98. RL 45. Serge Safran, L'Écueil de naître
Par La rédaction, le lundi 22 mars 2010 | Textes :: #98 :: rss
La Revue littéraire n°45, avril 2010
Serge Safran est né à Bordeaux et vit à Paris. Auteur de recueils de poésie, récits de voyage, lettres et journaux intimes (L’Année Alison, ou comment survivre en amour à l’âge fatidique de 36 ans, La Musardine, 2006), d’un essai et de textes érotiques, il est également directeur littéraire aux éditions Zulma. Il a publié son premier roman, La Stagiaire, en 2008 (Éditions Léo Scheer, coll. « Melville »).
Image : Anton Van Dyck, Le temps coupe les ailes de l'amour.
Serge Safran
L’Écueil de naître
(journal, décembre 1977)
Carnet n°1
3/12/77
Il faut absolument qu’à partir d’aujourd’hui… Je n’en sais rien. Écrire. Pourquoi je me sens si seul, si malheureux, si dépourvu de toute raison de vivre ? En deçà de toutes celles que je me donne, de toutes celles que je montre. J’avais décidé de tenir un Journal. Je ne voulais plus. J’hésitais. J’hésite encore. La contrainte. Être astreint à écrire. Mais l’ennui. Mais le plaisir. La multitude de la vie multiple que je vis. Trop de choses perdues, évoquées, rêvées, ressenties. Être libre. Totalement. Ne rien devoir à personne. Sinon à moi-même. La Beauté. La Solitude. La Mort. N’importe quoi. L’amour. La vie. Les secondes qui s’écoulent. L’espoir qui me transporte. La mort qui me harcèle. Mes désirs follement désireux de vivre ce que je désire. Oui. Bon. Le métro démarre. J’ai du mal à écrire. Ma main tremble. Une habitude à prendre. Une de plus. Rimbaud. Pourquoi ? Arrêt. Je peux recommencer. Je décris. Un métis est assis à ma gauche. Lumières. Bruit des roues. Vitesse. Tremblements. Vivre comme je respire. Et écrire, par-dessus le marché. Au fond, une Noire, coiffée d’un bonnet en laine mauve. Un homme à moustaches, cheveux courts, lit debout à voix haute, la main sur le cœur. Il a des lunettes rondes. Il faut que je descende à République… Laumière. Chaleur. Bruits de pas. Il continue de lire à voix haute. Deux types s’assoient à mes côtés. Ils parlent et semblent se comprendre. Une langue qui m’est inconnue. Ah ! le claquement des portières, le bruit qui s’accroît.
Écrire donc un Journal avec pourtant la sensation (Stalingrad) que ce ne peut être tout à fait cela. J’ai tant de choses à dire, à confier. Je ne peux rester malheureux. Comme tout à l’heure. Dans les chiottes. Face au couple. À l’image du couple. Chantal avait beaucoup de douceur dans son visage, ses yeux bleus (1). Des gens montent. Je pousse mon pied, tire ma jambe (non, pas la jambe), enfin je rétablis les plis de mon jean en velours à côtes bleu marine. Dire comment je suis habillé. Je pense alors aux siècles futurs. De toute façon, je suis acculé. Évidemment, puisque je suis libre (Gare de l’Est). Ah ! la poésie. (J’en reparlerai, c’est sûr, il fallait s’y attendre.) Je porte donc le pantalon ci-dessus décrit. Je pense que je vais lire ce que je suis en train d’écrire à Babette dans quelques instants. Un col roulé en cachemire bleu marine. Il a coûté très cher à ma mère, je crois. C’est elle d’ailleurs qui a cousu aux coudes des rondelles de cuir bleu. J’ironiserais presque en disant que mon slip l’est aussi, bleu marine. Avec peut-être une petite tache de sperme séché. Il faudrait dire aussi pourquoi. J’ai peur – non, pas à vrai dire – de m’embarquer dans une telle galère. C’est sûrement le remède à cet enfer que je suis amené à traverser. Enfer est un mot bien pauvre. J’essaierai d’en changer par la suite (Richard-Lenoir). Beaucoup à dire, évocations, chansons… Par-dessus le col roulé, une chemise ample, bleu pâle, à rayures. J’aime beaucoup cette chemise chaude à col officier, bien que je n’aime pas ce dernier mot. Je l’ai achetée en présence de Cathy (2). Rue de Rennes. Pas très loin de la Fnac. Bastille ! J’ai raté ma station.
Je repars en sens inverse. (Direction Église de Pantin, d’où je viens. Cela me permet d’indiquer que c’est à Pantin qu’habitent Chantal et Jean-Yves R. chez qui je loge et de chez qui je suis parti ce soir vers dix heures moins le quart pour aller rendre visite à Babette, Élisabeth Coste, qui m’attend.) J’aurai du retard puisque je me suis trompé de station. Je ne cesserai pas d’être provincial à Paris. Il fait froid. Je sens mes pieds bien pris dans mes élégantes boots en cuir marron.
Je continue pour dire enfin que je porte un caban beige en poil de chameau qui doit me donner une allure à la fois un peu stricte, décontractée et même romantique vue la forme du col. Mes cheveux sont longs et me tombent sur le visage pendant que j’écris en serrant fortement le carnet et le stylo à bille. Il ne faudrait pas oublier mon sac de l’armée américaine que je porte en bandoulière et qui ne s’accorde pas très bien avec la façon dont je suis vêtu.
Bon. Reprenons nos esprits. Après tout, je peux descendre à Oberkampf, la station prochaine.
J’avais décidé, mais inutilement, de commencer à écrire mon Journal le jour de mon dernier anniversaire… Décidément, j’arriverai avec un énorme retard. Une fille sympathique m’a fait comprendre qu’il fallait que je descende à République… J’ai eu en effet vingt-sept ans le 22 novembre. Aujourd’hui, 3 décembre 1977, je suis à Paris. Qu’ai-je fait de ma journée ? Qu’ai-je véritablement éprouvé comme sensation vraie ? D’abord l’affabilité de Catherine Espinasse (3). Ensuite l’attirance de la vierge Virginie, fille de Pierre-Jean (4). Virginie, dix-neuf ans.
Je suis dans la bonne direction et je pense à « mettre ma vie dans des livres comme d’autres des cornichons dans un bocal » (ce que j’ai d’ailleurs déjà fait). Cette envie de tout emmagasiner. De ne rien laisser perdre. Les mémoires de ma mémoire. Ce chanteur de couloirs sombres qui joue et chante « Hotel California »… Welcome to the Hotel California / Such a lovely place / Such a lovely place / Plenty of room at the Hotel California / Any time of year, you can find it here… Un clochard est allongé près de moi sur le banc… Me parviennent des voix d’hommes. Je sais que je vais revoir Babette, son sourire, sa chambre, dont elle a abattu une cloison. Elle aura peut-être fait du thé. Le clochard se nomme Firmin (a). Sa femme l’a appelé d’une voix rauque. Il l’a envoyée chier et lui demande « Qu’est-ce que tu veux, encore ? ». Il s’est relevé et se cure le nez. Notations de passage. Je me grise d’écrire, je cherche la plénitude. Je ne peux vivre que pleinement. Une fille vient de s’asseoir en face de moi et semble s’être mis à écrire un poème qui commence par « La vie… La vie a quelque chose qui a changé… » Je suis indiscret. Elle a compris. Me sourit. Je suis gêné, je baisse la tête. Saint-Paul.
