99. RL 45. Sibylle Grimbert, Haïssons-nous
Par La rédaction, le vendredi 26 mars 2010 | Chroniques :: #99 :: rss
La Revue littéraire n°45, avril 2010
Sibylle Grimbert, romancière, est l’auteur de Birth Days (Stock, 2000), Le Centre de gravité (Stock, 2002), Il n’y a pas de secret (Stock, 2004), Une absence totale d’instinct (Le Seuil, 2006) et Toute une affaire (Éditions Léo Scheer, 2009).
Illustration de Sempé.
Sibylle Grimbert
Haïssons-nous
Donc, qu’on se réjouisse : à l’instar du harcèlement moral dans l’entreprise, le harcèlement moral au sein du couple, selon une proposition de loi qui semble devoir recueillir une approbation unanime, devrait être bientôt condamné. Mais comment le prouvera-t-on ? C’est tout de même la question essentielle. Quels faits précis, tout simplement incarnés, le constitueront, sinon une matière floue, subjective, véritable pour celui-ci, relative pour celui-là ? Seule la souffrance suscitée par de tels comportements restera réelle, et tout se passe comme si la souffrance devait devenir le signe indiscutable et suffisant du délit, si bien que plus aucune infraction appuyée sur des actes n’aura désormais besoin d’être démontrée. (Si on en est là, je dois confesser que mes voisins, qui utilisent l’ascenseur pour rentrer chez eux à deux heures du matin, me font souffrir en m’empêchant de dormir. Ma souffrance, véritable, je vous prie de le croire, devrait ainsi me permettre de saisir la justice.)
Les psychologues, dont le domaine d’expertise est la souffrance et rarement la morale ou, mieux, la justice, se réjouissent de cette judiciarisation de nos comportements et de notre vie intime. Ils expliquent à satiété que le harcèlement moral est généralement la première étape d’un processus aboutissant à la violence physique. Par là, accepter l’idée d’un délit constitué avant le délit avéré ne les gêne pas une seconde, et admettre que tous les harcèlements ne se concluent pas systématiquement en coups n’éveille pas non plus leurs scrupules face à cette évidence qu’il faut enfin créer une présomption de culpabilité, entendre et appliquer l’adage dont naguère on se moquait, apparemment à tort : « qui vole un œuf vole un bœuf » ; et tant pis si le brave bœuf est toujours dans son étable. En gros, nous disent-ils d’un cœur pur empli de bonne conscience molle et mielleuse, éradiquons toutes violences de nos sociétés, et pour y parvenir voyons-la partout, cette violence, répétons tel un mantra la mièvre formule selon laquelle « les mots tuent aussi », et cessons de distinguer les agressions les unes des autres. Quelle joyeuse perspective d’avenir fleurit alors sur le sol fertile de notre désir d’être infantilisés. Quelle merveilleuse aspiration à être considérés comme impuissants, soumis à une autorité extérieure, à ses dictats, à sa définition du bien et du mal, derrière laquelle notre volonté, notre liberté, notre responsabilité s’effaceront, en même temps que la loi, la répression éventuelle s’immisceront dans nos conduites privées, nous disant d’une façon arrogante comment agir, comment nous comporter.
Faut-il rappeler que le divorce existe et qu’il reste encore le meilleur moyen d’échapper à une emprise psychologique ? Faut-il rappeler que ceux dont on parle ici, dans le chapitre de cette proposition de loi, ont manifesté un jour le désir d’un lien dont on peut dès lors supposer qu’ils peuvent, de la même manière courageuse avec laquelle ils y ont pénétré, également sortir ? Voire – horreur, sacrilège – peut-on suggérer qu’il existe des relations perverses, des rapports sadomasochistes qui, comme tels, c’est exact, font souffrir, et que celui qui les endure n’est peut-être pas toujours un saint, un martyr, mais participe à la mécanique de ce type de relations ? Doit-on également pénaliser les mariages malheureux ? Car, à bien y réfléchir, beaucoup de mariages traînant dans l’acrimonie, la défaite et le dégoût tournent autour d’une forme de harcèlement psychologique. Mais non, impotents, timorés, absents au désir de jouir de notre indépendance, nous voulons que la loi affirme que ce que nous ne supportons pas et voulons fuir est insupportable en effet. Nous voulons sortir le choix de notre champ d’action, et à travers lui le risque de nous tromper. Nous voulons que tout le monde soit à notre affaire, s’occupe de nous, que, non plus seuls avec nous-mêmes, notre cause devienne celle de tous, et qu’ainsi le prix à payer, celui du doute, de la frustration éventuelle, soit celui de tous et par là nous exonère de l’erreur d’avoir choisi un mauvais mari comme de la difficulté de vouloir quitter aujourd’hui une méchante femme, avec tous les désagréments, les complications que cela induit toujours. Mais, après tout, souvenons-nous qu’il y a encore peu de temps nous avons accepté, presque sans ciller, tant la compassion, la complaisance à la lâcheté nous accablaient, qu’une femme jouissant de ses mouvements, de ses bras, de ses jambes, de sa liberté, exige d’être tuée, suicidée par un autre – de préférence un médecin – et délègue à bon compte son plus grand espace de liberté, son indépendance, sa responsabilité la plus élémentaire sur notre dos en nous imposant au passage l’insupportable spectacle de sa narcissique agonie.
Au fond, avec notre liberté vendue à si peu de prix, notre indépendance bradée, notre désir de soumission, notre envie de protection, et surtout notre incapacité à supporter de nous révolter seuls, c’est le droit des autres, de nos semblables, à avoir un mauvais, et même un très mauvais caractère, qui est bafoué en se trouvant pénalisé. On se demande s’il ne faut pas créer tout de suite une ligue de défense pour le droit de vivre des salauds ordinaires non violents. Car peut-être est-ce notre part d’humanité qui finalement est condamnée, celle qui fait aussi de nous parfois des êtres méchants, injustes, vindicatifs, celle qui nous transforme en un mari aveugle à sa femme, en une épouse traitant son époux comme un meuble, qui l’insulte même, et parfois en public, celle d’ailleurs qui nous fait parfois ne plus aimer celui ou celle auprès de qui on vit et ne plus supporter son contact, celle qui nous rend infréquentables sans doute – mais qui a l’obligation de nous fréquenter ? Non, cessons plutôt d’être humains, complexes, désagréables. Évinçons de nous ce qui fait notre détestable imperfection sur cette terre. Haïssons-nous puisque nous faisons tant de mal, puisque le fait même de vivre crée, semble-t-il, le mal (et on ne parle même pas de la planète qui elle aussi souffre de notre odieuse présence). Et, puisque c’est comme ça, passons ce qui nous reste à vivre à nous ennuyer sans plus rien avoir à nous dire, sans plus de caractères imparfaits à décrire, plus de comportements riches et compliqués sur lesquels se pencher. Ouf, vivement que l’ennui vive et prospère sur cette terre que nous aurons, enfin, désertée.

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