Faut-il rappeler que le divorce existe et qu’il reste encore le meilleur moyen d’échapper à une emprise psychologique ? Faut-il rappeler que ceux dont on parle ici, dans le chapitre de cette proposition de loi, ont manifesté un jour le désir d’un lien dont on peut dès lors supposer qu’ils peuvent, de la même manière courageuse avec laquelle ils y ont pénétré, également sortir ? Voire – horreur, sacrilège – peut-on suggérer qu’il existe des relations perverses, des rapports sadomasochistes qui, comme tels, c’est exact, font souffrir, et que celui qui les endure n’est peut-être pas toujours un saint, un martyr, mais participe à la mécanique de ce type de relations ? Doit-on également pénaliser les mariages malheureux ? Car, à bien y réfléchir, beaucoup de mariages traînant dans l’acrimonie, la défaite et le dégoût tournent autour d’une forme de harcèlement psychologique. Mais non, impotents, timorés, absents au désir de jouir de notre indépendance, nous voulons que la loi affirme que ce que nous ne supportons pas et voulons fuir est insupportable en effet. Nous voulons sortir le choix de notre champ d’action, et à travers lui le risque de nous tromper. Nous voulons que tout le monde soit à notre affaire, s’occupe de nous, que, non plus seuls avec nous-mêmes, notre cause devienne celle de tous, et qu’ainsi le prix à payer, celui du doute, de la frustration éventuelle, soit celui de tous et par là nous exonère de l’erreur d’avoir choisi un mauvais mari comme de la difficulté de vouloir quitter aujourd’hui une méchante femme, avec tous les désagréments, les complications que cela induit toujours. Mais, après tout, souvenons-nous qu’il y a encore peu de temps nous avons accepté, presque sans ciller, tant la compassion, la complaisance à la lâcheté nous accablaient, qu’une femme jouissant de ses mouvements, de ses bras, de ses jambes, de sa liberté, exige d’être tuée, suicidée par un autre – de préférence un médecin – et délègue à bon compte son plus grand espace de liberté, son indépendance, sa responsabilité la plus élémentaire sur notre dos en nous imposant au passage l’insupportable spectacle de sa narcissique agonie.
Au fond, avec notre liberté vendue à si peu de prix, notre indépendance bradée, notre désir de soumission, notre envie de protection, et surtout notre incapacité à supporter de nous révolter seuls, c’est le droit des autres, de nos semblables, à avoir un mauvais, et même un très mauvais caractère, qui est bafoué en se trouvant pénalisé. On se demande s’il ne faut pas créer tout de suite une ligue de défense pour le droit de vivre des salauds ordinaires non violents. Car peut-être est-ce notre part d’humanité qui finalement est condamnée, celle qui fait aussi de nous parfois des êtres méchants, injustes, vindicatifs, celle qui nous transforme en un mari aveugle à sa femme, en une épouse traitant son époux comme un meuble, qui l’insulte même, et parfois en public, celle d’ailleurs qui nous fait parfois ne plus aimer celui ou celle auprès de qui on vit et ne plus supporter son contact, celle qui nous rend infréquentables sans doute – mais qui a l’obligation de nous fréquenter ? Non, cessons plutôt d’être humains, complexes, désagréables. Évinçons de nous ce qui fait notre détestable imperfection sur cette terre. Haïssons-nous puisque nous faisons tant de mal, puisque le fait même de vivre crée, semble-t-il, le mal (et on ne parle même pas de la planète qui elle aussi souffre de notre odieuse présence). Et, puisque c’est comme ça, passons ce qui nous reste à vivre à nous ennuyer sans plus rien avoir à nous dire, sans plus de caractères imparfaits à décrire, plus de comportements riches et compliqués sur lesquels se pencher. Ouf, vivement que l’ennui vive et prospère sur cette terre que nous aurons, enfin, désertée.