(a) Je n’avais pas encore lu Au-dessous du volcan (5).
4/12
Assis à la station Saint-Maur. Je continue. Oui. Je recommence. Je pensais, en marchant avenue de la République, que j’écrivais vite. Comme quand j’écris mes poèmes. Pour ne pas que la réflexion prenne le pas sur la spontanéité, même si celle-ci demeure mensongère. Il fait un beau temps froid et ensoleillé d’hiver. Maintenant j’entends, outre les voix et bruits de pas de quelques personnes, le grésillement des néons. De la lumière artificielle. En venant, j’ai pissé dans une vespasienne. Après en avoir tant entendu parler, il eût été dommage que je me prive d’un tel luxe. Le métro arrive.
Je descendrai à République. Cette fois sans me tromper. Il est une heure moins vingt-cinq à ma montre. J’ai passé la nuit chez Babette. Élisabeth, l’appelait un de ses anciens amants (fils de Jean-Denis Bredin, avocat parisien).
Affiche : Orca, un film catastrophe. Encore un ! Je suis assis sur un banc rouge bordeaux.
Il faut dire que j’ai dormi avec Babette, dans la même légère ambiguïté que l’été dernier. Nous n’avons pas fait l’amour. Voici deux nuits de suite que je dors avec une femme différente. Sans faire l’amour. Sans pour autant en ressentir une frustration. Sauf une petite gêne au moment de se coucher. Mais je savais que Babette désire un autre homme en ce moment. Elle me l’a même écrit. Vers une heure du matin, sa mère lui téléphone. Une histoire de clefs perdues. Elle va arriver. Elle arrive. Situation de vaudeville. Après tout, elle a vingt-trois ans. J’ai aperçu la choucroute blonde et vaporeuse de sa quadragénaire mère (quarante-sept ans) par l’entrebâillement de la porte. Tu sais, c’est Serge, tu le connais ! Pas de réponse. Moi, je lui ai fait depuis le lit un salut du bras prodigieusement grotesque dont on a beaucoup ri après son départ. J’ai raconté à Babette mon dernier séjour à Paris. Elle avait un petit ours en peluche, cadeau d’un autre de ses amants.
Ce matin, après avoir, au bout du compte, profondément dormi, je suis descendu acheter des croissants, une demi-baguette et un demi-litre de lait. Il faisait frais et beau. Comme en ce moment où je traverse la Seine. Ah ! la Seine, Et nos amours / faut-il qu’il m’en souvienne… Guillaume que j’aime. Austerlitz. Bizarre contexte toujours napoléonien. Bokassa 1er ! La France a évolué. Les autres pays aussi. On peut être rassuré.
Nous avons donc pris le petit déjeuner ensemble. Puis, alors qu’elle est au téléphone avec son amie Suzy (une Noire joufflue que j’ai vue hier au soir sur des photographies), je feuillette de nouveau son album. J’attends, de mon côté, l’appel de Trouff avec qui j’ai passé la nuit précédente. J’ai peu envie de la revoir, mais peu envie aussi de manger seul, ni mal chez les R.
Je sais que je tiens la vie, que je la possède. Si je continue à écrire ce Journal avec autant d’exaltation, cette exaltation que je voudrais constante et perpétuelle, je sens que je posséderai encore mieux cette vie qui ne mérite absolument aucun moment de découragement, de désespoir, d’abattement, de perte d’énergie. Les leçons des Nourritures terrestres finiraient-elles par porter leurs fruits ? Babette n’a pas été choquée ce matin quand je lui ai dit que je me sentais aristocrate. N’a pas eu la réaction habituelle et conne de la militante gauchiste. D’autant qu’elle m’avait parlé avec fierté de ses origines populaires en me confiant sa déception d’avoir revu au cours d’une nuit Jacques, son ancien amant, celui avec qui elle a vécu trois ans. La première fois qu’elle m’a parlé de lui, je m’en souviens, c’était dans un petit café de Biograd où nous dégustions un capuccino et un gâteau au chocolat avant de courir sous une pluie diluvienne, un peu comme dans un film romantique, style Le Passager de la pluie ou, pour l’atmosphère, Le Lauréat. (Il faudra que je reparle de ce dernier, et surtout, bien sûr, des conditions dans lesquelles je l’ai vu.) J’ai failli rater Tolbiac. Un merde « cinématographique » m’a échappé. Je sentais bien qu’on me regardait écrire. C’est évidemment mon plaisir d’être sans cesse comédien de moi-même, et pour moi-même, surtout parmi les autres dont le regard vous annihile ou vous valorise au-delà de toute réalité.
J’arrête ce récit ici (si, si) pour rejoindre Françoise P., au surnom de Trouff que je n’ai jamais aimé. Je sais que c’est son père qui le lui a donné mais il serait grossier de croire que c’est pour cette raison que je ne l’aime pas. Il y a du vulgaire dans ce surnom. J’essaierai plus tard de comprendre pourquoi. En tout cas, j’ai presque dit l’essentiel sur Babette, à part son pyjama rose, sa robe de chambre bleue, et son air par moments de chienne battue que j’aime et qui me déplaît tout autant que chez Delphine, à qui elle me fait beaucoup penser. Je sais que j’aime son amitié et elle la mienne. Elle porte un regard juste (à la fois critique et amusé) sur mes gestes légèrement efféminés et quelque peu narcissiques (euphémisme). Je me suis rendu compte, en feuilletant Pariscope, que j’aurais pu aller voir La Belle au bois dormant, avec Michael Denard, danseur que j’avais découvert à Brantôme, génial de beauté dans L’Oiseau de feu de Stravinsky. Il faudra que je calcule mieux mon coup. De même si je veux voir Gisèle et également le Ubu mis en scène par Peter Brook. Il faudra (il faudrait) que j’y aille avec Jean-Jacques. Je lui en parlerai ce soir. Il faut que je m’arrête volontairement d’écrire cette fois sur ce banc de bois lui aussi couleur bordeaux. Il est une heure et quart. Où vais-je, où allons-nous déjeuner ?
