Je n’en ai pas fini avec l’année 2007. Ma sœur Ange, plus curieuse que moi, habitée par des mobiles dont je suis dépourvu, s’était mis en tête de faire le voyage des origines. Lors des vacances d’été, elle s’est rendue en voiture dans la région jadis polonaise, aujourd’hui biélorusse, sans pouvoir y pénétrer parce que pays fermé, d’où réussirent à s’extirper, avec une lucide prémonition, antérieurement à la catastrophe, mes parents. De part et d’autre du Bug, le fleuve que représente peut-être la photo où ils figurent ensemble en compagnie d’une inconnue, la sœur de l’un ou de l’autre j’imagine, se situent les communes de Wlodawa et de Wlodawka, leurs lieux de résidence dans la province de Lublin, elle née à Wlodawa, lui à Wlodawka. Nous sommes là parce qu’ils ont fui ces lieux de malheur. Qu’ai-je à faire de les visiter ? Quelles traces sont-elles à même de me renseigner sur les ancêtres, de me réconcilier avec la géographie ? Les Juifs qui n’ont pas été massacrés dans le ghetto en 1940-1941 ont été exterminés dans le camp nazi de Sobibor en 1942-1943. Sur la carte photocopiée par ma sœur s’étoilent, épurés, les noms honnis du carnage, négation même de l’état civil, du sentiment individuel, de l’évidence d’exister. Non-lieu, trou de mémoire, désincarnation du nom par quoi se forge l’identité. Qui a parlé d’armoiries ?
Où le futur lecteur de Léautaud a-t-il commencé d’être celui qui changerait l’écrivain en lui-même ? La carte de France est une des merveilles du monde. Je suis né à la maternité de l’Hôtel-Dieu, dans l’île de la Cité, au cœur du vieux Paris, à Lutèce. Un archer fabuleux n’aurait aucune difficulté à envoyer de là sa flèche messagère jusqu’au 37 de la rue Molière, non loin du Palais-Royal et de la Comédie-Française, où, le 18 janvier 1872, vit le jour Paul Léautaud – mon compatriote. J’écris ce mot en me remémorant une rencontre avec l’écrivain juif américain Saul Bellow : après notre dialogue au cours d’une émission de France Culture en 1982, il m’avait dédicacé son roman L’Hiver du doyen en faisant précéder sa signature de la formule allusive « from a sort of compatriot ». Mes compliments, monsieur, pour le cosmopolitisme identitaire et littéraire. Il est mort, maintenant, Saul Bellow. Morts aussi le producteur de l’émission Roger Vrigny, et Luc Estang, qui y collaborait. C’étaient mes aînés, ils ont compté dans le petit monde des lettres, ils ont eu de l’influence, des récompenses, un certain nombre de lecteurs et d’auditeurs. Hormis quelques lettrés et proches, hormis les connaisseurs de Saul Bellow, qui se souvient de mes employeurs et camarades, Roger Vrigny mort en 1997, Luc Estang mort en 1992, lequel me confiait par téléphone, en phase terminale, qu’à peine il ouvrait les yeux, le matin, il « couinait » de douleur, meurtri par le cancer du sein ? Peu auparavant, il avait publié un recueil de poèmes, Mémorable Planète, dont la pièce XXX, « Le Temps », m’est dédiée, je suis fier, dans ma tristesse, de ce don. J’en relis les vers superbement scandés, « le temps qui tôt ou tard nous tire à bout portant / le temps d’arrêt temps mort dès qu’on a fait son temps… », le temps qui à la fin le tua. Je repense à Saul Bellow et je me souviens de Luc Estang, j’empêche l’oubli de l’engloutir tout entier, c’est la différence avec ceux de ma généalogie, je ne peux même pas les nommer ceux de ma géographie, les Juifs de Wlodawa et ceux de Wlodawka, dont je ne sais rien de leur vivant et de qui, chacun de son côté, mon père et ma mère ne m’ont jamais parlé. Je ne les ai jamais questionnés, ils n’ont jamais devancé mes questions, il n’y avait quoi que ce fût à répondre. Je ne puis même pas dire que ce silence est un second tombeau, un cénotaphe plutôt, un meuble vide, vide d’ossements, de cendres et de fumée, une absence absolue de lieu-dit, dont je rumine le mutisme sous forme d’images fantomatiques.
