de poèmes sublimes. Au-delà de la personnalité de Serge Safran, ce journal témoigne d’un temps qui n’avait pas encore appuyé sur l’accélérateur. Prendre son temps était une vertu. Arriver à maturation avait une signification. Le jour n’abolissait pas forcément la veille, un clou ne chassait pas forcément l’autre. On pouvait encore tabler sur la pérennité des choses. Serge Safran avait un projet, pouvait s’y tenir, le suivre au quotidien. Il fallait qu’il se construise un monde qui l’éloigne de la basse réalité de ces obligations contre lesquelles il se dresse page après page. « Écrire comme un être frustré de sa vraie vie. » Le journal retient l’angoisse, l’incertitude du lendemain. Il faut trouver une foi nouvelle, s’affranchir, vaincre, intensifier ses désirs.
On verra défiler au long de cette année 1977 des amitiés, des amies, des compagnes, des bêtes de sexe. On fait l’amour comme on se brosse les dents, entre deux rendez-vous, comme on se soulage. Safran ne cessant d’être en quête de ce qu’on appelle « le grand amour » qui l’exonère de sa solitude, qui lui permettrait d’écrire sans plier sous les affres d’un quotidien mesquin. Sa collaboration à la revue Jungle atténue sa mélancolie, comble un vide, déploie ses désirs, lui fait croire que Paris lui appartient. Il mijote le projet d’un manifeste, il veut monter Les Bonnes de Jean Genet, des projets censés atténuer son mal-être. Ne plus se poser la question : pourquoi il écrit, pour qui il écrit. Il voyage, multiplie les rencontres, les lectures, Louis Calaferte, Daniel Biga, deux écrivains dans l’air du temps, les poèmes de Rutebeuf, la prose de Joë Bousquet et combien d’autres qui lui permettent d’éviter de s’emmurer. Il sait qu’il n’est pas le jeune Werther, ni Thomas Chatterton, il est Serge Safran souffrant d’être submergé par « la lave d’un éternel ennui ». Le combat se poursuit, Safran s’affranchit, se délivre de ce qui le paralyse. Il se met à l’abri d’un effritement permanent du temps, se reprochant ses heures « futiles et volages ». Il ne manque pas de s’interroger : « Quel est ce vide, ce néant, cette impuissance ? » Difficulté de choisir entre sa « solitude essentielle » et son besoin d’aimer, d’être aimé. Il veut révéler et se découvrir, entendre et se comprendre, au bout du compte y parvient à peine pour la raison qu’il n’y a rien à comprendre, que l’application de la seule raison ne résoud pas un problème, que tout bonnement le fait est là, comme disait Merle Miller, que la logique ne suffit pas, parce qu’elle doit tenir compte du hasard.
Comment effacer, supprimer le doute : voilà la grande question du journal, tenu par un homme droit, tendre, candide, qui veut « garder ses yeux d’enfant émerveillé ». Il a compris que « les médiocres ont toujours le pouvoir réel ». Il ne cesse de marteler qu’il ne croit pas en la réalité. Il ambitionne de sauver la flamme du poète inconnu. Les poètes, il les connaît bien, les sans-grade, les paumés, les délaissés, les oubliés, provisoirement remisés au cimetière des poètes, dans l’attente d’un éventuel repreneur.
Le monde est-il trop vaste pour le poète Serge Safran ? A-t-il du mal à trouver ses « poteaux d’angle » ? Doit-il se réfugier, comme on se réfugie dans le coin d’une cour de récréation, fuyant un problématique professeur clamant de sages paroles ?
Il note en quatrième vitesse ; il lui arrive de s’étendre, de se complaire. Il ne cherche pas une forme d’écriture élégante, celle qui fait le bonheur des diaristes qui attendent d’être applaudis par des groupies installés au poulailler d’un théâtre intime. Serge Safran surveille son écriture, il la veut spontanée, ingénue ; tant pis si ici ou là la phrase boite, signe d’une vérité toute nue.
Ce journal sans apprêt reflète une époque disparue. Trente ans après, elle atteste de ce que nous avons perdu.