Trouff vient de m’accompagner jusqu’à Montparnasse. Nous avons mangé dans un petit restaurant chinois, près de chez elle. C’était très agréable et passablement bon. Elle m’a laissé dans la tête l’air d’un disque que j’ai écouté chez elle, « Dreamer », un tube de l’été. Quand, en passant devant une affiche annonçant la venue de Yes à Paris, elle m’a parlé de ses réticences face à un concert organisé par KCP, j’ai souri intérieurement. Le plaisir du secret. Elle m’a quitté pour aller aux Puces, à Vanves. Elle m’a parlé d’un certain Jean-Loup, parano qui l’avait rejetée la veille. Un amant de Stéphane (6) ! Une vieille dame lit en face de moi Gustalin de Marcel Aymé, dans une collection déjà ancienne. Un livre de bibliothèque. J’ai l’estomac un peu lourd. Jusqu’à quand vais-je me livrer à ce dévidage interne et logorrhéique (orthographe à vérifier) ? Est-ce utile ? Trouver la vraie mesure. Ne dire que le vécu, qui n’est pas nécessairement l’essentiel. Elle chantait quand j’étais dans l’escalier, revenant d’aller pisser.
On voit de jolies femmes dans le métro. À Paris, en général, elles semblent plus libres aussi. Illusion ? C’est à voir. Ce repas a été agréable surtout parce que je n’en attendais rien, sinon l’addition qu’elle a tenu à partager. Une jeune fille arrogante, à ma gauche, séduisante. Musique africaine, pas très loin. Une chose m’a plu : quand elle m’a dit que la parano de son Jean-Loup n’était pas compensée par un acte créateur. Elle, elle créait dans sa vie. C’est d’ailleurs aussi ce que je crois. C’est ce que m’avait dit Alice l’année dernière, quand nous revenions de Paris dans le camion bleu. La jeune fille arrogante est montée en première. D’accord. Trop de monde dans le compartiment pour écrire.
Désir délirant d’écrire. Visite de l’exposition « Le siècle de Rubens ». Ébloui. Émerveillé. Public bourgeois, quelques intellectuels, quelques étrangers. À la sortie, beauté du ciel bleu marine et des arbres noirs découpés dans le ciel. Beauté des lumières. Émergence interne d’un bonheur passé, enfoui. Beauté de mon regard sur la ville frileuse comme les feuilles d’arbres. Je repasse devant Patrick Ales Coiffeur pour riches et parvenus où travailla Jean-Jacques peu après son arrivée à Paris. Comme chauffeur, bien entendu.
Grand Palais. Petit Palais. Beauté des noms, des mots. Beauté de la beauté de mon regard. J’y suis resté trop peu de temps. Trop de choses à voir, à ressentir, à deviner dans ces toiles aux temps fous de lumières et d’orgueil. J’y ai vu des Bruegel magnifiques. Des esquisses prodigieuses de Van Dick et les toiles de ces peintres qui m’évoquent par leur nom les coureurs cyclistes de mon enfance : Jordaens, Janssen, etc. J’ai beaucoup aimé les peintures sur bois de Rubens. Une toute petite notamment, le « bozetto » en grisaille de Dijon. Et puis Le Christ triomphant de la mort et du péché. Le Christ ne pouvait être que pédéraste. L’amour est androgyne chez Rubens. Détails baroques parfois, même franchement surréalistes ; un serpent, une libellule. Ce goût du luxe, lucre, sucre des chairs. Ce goût du cadre, du « tableau dans le tableau » chez Janssen, déjà, comme cette Galerie de tableaux visitée par des amateurs (7). Cette foisonnante mythologie qui me révèle trop mes lacunes culturelles. Richesse. Richesses. Du temps de la chair. Une croix brandie comme un phallus. Un peu trop de martyrs, de névrosés masochistes. Cette vie de passion de Jésus qui me fascine, m’a toujours fasciné. Cet être incomparablement naturel et vrai. Incompris. Persécuté. Que de persécutions, d’oppressions. Et le portrait d’une dame de distinction de Van Dick. Ces dignitaires et tous ces enculés de soldats qui ne rêvent qu’à s’agripper aux limbes de la chair.
Métro. Métro. Métro. Direction Porte d’Orléans. Je viens de quitter Guy Bernard (8) et auparavant une dénommée Patricia. Brune. Effacée. Lunettes. Je me suis échappé d’une réunion de la revue Jungle, grandement déçu par l’absence de Jean-Jacques. D’où mon ennui face à des discussions quasi inutiles.
Je réussis à m’asseoir. Je montre que j’écris. Je me montre en train d’écrire. Cette réunion ne m’a rien apporté de plus si ce n’est d’avoir lu l’article d’un Jean-Jacques débordant d’humour, d’ironie et d’un je-m’en-foutisme de haut vol. Ils ont parlé de son projet d’article avec Hennig pour Libération. Démarche intéressante et subtile de celui qui ne perd pas de temps. Leçon exemplaire pour moi. Adèle (9) était là quand je suis arrivé et, comble de littérature inexistante, elle rentra chez elle pour nourrir sa jeune chatte (esclavage voulu des animaux, ô doux transferts de nos temps !).
Sensation de vide dans le métro plein. J’écris cette phrase debout. Brel disait lundi dernier à la radio qu’il écrivait toujours debout. Il disait aussi qu’il était très étonné non pas que tant de gens écrivent, mais que tant de gens puissent vivre sans écrire. Sans créer. Sans donner même leur cul, ajouterais-je. Que font-ils donc de leur vie tous ces intrus, ces gens qui s’entassent ? Ce monde qui fourmille de mille et une manières et modes sans cesse figées et renouvelées pour les besoins de la cause ? J’ai l’impression d’être insuffisant. À moi-même. Aux autres. Pourquoi la vie n’est-elle pas l’apport, le don que j’ai reçu à cette exposition ? Ou ce plaisir que j’avais à regarder marcher, parmi les badauds, une femme de trente ans vêtue d’une veste en fourrure grise et dont le corps semblait aussi huilé que les chairs rutilantes rubéniennes ? La gracilité d’un corps comme celui de Trouff ce matin, ou de Catherine, hier au soir. Je la revois assise sur cette sorte de banquette indienne (merde de merde, quand j’écris, j’oublie tout, et bien entendu les stations de métro). Raspail. D’accord. Je dois revenir en arrière… Vu la rareté des trains en ce dimanche on peut être sûr que j’arriverai trop tard au Lucernaire. Pourquoi des obstacles à mes désirs si proches et si friables ?
Mon retard, de toute façon, n’engageait à rien. Il faut que je prenne garde à ne pas trop répéter certains mots. Même si je sais que je vais me relire, que je me relirai. J’écris en sachant que je serai lu. Il me faut éviter des mots ou expressions comme « donc », « bien entendu », « de toute façon », qui donnent peut-être à la narration une allure démonstrative mais finissent par lasser. Mon écriture, non, mon écriture n’est pas classique, en ce sens qu’elle ne correspond pas à l’image culturelle que l’on a du classicisme, c’est-à-dire d’une forme figée, pour ne pas dire réactionnaire. Un texte proposé à Jungle (il s’agit de « Sandrine ou le regard antérieur ») ne plaît pas et vient d’être refusé par le groupe tout à l’heure. J’avais à être censuré (10). C’est mon lot. Même, et cela reste révélateur, par ceux avec qui je suis contraint d’évoluer. Marginal dans la marge (11). Et penser que le texte choisi l’est souvent sur un malentendu. Haïr (car je hais) l’hermétisme facile de tout un tas de textes contemporains. La poésie est malade. Ne pas trop s’en faire si elle l’a toujours été. Je suis en colère. Pour ce refus, ces regrets, ce retard. Pourquoi avoir obéi à cette impulsion stupide de partir ? Et seul, en plus. J’ai, en fin de compte… (Autre expression à éviter qui indique trop le temps perdu dont je ne veux pas être à la recherche. Et pour cause.)