S’agissant de mon « compatriote » Paul Léautaud, qui n’en reviendrait pas d’entendre son nom susciter mes divagations, lesquelles, en cela dissemblables de celles des chiens, ne sont pas punissables d’amende, notre savoir sur sa vie est bien plus substantiel, bien plus étendu. Lieu de naissance, lieux de séjour, lieux de travail, lieu de décès, lieu d’inhumation, rien n’est effacé, et je peux substituer mon « je » narratif à son « je » biographique, je le traite à la fois en sujet et en objet clairement identifiés, conscient que c’est pour moi une aise complète, cette appartenance, cette localisation, cette certitude de connaître d’où on est, qui on est, l’endroit définitif où reposeront, où s’éparpilleront nos restes. Quant à ce dernier point, même de cela furent privés ceux et celles de Wlodawa et de Wlodawka. Savoir ce qu’il adviendra de nous en toute légitimité, ce n’est pourtant pas un privilège confidentiel, c’est un lot si commun, si naturel qu’il apparaît oiseux, voire odieux, de se lamenter là-dessus, fût-ce sous le couvert de la philosophie. À quoi tend l’effort de cette page ? À cette conclusion : les ancêtres sur qui je suis tenté de me taire et l’écrivain que je m’approprie par la lecture se rejoignent dans mon esprit qui les fait « compatriotes » de celui qui dit « je » pour tous. Étrangement, je suis conduit à jeter une passerelle entre l’absence d’épitaphe léguée aux défunts de là-bas et l’abondance des textes que je traverse pour arriver à mon autobiographe favori, escorté de ses commentateurs qui sont aussi mes éclaireurs : Marie Dormoy, Robert Mallet, Claude Courtot, Philippe Delerm, Martine Sagaert, Édith Silve. Ainsi, dans mes coulisses prénatales, point de nom. Dans le sillage de Léautaud, ce groupe d’accompagnateurs pour cette étude que je mène en me répétant la magique formule de Sainte-Beuve égrenant le nécrologe des gens dont il relate l’histoire : « Le lent convoi s’achemine. » C’est une sorte de legs que moi, le fils mélancolique, je fais à Sarah et à Srul, lui mon père, elle ma mère. Une tentative pour déjouer le chaos ?
De qui descendez-vous, Paul Léautaud ? Par le père, Firmin, de paysans des Basses-Alpes, du côté de Barcelonnette, région qui ne m’est pas inconnue, ma sœur ayant reçu là de son père une maison où j’ai logé. Par la mère, Jeanne Forestier, d’une famille enracinée à Paris, cultivée, artiste, toutes qualités qui taquinent mon espoir de l’être, parisien et clichés attenants. Ce raccourci généalogique débouche sur un milieu, celui du théâtre, qui, aussi fugacement que leur pariade sexuelle, lie les géniteurs de notre protagoniste. Sa carrière entravée par son accent, Firmin fit sa réputation comme souffleur de la Comédie-Française. Jeanne brilla quelques saisons comme actrice. Et Léautaud fut nanti d’une marraine, sociétaire du Français, Blanche Boissart, qui fournit, avec une étourderie orthographique, le pseudonyme Maurice Boissard dont son filleul signera ses chroniques dramatiques. Affranchi de foule d’embarras moraux, ce milieu, au lointain duquel rayonne nostalgiquement le « visage adorable » de la mère partie, ne doit pas être étranger, compte tenu aussi des causes innées, à la liberté d’esprit et de plume qui extrait Léautaud de la norme.