Encore un verre et je serai dans un état de chaude ivresse. Sorbet au citron vert. Tout est dans les mots. Je ressens profondément ce soir l’écriture de ce Journal comme un miroir. Je me mire, m’admire. Je n’ai que moi dans ma solitude.
Et je pense à toi, mon amour. Pourquoi m’as-tu abandonné ? Sans toi je ne suis rien. Et je dois être. Pourquoi ne pas m’être suicidé l’année dernière ? Je mange ma peine dans un sorbet au citron vert du Lucernaire… ô Lucerne où je mangeais avec toi… Je n’écris que parce que tu n’es pas là. Parce que tu me manques. Parce que l’écriture est amour et que sans ton amour je ne suis qu’écriture et mon écriture est hors de moi qui ne suis rien, rien que ma solitude, mes larmes ravalées. Jamais je n’aurais envisagé de manger seul ce soir. Boire et manger ma solitude, seul.
La chaleur m’insupporte. C’est dommage. Je pourrais être bien, même seul, car je m’oublie pour écrire, j’écris pour m’oublier. Sentir courir son encre comme son sperme. Et ce n’est certes pas là figure de style. Ton style c’est ton cul. Mon style c’est le mien.
Ça y est. Je n’ai plus le choix à présent. Puisque j’ai compris que je n’ai plus que cette écriture pour béquille.
Luce l’hystérique confine sa parano au bout d’une table. Deux types viennent de s’asseoir à mes côtés. Éméchés. L’un porte une montre énorme au poignet gauche. Habillé très bourge. « Vous prenez des notes ? » me demande-t-il gentiment. Des habitués. Baise-main au garçon. L’autre, en chemise marron, grand, sympathique, bonhomme et complice. Pute quand même. Ce lieu est assez infect mais il me plaît. Sa montre n’est autre qu’un poste-radio. Il fait l’amusement d’une table voisine. Artistes à première vue. Luce range les tables. Bonniche. Je n’aurai pas vu jouer Terzieff. Une autre fois.
J’allume une Embassy. Comment comprendre la situation dans laquelle je suis ? Je veux trop embrasser. C’est certain. La peur de ne pas assez vivre. Mon voyage à Paris n’était-il fait que pour aboutir à ce repas en solitaire ? Et revenir en ces lieux où j’avais vu seul, également, un spectacle qui m’avait plu : Les Immigrés de Mrozek. Peu importe si j’écris pour écrire. L’écriture n’a peut-être pas d’autre fonction. J’ai besoin d’une présence infinie. D’une ramification universelle. J’étouffe. Je crève. Je serai comédien. Artaud ne l’était-il pas ? La peur de devenir fou. Je l’expliquais l’autre jour à Dominique (12). Il travaille sur Aurélia. Admirable poème d’amour fou. Plaisir de voir ma page maculée. Obsession de moi-même. Dandy de l’an deux mille. Je suis avec les adolescents de ce jour.
Terminer de parler de Catherine (13). Quelques pages avant qu’elle ne se retire de ma mémoire. J’explore. Elle avait les jambes écartées, chaussées de bottes en cuir à fermeture éclair. Des jeans en velours marron. Un haut de corps vert à col roulé avec des poches sur le devant. Des yeux de velours aussi. Son sourire aussi. J’ai hésité à rester seul avec elle. Claude Broussouloux venait de partir (Buffy n’eut guère besoin de me préciser qu’il vivait plus ou moins avec elle). J’ai aimé le type. Pas grosse tête pour deux sous. Mais sûr de lui. Tempes déjà grisonnantes. Un léger cheveu sur la langue. Un pull marin. Va sortir chez Tchou un essai sur la mort.
Lassitude. Fatigue. On s’en doute. Suivre ma propre démarche. Tout épuiser et son impossibilité. Regard abandonné vers moi. Mon regard arrogant. À la limite, très méchant. J’ai les moyens, j’ai les mots en mon pouvoir. Je peux désormais ne jamais me quitter. Et me laisser aller parfois pour tout amour d’absolu.
Virginie. Cécile (14). Vos parents. Pourquoi ? Crève, charogne, qui bave à mes côtés. Rubens, as-tu autant souffert ? Je ne dis pas tout. Je vis tout et je laisse le désir après moi comme un jeune chien fou.
J’espère vraiment voir Jean-Jacques demain, comme il me l’a promis. Je comprendrai demain son absence. L’horreur d’appréhender.
« Vous êtes allé en Angleterre ? » Il a vu les Embassy. Là… Apparences.
Demain… cette phrase de Dostoïevski. La dernière du Joueur qui m’a tant plu et que je ne peux arriver à retenir (15).
Si mes rêves pouvaient cette nuit épouser les beautés de lumière. Celles de la ville, de mon amour. La Vanité des Hommes, le fils de Corneille, les tableaux imposants.
Arriver chaque jour (les dates n’existent plus depuis longtemps pour moi) à m’écrire…
Deux pédés soûls et de droite, mes voisins de table. Deux pauvres types. J’admire à nouveau les reproductions des toiles que j’ai pu contempler. Toutes les toiles sont belles. Le temps coupe les ailes de l’Amour (on ne peut trouver meilleure allégorie pour exprimer ce que j’éprouve). À noter l’horreur que m’a inspirée le tableau intitulé La Circoncision. Un enfant à tête de vieillard. Le monde adulte, éphémère, oppresseur… Le Christ mis au tombeau de P. P. Rubens. Volumes rouges et blancs et ascension des visages. Tiraillements internes. Un détail : profil de l’enfant. Géniale beauté de l’enfant. Diane et ses nymphes observées par des satyres, une collaboration de Rubens et Bruegel de Velours. Joie de posséder ces cartes. En expédier peut-être une. À Cathy ? Demain ? Pour lui rappeler l’expo de Courbet, vue ensemble ? L’abandon dans la fatigue. N’avoir pas écrit, raconté, défloré mon séjour à Paris avec elle.
J’ai emporté de chez Babette trois photographies avec lesquelles je range ces cartes. Deux d’elle. Une de moi où ma féminité transparaît. L’amour androgyne impossible à réaliser. Séraphîta.
La lassitude après l’ivresse. La sensation me reste de la présence de Catherine. Je la reverrai. Elle m’intimide. Le mouvoir de la vie en elle me fascine. Fascination d’un jour imbriqué dans un autre par une sensation aussi vraie que l’ingérence de Virginie.
Ne pas écrire nécessairement quand on a quelque chose à dire. Mais savoir que quand on dit, on vit. Et le luxe inutilement vide du dernier métro. L’irréalité du quotidien.
5/12
J’écris encore dans le bringuebalement du métro. Dédoublé. Les cheveux dans les yeux. Réveillé ce matin en sursaut par Chantal : Jean-Jacques au téléphone ; rendez-vous à Opéra. Je ne me suis certes pas endormi avant deux heures du matin. Comme le chat noctambule que j’avais enfermé dans la cuisine et que j’ai laissé s’enfuir, dans mon insouciance vaseuse, en allant pisser dans l’évier. Une permission préalable de la maîtresse de maison en raison d’un mauvais fonctionnement de la chasse d’eau des toilettes. Une coupure d’eau qui m’a empêché de me laver la tête this morning. Couché tard pour avoir discuté avec Dominique Leloir qui revenait d’un colloque sur les Arts plastiques à Rennes organisé par le PS. Sa conclusion était que tout nage dans l’abstraction intellectuelle et grisâtre des incompétences. En peinture, comme en poésie, il faut encore faire la pute. Un artiste de variété, un chanteur à textes – grandement favorisé aujourd’hui par le faible niveau affectif et spirituel du public – se fait payer pour se produire. Le peintre en est réduit à payer des tas d’escrocs intermédiaires comme les galeristes pour pouvoir montrer ses œuvres. De même, quasiment, pour le poète. C’est pire d’ailleurs. Métro bondé. J’arrête.
Entre République et Église de Pantin. Quelques notes dans le tourbillon de la foule et la fatigue. Je repense à Brigitte et à Sophie, en arrière-plan. Quelles différences. Interférences. Je quitte Jean-Jacques avec qui je viens de passer une journée d’une densité incroyable. Regret de se quitter en se sentant attiré vers l’extérieur par des courroies invisibles qui nous enserrent dans le quotidien. Nous sommes restés presque une heure dans un café près de la place de la Bourse devant un jus de tomate. Le but était qu’il m’explique le maniement (manuel et automatique) d’un appareil photographique Fujica. Dans un décor froid et gris. Avec, sans nul doute, au fond de la salle, une reproduction murale d’un plan de Paris. Des femmes bavardaient au comptoir. Il me semble commencer à comprendre cette nouvelle technique qu’il me faut bien assimiler si je veux pouvoir réaliser certains de mes désirs. Désirs toujours plus amples et drapés et lovés au fond de mes aspirations sans limites. Brève rencontre, auparavant, avec Jean-Luc Hennig, journaliste à Libération, à propos de l’article sur Clovis Trouille (16). Je m’attendais à un type moins doux. Même fatigue (les yeux, surtout) que chez Jean-Yves. Vêtu de velours. Jean marron, chemise bleue. Sorte d’écharpe blanche, comme un foulard taillé dans un rideau. Dans une ambiance relativement agitée. Des locaux exigus. On sent bien qu’il faut aller vite, à l’essentiel.
6/12
Journaux du matin. Inepties quotidiennes. Le Pouvoir et les esclaves. J’ai mal aux reins dans le bus n°6 pour Floirac qui vient de mettre son moteur en route. Je reprendrai le fil tout à l’heure…
C’est-à-dire en plein après-midi, après avoir relu ce qui précède. Des détails déjà oubliés ont réapparu. Magie. Sorte de découragement à replonger dans le passé. À faire revivre le décharné.
Jean-Jacques était vêtu d’un manteau vert bouteille, de coupe assez droite, et d’un col roulé rouge. Il m’attendait à Opéra pour aller jusqu’à Saint-Germain-en-Laye. En route il me raconte son expédition au cimetière avec des amis à lui chez qui nous allons chercher le restant des photographies. Tendance de plus en plus affirmée chez Jean-Jacques pour le travesti. Esthétique du dérisoire attaquant toutes valeurs. Même les siennes. Seul moyen de se survivre.
Arrivée à Vésinet-Le Pecq. Coïncidence : j’étais dans cette gare quinze jours auparavant et seul dans la nuit quand j’allais chez Christian et sa femme qui me reçurent avec beaucoup d’amitié malgré mes deux heures de retard (17). C’était d’ailleurs le jour de la Toussaint où j’écrivis vers la fin de l’après-midi, dans l’appartement obscur de Pantin, un très beau texte dont la densité m’étonne encore. Je n’avais pas écrit ainsi depuis très longtemps.
(Je m’aperçois en relevant la tête qu’une gamine me montre sa cuisse à la peau grenue.)
Les feuilles mortes là-bas jonchaient le sol. Déjà décomposées, elles tapissaient les trottoirs longeant les maisons individuelles proches du domaine où nous allions. C’était l’automne, presque l’hiver. Régnait un calme frileux. Une atmosphère semblable au début du film Belle de jour (surtout au retour, et cette vision était sûrement due aux fantasmes de Jean-Jacques en compagnie de Gaëlick dont le père, Jean-Marie, ensemblier à la télé, travaille avec Averty, ce qui renoue des liens avec Jarry). Leur appartement était de très bon goût. Avec aux murs des traces d’exotisme. Des dessins de Jean-Marie. Jolis, sans plus, un peu trop léchés. Une mère plutôt folle mais gentille. Genre poupée en celluloïd légèrement vieillie. Très attentive aux désirs d’autrui. Elle préparait un punch au citron, accompagné d’olives vertes et noires toutes petites, quand Gaëlick fit son apparition dans une robe noire, ample, furtive. Le dévoilement d’un être dans toute sa féminité. Le fluide du moment agréable qui mène au repas impromptu. Mais de qualité. Des vins fins. Il ne manque rien. Jean-Jacques parle. Et moi je me tais pour le laisser parler. Il parle, pavane, mais parce qu’il sait le plaisir qu’il procure. Surtout à Gaëlick. Confession : il l’a entrevue nue, une fois, par la porte entrebâillée de la salle de bains. C’est une femme à entrevoir. À saisir dans le flux d’une suavité alanguie. Femmes… Signes à signaler. Quatuor exceptionnel : une Balance (la maman), une Balance ascendant Scorpion (elle), à l’inverse de moi, un Cancer ascendant Lion (Jean-Jacques), à l’inverse de Jean-Marie. Presque magiques, ces lignes invisibles des yeux. Le repas dura. Gaëlick nous raccompagna.
(Moment d’interruption.)
Avant de partir hier au soir Jean-Yves fut content et naïf et mutin de me montrer une lettre de Leloir où il disait en post-scriptum et d’une écriture penchée qu’il avait envie de faire l’amour avec moi. Moyen détourné dont je ne prends conscience qu’après coup et qui a sûrement contribué à mon attitude de refus. J’en ai parlé avec le sujet intéressé, lui ai dit que Jean-Yves m’avait fait la commission. Ce fut presque les premiers mots qu’il m’adressa lors de mon arrivée le samedi matin, mots qui me mirent de mauvaise humeur pour une bonne part de la journée. Jusqu’à la visite chez ARGON (18) dont j’aurais d’ailleurs pu me passer. Ma présence a en tout cas satisfait Jean-Yves. Très maternel. Plutôt très désireux d’être materné. Jean-Jacques dixit. Ego too… N’ai perçu pourtant aucun blocage, car aucun désir. Il se fit chatte et je fus sadique. J’ai aimé ses toiles qui m’ont paru avoir des correspondances avec celles d’Anne Jalevsky (19). Il m’a raconté sa vie au Moulin. L’intrus dans le couple qui demeure dans sa viduité. Connu. Pas aux vieux singes. Grimaces de ses yeux bleus. Il demeure naïvement étonné qu’on ne puisse avoir aucune relation physique avec des femmes même si on les déteste. Le matin il eut une tête d’oiseau mouillé. Son désir m’inspirait de la pitié, un sentiment que j’abhorre. Peur aussi de me faire posséder, enculer sans désir, sans amour. Du mépris profond de l’autre. Situation claire par la suite. Humour lourd de Jean-Yves à ce sujet.