Je poursuis sur les traces de mon compatriote fantasmatique. Si la géographie n’est pas un destin, elle suggère des orientations et des coutumes. À l’opposé de son idole Beyle, « fort tourmenté par le besoin de locomotion » (Mérimée), Léautaud a enfermé son existence dans des limites étroites, à l’intérieur desquelles il a beaucoup marché, par passion pour Paris, qui l’a vu arriver, et par nécessité domestique et professionnelle, dès lors qu’il est sorti le soir au théâtre et qu’il a choisi de résider, à partir de 1911 et jusqu’à quelques jours de sa mort, dans la maison de Fontenay-aux-Roses, en banlieue parisienne, seule propre à accueillir sa ménagerie, le jardin servant aussi de cimetière où enterrer les chats et les chiens, sauvés par lui de la rue, de la faim et de la vivisection. Beaucoup marché ? C’est peu dire. Il n’a cessé de trotter, il a couru, de sa svelte et robuste allure, chargé de ses sacs à provisions pour nourrir les bêtes aimées autant pour elles-mêmes que par native misanthropie. Il a couru longtemps, il a couru court. Hormis le voyage à Calais pour l’agonie et la mort de sa tante Fanny, une excursion à Rouen avec ses camarades du Mercure Dumur et Gourmont, une villégiature à Saint-Malo en compagnie de sa « chère amie » Anne Cayssac, dans le chalet de qui il séjournait aussi l’été à Pornic, il n’a guère quitté le berceau de l’Île-de-France. Instinct casanier ? Manque de curiosité ? Inquiétude du dépaysement ? Asservissement à ses animaux ? Anxiété devant l’inconnu, cette métaphore de l’abandon ? Ces questions se pressent parce que certaines d’entre elles touchent ma personne, que seule l’ardeur voyageuse de la femme de ma vie a su secouer et mouvoir. Grâce à elle j’ai connu de beaux horizons : Italie, Grèce, Mexique, Cuba, Égypte, et Israël, cet Israël encore nommé Palestine quand Srul et Sarah y vécurent, avant de choisir la France, avec, en perspective, cadeau pour moi, le trésor de la langue française.
« Mais je m’égare », comme dit Henry Brulard. Normal que Léautaud ait pris Stendhal pour modèle : la digression fonde leur rhétorique, j’en recueille la contagion. Je reviens à la géographie, élément de pedigree. Léautaud, né rue Molière, a suivi son père rue des Martyrs, non loin de la rue Clauzel où logeait Marie Pezé, dans le quartier des lorettes et des cocottes, dont le narrateur du Petit Ami restitue le climat frivole et affairé. Je saute les années de Courbevoie où Firmin s’était installé et qui n’abritent pas une enfance plaisante. Voici les nombreux déménagements entre 1889 et 1911 : ils ont lieu dans les cinquième, sixième et septième arrondissements de Paris et ont un lien avec les premières et peu torrides amours de Léautaud, hanté par l’image de sa mère. Le secteur de l’Odéon devient le point central de sa vie professionnelle, en relation avec son emploi au Mercure. Je résume : le quartier des dames pour l’atmosphère, le quartier des lettres pour le gagne-pain, le don d’écrire comme unisson. « C’est loin », ai-je tendance à répondre quand on m’invite à m’exporter hors de ces parages où je croise, durant mes flâneries, le spectre de Léautaud et de quelques autres. « Loin d’où ? », réplique la blague juive de l’angoisse tournée en dérision. Loin du giron maternel ? Il a opté, nous avons opté pour la stabilité, contre l’insécurité. Quand je parcours les rues de l’Échaudé et de Condé, où se vécut l’aventure littéraire, ou bien la rue Dauphine, où demeurait la libertine et odieuse « chère amie », quand je longe le jardin du Luxembourg déserté par les chats et les chiens, ou bien les quais de la Seine, où circulent les descendantes des silhouettes féminines qui attiraient le regard du piéton parisien, quand je m’arrête devant les boîtes des bouquinistes qui retenaient Léautaud en quête d’un Diderot, d’un Chamfort ou d’un Stendhal, alors que j’y ai souvent cherché des romans de Chandler et des documents sur les courtisanes à travers les siècles, je me dis que partout ailleurs, oui, c’est loin, quand on a reçu et gardé dans la peau les éclats des enfances torpillées.
Qu’inscrire encore au pedigree qui vaille pour lui et pour moi, si je peux me permettre ? Des caractères dont l’émotivité est contenue par une armature d’orgueil et d’ironie. Une frustration et une susceptibilité résultant du défaut de cette chaleur de sa chair qui est le premier don de la mère. Le soupçon porté sur toutes les promesses condamnées à la déception. La cicatrice toujours rouverte de la ligne courant après la ligne et suturant sans espoir la page comme lieu du plaisir et du désenchantement. Nonobstant les appétits, on diagnostiquera, pour abréger, sous réserve d’impossible vérification, une allergie au vivant, qui n’empêche pas qu’on s’y cramponne d’autant plus fort qu’on est tenté de lâcher prise. Ce qui sauve : savoir que la chair n’est pas triste et que la mémoire des livres est inépuisable. Au total, cela fait une fiche d’identité fort approximative. La peur du ratage, sans doute ?
À relire In memoriam (1905), je m’aperçois que l’image détériorée des origines est compensée par le don et le labeur de l’écriture journalière, qui procède au sauvetage de l’ego en exprimant « ce qui est triste avec gaieté » – une des clauses de l’art, selon Adorno. Faut-il croire Léautaud quand il nous attribue un « cœur en toc », alors que nous croulons, lui en récitant Verlaine, moi en murmurant Racine, sous les émotions en stock ? Inutile de nous le cacher : nous aurons beau battre notre coulpe d’avoir survécu à la déréliction, jamais nous ne nous consolerons de rester ballottés entre deux songes contraires : celui de la mère occupée ailleurs « à jouer la comédie et à faire l’amour », celui de la vieille bonne Marie Pezé : « Ma mère, pour moi, c’était elle, et je l’appelais maman, du reste. » Il ne m’échappe pas que je cultive involontairement le désordre et la redite ; de là que ce pedigree ressemble peut-être à une photo bougée. Je m’arrache au marasme de cette apparente gaucherie en me référant aux tours de passe-passe de la rhétorique, assez joueuse pour travestir l’éternelle absente en « l’éternelle absoute » : sa conduite désinvolte n’a-t-elle pas épargné au fils blessé la banalité « de la bonne famille d’usage » ? D’où, chez Léautaud, et qui m’enchaîne à lui, la culture de sa singularité comme individu et comme écrivain, capable de se retenir de sangloter en s’exclamant, goguenard, à propos de ses parents : « Chers bienfaiteurs, sans rire ! »
Avant de découvrir, sur le tard, Léautaud et son In memoriam, j’avais publié, en 1975, mon premier ouvrage, dont la bande qui l’entourait annonçait le thème « La mort du père », prenant au pied de la lettre la maxime de La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » Nous avons traité le même sujet à partir de belvédères opposés. J’ai essayé de me reconstruire le portrait d’un père aimant avec lequel, compte tenu des circonstances historiques, je n’ai jamais vécu, hormis deux semaines estivales l’année qui a précédé sa disparition dans un accident de voiture, avec ce notable détail : le lendemain du drame, à la morgue de l’hôpital de Fréjus où son corps (à côté de celui de sa compagne) avait été transporté, je n’ai pas eu le courage de le contempler et de lui baiser le front. Autres dispositions, celles d’un iconoclaste, chez Léautaud envers un père abominablement indifférent à sa progéniture : son récit le montre s’acharnant à scruter au plus près le travail de la mort sur le corps paternel, à regarder avec une fixité terrifiante le mort de la semence duquel il est issu. La nécrologie qu’il rédige à l’usage des lecteurs du Mercure de France est parcourue d’un ricanement qui se revanche, sans souci de censure morale, du désert affectif où ce souffleur de théâtre, ce fouteur de femmes, ce père sans conscience, lui a fait respirer un oxygène raréfié. « Comme il m’avait peu aimé, tout de même », observe-t-il pendant l’agonie, épiée par lui sans scrupule. Un seul désir l’anime, transformer cette expérience en narration : « À midi tout était fini, et une heure après j’étais chez moi, prenant au galop les notes essentielles. » Diable d’entomologiste penché sur son père comme Kafka sur Gregor Samsa métamorphosé en insecte ! Inédit tombeau dressé là par Léautaud ! Il rend vain tout projet de pèlerinage. Les morts ainsi retraités, la conclusion du pedigree tient en cet unique antécédent : « Il n’y a que moi qui m’intéresse. »
Qui, moi ? Lui ? Lui en moi ?