À mon retour, hier au soir dans le train, je bandais en pensant aux plaisirs érotiques que pourraient me procurer Brigitte. Plaisirs de chien à chienne, que j’entretiens jusqu’aux limites du réalisable. Mais quelles limites ? Je suis allé me masturber dans les toilettes au rythme des roues sur les rails. Verge dure et gland irrigué dans le miroir. Les choses à ne pas dire…
Considérer le non-dit comme l’envers de l’écrit. La littérature commence là où s’arrête le vivre. Écrire ne doit donc pas empiéter sur le vivre. Le non-dit et non-vécu du travail. Instants trop brefs avec les enfants. J’ai revu Pascale et Véronique (20) pour militantisme poétique. Écriture prise sur le temps de la lecture. Tant pis. Nabokov, qui enchanta mon voyage d’aller avec Roi, Dame, Valet, attendra. Attente des désirs de la nuit à venir…
7/12
Ne jamais me séparer de ce carnet. Chemise verte. Vert pâle, terne, sobre. Gilet noir. Jean. Encore les boots aux pieds. Chez moi. L’odeur du café. Plaisir du moment plein. Le ventre tendu par le désir. Elle ne viendra pas. Par où l’habitude est-elle déviance du désir ? Je savais. Je pressentais que je ne la verrais pas hier au soir. Hier au soir, par contre, le sein un instant appuyé sur mon bras, Christine me proposa en riant d’aller ensemble à Paris… N’ose y croire. La Christine du cours d’anglais… (21) Brune bien en chair, bien roulée. Pull chiné. Jean velours beige. Boots beiges. Humour et langueur. De bonne famille, à coup sûr. Étudiante, of course.
Surpris, je me suis, en train de manger des frites rue Sainte-Catherine. « Une frite, s.v.p ! » Adossé à un panneau de signalisation, je lève la tête et remarque que la fenêtre de Brigitte est allumée. Trois vélos stationnent près de sa porte. Trop de monde. Je vais le soir à l’Alhambra retrouver Delphine et voir jouer La jeune lune tient la vieille lune toute une nuit dans ses bras par le Théâtre de l’Aquarium. Titre ingénieux, spectacle de qualité, avec influence, à l’évidence, de Raymond Devos (22) sur le jeu des comédiens. Théâtre militant destiné aux bourgeois intellectualisés et autres freaks parvenus. Théâtre allégorique, vieille forme à bannir. L’allégorie doit vivre. D’où léger malaise à travers le plaisir procuré par l’esthétique du jeu. Messages inutiles pour ceux qui sont là. Effets catéchumènes. Mon théâtre ne peut être celui-là. L’autosatisfaction bien-pensante de celui qui est dans l’opposition du système dont il jouit m’insurge et leur nuit.
À deux voitures, Delphine et moi allons souper à La Galetière qui sert encore après minuit. Arrière-fond de fête. Retour. Trois mois ont passé dans ces trois jours. Je reviens de Paris et n’ai pas dit l’eau gélatineuse de la Garonne, ni les réverbères sous la pluie. La pluie apparue à Tours en larmes sur la vitre. Les militaires à maudire. Didier, de passage chez les R., partait en Allemagne. Il revenait d’Écosse où il exerçait le métier de croupier, comme Michel Spérat (23) et sans l’angoisse de partir. Mon monde était-il si éloigné du sien pour que l’irréalité de ce jeu ne m’embarrassât pas ? Il m’est interdit de revivre. Il faut me méfier de tout. Ne pas écrire pour rire (24). Ne pas comprendre ce qui m’arrive et l’arrimer à ma vie.
Je réfléchissais en marchant dans ma rue, tout à l’heure, qu’il me fallait vivre autre chose, autrement, avec par exemple Brigitte. Expérimenter le jeu érotique pour que la relation humaine devienne translucide à mon verbe. Verbaliser serait interdire l’adverbe du verbe. Mes mots. Les miens et nuls autres pour me secourir. L’ombre à ce point du discours. En passant hier au soir près de la grande poste centrale un air me roulait dans la tête, « Just a little help for my friend », avec la voix éraillée de Joe Cocker et le chœur des vierges en background. Ah ! mes vierges de l’ombre, sortirez-vous vos revolvers caduques ? Automatisme de votre cervelle et non de votre cul qui balance sans vous madame, mademoiselle, jeunes filles. Le langage ne doit pas laisser place au défouloir. Aux foulards de neige aussi. Le chuintement continu de l’Amour. Vieux rideaux, cadre orange à ma fenêtre…
Dans la troupe, j’ai reconnu l’acteur qui m’avait abordé, pédéraste peut-être (douce et insinuante ambiguïté), dans un couloir du métro menant au RER de Saint-Germain-en-Laye. J’allais voir Christian. « Vous avez l’heure ? Vous faites du théâtre ? Non ? etc. » J. P. L., avait-il écrit en rouge sur un bout de papier. À vérifier. Théâtre de l’Aquarium. Lui envoyer mes textes ? pourquoi pas ? Salut ! Le revoir sur scène trois mois après. Coïncidence, c’est tout.
Je n’eus pas de plaisir érotique alors qu’elle se masturba, j’imagine, après avoir vu Les Contes immoraux de Borowczyk que nous devions aller voir ensemble. Hommage à la masturbation marée de l’orgasme et concombre pour le vit et le viol sous l’œil de la vache et le bain de sang de ma comtesse hongroise pour l’enfant naturel de l’orgie des Borgia.
Et ce soir. Il est bientôt cinq heures d’un après-midi d’hiver. Je repense à la conversation intime que m’offrit Emmanuel, enfant de seize ans, hier à deux heures. Son amour naissant pour Elsa et la vie. Voir et prévoir que dire pour aimer et jouir.
Agréable surprise de savoir que j’ai droit à une dérogation pour pouvoir manger au restaurant universitaire réputé si mauvais et auquel je ne me rendrai que quatre ou cinq fois dans l’année.
Se sentir bien dans sa peau et mal dans son cœur. Le bas-ventre aux abois. « Enfants, voici les bœufs qui passent / Cachez vos rouges tabliers… »
8/12
Dans le matin en néons d’une salle de permanence…
Le réveil métallique me sortit de certains rêves troublants où, après la négociation d’un changement de place à une table d’initiés, on me confiait un rôle dans un film que je n’avais pas vu jouer. Il y eut pour décor la transformation d’une montagne ruisselante de cascades – dans une brusque transition – en un riche intérieur flamand que j’avais vu à l’exposition du Grand Palais. Avec des châteaux en arrière-plan. Un de ceux que j’achetai la nuit précédente.
L’une était absente du cours. L’autre était chez elle et m’attendait sagement. Comme elle avait bu outre sa mesure et que la veille elle avait vu Les Contes immoraux, j’eus droit peu de temps après le repas à une douce fellation. Nous rejoignîmes ensuite (le nous peut recouvrir différents je) la bande composée de Marc Torralba, sa nana, Alain et Tatiana et enfin Delphine qui avait fumé un peu. Elle me parla de Pilou (25). Je parlai à Tatiana du sujet des Bonnes (26). Elle eut l’attitude de celle que cela ennuie de refuser. Je suis toujours trop sensible aux refus. Fourrure du refus à utiliser pour des jeux érotiques à venir. Quand ceux-ci finiront-ils ? Banalité ô Jarry ô Surmâle ! Première phrase : « L’amour est un acte sans importance puisqu’on peut le faire indéfiniment. »
(— Elle est ouverte, la bibliothèque ?)
Main baguée sur la page à petits carreaux. Plaisir de la remplir. Je sens trop l’inutilité de ma vie. Hier je rêvais avec Patrice devant une carte du monde (27). Il me semblait petit et inimaginable que je fusse déjà allé à Ceylan, à Trincomalee…
Que faire pour lutter contre l’ennui alors que la peur m’envahit ? Le temps imparti est bien trop structuré pour moi. Mon mode de vie n’est pas adapté à mon propre rythme que je ne pourrais connaître véritablement que si je pouvais créer mes propres structures. Efforts déjà accomplis. Lutte permanente. Struggle for life. Combien d’esclaves ? Ces gosses, tous gavés à mort par la télévision. Dégénérés en puissance.
J’ai eu hier en voiture, sur la route de l’université, la vision graphique de la réécriture de ma pièce (28). Abolies les majuscules, les ponctuations. Texte présenté comme une masse fluctuante ne gênant pas la lecture par l’effacement des vestiges culturels. Travail à faire prochainement. Désir de le finir.
On a peu à dire quand on vit peu. Et puis il y a beaucoup plus à créer par l’imagination souveraine. Dimanche dernier, j’étais Baudelaire, l’homme à la pipe de Courbet, visitant une exposition de peinture. Avoir eu cette sensation. Ce matin dans le ciel d’encre bleu et noir au-dessus de la Garonne scintillante je savais en prenant mon virage que j’allais écrire : mon Journal sera nécessairement différent de ceux déjà publiés car lié à une recherche qui m’est propre, personnelle.
En fait, je ne vais vivre toute la journée qu’en pré-vivant ma soirée où je dois dîner avec Dorian après mon cours d’anglais. On ne vit que pour ces moments-là. On ne peut pas faire de sa vie un état permanent de bonheur. Mardi, j’eus l’impression qu’il me téléphonait pour la première fois. Je lui confiai que j’avais été agréablement surpris de ne pas avoir eu le réflexe décourageant de m’accrocher au conditionnement de l’appel au secours par voie téléphonique. Voies/Voix, subtilités lavauriennes (29). La Vaurienne, à la Hector Malo. Sans famille, ce film que je sublimai enfant au cinéma de la Barrière Saint-Genès dont le haut du bâtiment subsiste encore dans son style un peu kitsch des années trente. Et dont le bas a cédé la place à la vulgarité profonde d’un supermarché (30).
(Le petit Dumartin a un pull tricoté par sa maman.)
Un Journal n’en serait peut-être plus un s’il ne faisait que révéler un passé confus dans la tension d’un avenir inexistant. Seul l’avenir est vierge, mais avec cette virginité originelle qui traverse le présent et qui est ressentie comme une conséquence aberrante du passé. D’où la notion de destin inexplicable à nos yeux d’aveugle. Ah ! ce vers de notre ami Charles : « Je dis : Que cherchent-ils au ciel tous ces aveugles ? » Magie de l’alexandrin. Je ne suis pas victime de son abandon car il ne m’est pas possible de le rejeter, lui qui fait partie d’une culture, d’un monde bourgeois que mon enfance a ignoré dans son ignorance ouvrière et travailleuse à former mes incapacités d’adaptation actuelle. L’alexandrin, le rythme idéal de la langue que j’aime.
Et qui donc a conduit mon âme en ce cercueil ?
Que n’ont-ils vu (et moi, sans le vouloir) que la force du texte est due à celle contenue dans un rythme implacable. Le mien. Celui d’avoir assimilé sans préjugés une beauté interne qui a forgé mon âme avec plus de vigueur (l’emphase s’efface car on la sait artificielle et liée à une époque) qu’un surréalisme spolié à la base dans les « têtes molles ».
Utiliser la ruse sans cesse pour savoir que vous n’avez pas les goûts de ceux qui vous aiment. Mon indifférence envers ce qui ne remue pas l’eau trouble de notre sang. Les étangs blêmes de nos châteaux futurs.
Aimer l’épaisseur d’un bloc de papier.
Dire que je m’ennuie serait peu dire. J’ai largement le temps d’analyser comment le système distille le temps en une immense overdose de passivité. Roman que ma vie, pensais-je pour un titre. Un titre pour des mots. Des mots pour dire ce qui est tu au silence profond du cri de chacun. La médiocrité s’est concrétisée dans un « c’est eux esse » de banlieue bordelaise. Le temps a l’opacité grise et morne de l’ennui bétonné. Les quelques rares arbres que l’on voit à travers les grandes vitres où glisse la grisaille pluvieuse agitent des feuilles étiolées au vent mauvais. Les HLM grises sont sur le ciel gris. Sur les rayons de la mort où sont numérotés les sempiternels livres que peuvent lire les enfants. Un enfant murmure. Comme ils s’en branlent, les mômes, de cet amas de papier.
Aujourd’hui jeudi. Par intuition, je fais acheter Libération via une gentille élève Sylvie au nom alsacien que je prononce toujours à la façon allemande, bêtement il s’entend. Exact, l’article a paru. Signé jl hennig et jj beyrière. Intitulé : la première mort de clovis trouille. Assez sobre finalement. Hennig n’a pas passé les photos de Jean-Jacques prises au cimetière. Il fallait s’en douter. À la place, reproductions sages de toiles dont celle rendue célèbre par le fric américain d’Oh Calcutta.
Ayant lu l’article de Jean-Jacques, je peux apprécier le rewriting d’un homme dont la plume est déjà foutue puisqu’elle joue à viser au plus court. Droit au but. On oublie les nuances. Or la vie n’est-elle pas boutique de nuances ? À l’intérieur du journal, la photo d’Hennig pour bien visualiser le visage que l’on a pu voir Jean-Jacques et moi ce lundi dernier. En avant-dernière page mon attention est attirée par un entrefilet : l’Atelier du Gué propose Transits sur une heure américaine de Gérard Lemaire. Quelques moments d’une grande pérégrination ; BP 111 02 108 St Quentin. Mon article sur ce livre devrait paraître dans Jungle n°2. Regret fondamental tout à l’heure de ne pas avoir écrit mon Journal de route en Inde, comme ailleurs. Je n’aurais pu écrire Détour, toutefois, car je ne suis pas parisien. Mon voyage était mon amour. L’amour ne se raconte pas. Ni la vie d’ailleurs. De plus en plus, j’ai un profond dégoût à raconter ce que je fais. J’ai vécu l’été dernier comme une sorte de préretraite dans un lieu clos de Yougoslavie, au travers d’un livre que j’aurais illustré. Ma lecture d’Ada confirmant mon imagination délirante dans l’amour démesurément attentionné que j’eus pour une Nadine dont je reparlerai un jour.
1. Dans les multiples ratures effectuées, la plupart des prénoms ou noms ont été biffés et remplacés par d’autres. Soit ces derniers disparaissent par la suite, soit ils refont surface pour se substituer aux premiers. Changent même parfois en cours de route. Cette substitution a exercé dans certains cas une telle influence sur ma mémoire qu’il ne m’a plus été possible pour certains d’entre eux de les distinguer, voire même de les retrouver. Et après tout, peu importe. Si le choix de ces prénoms de substitution peut permettre de ne pas confondre deux êtres affublés de la même identité, il est surtout révélateur d’une personnalité plus secrète et correspondant davantage à mes yeux à la vraie nature que j’ai cru percevoir. (Note de 2002, ainsi que toutes les autres.)
2. La jeune Cathy de Colmar.
3. Aucun lien avec la Cathy déjà évoquée.
4. Pierre-Jean Buffy, écrivain émule de Duras jusqu’au mimétisme, à l’époque en tout cas.
5. Note rajoutée à l’encre verte, rarement employée, au cours d’une des nombreuses relectures qui valent à ce premier carnet de multiples ratures, notamment en rouge. Je lirai en effet le roman de Lowry à Chypre, quelques années plus tard, seul roman que j’aie relu aussitôt après en avoir achevé la première lecture.
6. Stéphane était à Bordeaux un ami à elle et à son ancien petit ami, qui s’appelait, mais oui, Bonamy, Alain Bonamy, cela ne s’invente pas.
7. Belle ironie d’un tel titre, à relire ces lignes.
8. Poète proche de la revue Jungle.
9. Adèle était une amie de Jean-Yves et Chantal. J’ignore, comme je n’en parle pas davantage et n’y fais aucune allusion, si j’étais à la date au courant de la relation « amoureuse » qu’elle entretenait avec le couple.
10. Évidemment, ne me venait pas à l’esprit que le texte ne fût point bon, voire qu’ils eussent raison. Et en ce sens qu’ils me rendaient service. De plus, je me soupçonne de les avoir peut-être provoqués en leur proposant un texte qui allait volontairement à contre-courant des modes du moment, comme pour me prouver que j’avais raison contre tous. Avec, à la clé, le risque d’être rejeté.
11. En 1976, mais je ne l’ai su que vers la fin 2002, le poète vénitien Andrea Zanzotto écrivait dans Poésie ? : « Il est important de noter que le poète ne s’estime ni privilégié, ni meilleur que les autres, ni possédant des dons particuliers : il se pense simplement en tant que personne ayant un rapport spécifique avec une modalité de la marginalité. Il n’existe pas de poésie qui n’ait pas quelque chose à voir avec la marginalité : quand elle se trouve pleinement impliquée, cette force qui fait advenir la poésie atteint précisément une “marge”, une limite, et elle va peut-être au-delà de tout ce que l’on pouvait soupçonner ou prévoir au départ. » (Traduction de Jean Nimis.)
12. Peut-être s’agit-il, vu la phrase suivante, de Dominique Coussine, étudiant en lettres qui fut pion à Floirac en même temps que moi et a écrit par la suite une étude d’une dizaine de pages sur le Chant. Il avait une admiration sans bornes pour le Paradis de Sollers, qu’il m’avait fait découvrir. Ou bien alors de Dominique Labarrière, le poète. Ou de Dominique Leloir, le peintre, puisqu’il est question de lui un peu plus loin.
13. Catherine Espinasse, évoquée plus haut.
14. Allusion à coup sûr à la fille de Philippe et Françoise. Françoise se faisait appeler Marie tant elle n’aimait pas son prénom ou Tanit, nom qu’elle avait choisi comme animatrice à la radio. Ils vivaient au lieu-dit La Goilane.
15. « Demain, demain, tout sera fini ! »
16. En fait, Jean-Jacques avait le projet de faire avec lui un article sur le peintre. Une visite de sa tombe au cimetière avait été prévue pour prendre des photos. L’article a paru bien plus tard dans Libération. Il devait y avoir un rapport avec la revue Jungle.
17. Christian Malbert, copain d’enfance, du collège Jean-Moulin, des Éclaireurs de France et des premières sorties en boîtes. Que je n’ai jamais revu depuis.
18. Une maison de diffusion de forme associative, je crois.
19. Peintre que je fréquentais alors à Bordeaux.
20. Élèves du collège de Floirac.
21. Conscient de ma faiblesse en cette « première langue », je m’étais alors inscrit à des cours audiovisuels qui étaient dispensés dans l’ancienne fac de médecine, au centre-ville. C’est là que j’avais rencontré cette Christine.
22. Qui a aujourd’hui, 9 novembre 2002, quatre-vingts ans.
23. Aujourd’hui inconnu au bataillon.
24. Si belle expression de Casanova.
25. Surnom d’un être aujourd’hui oublié.
26. J’avais alors l’innocente velléité de monter la pièce de Genet, tant elle m’avait plu. Mais parmi les actrices pressenties dans mon entourage, il y en a une qui, comme on dit, est tombée enceinte et a ainsi fait échouer le projet, au grand soulagement de tout le monde.
27. Il doit s’agir de Patrice Bloc, professeur de lettres de Floirac.
28. La Nuit d’Arkos, publiée en 1992 aux éditions Dumerchez, soit quinze ans plus tard.
29. Néologisme créé sur le patronyme de Jean-François Lavaur, fondateur des éditions Traces et de la revue éponyme spécialisées en poésie, qui a publié mes premiers poèmes.
30. Je serais aujourd’hui beaucoup moins affirmatif sur la date de construction d’un tel bâtiment et j’obéissais alors, comme en bien d’autres références de ce Journal, à des idées toutes faites. Mais l’impression face à l’évolution des lieux demeure juste, en tout cas. Quant au film, ce pourrait être celui d’un certain André Michel, sorti en 1957, avec Gino Cervi dans le rôle de Vitalis.

Commentaires
1. Le lundi 22 mars 2010 par Deville
2. Le vendredi 16 avril 2010 par Travailleur du texte
3. Le samedi 8 mai 2010 par hartistry
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