Is that what eternity is for, to muck over a lifetime’s minutiae? Who could have imagined that one would have forever to remember each moment of life down to its tiniest component? (Indignation, p. 55)

Le fantôme revient le temps de la narration, pour réinvestir son ancien corps afin de chercher un sens dans la masse disparate d’événements qu’il a vécus auparavant. Animé par les pensées du fantôme, le corps agit durant l’intrigue comme un monstre de Frankenstein télécommandé. Le corps n’a pas conscience de cette voix intérieure qui s’adresse au lecteur ; il n’est qu’une bête mourante, un animal sans esprit, une agglomération de muscles, de tendons, de ligaments, d’os, de sang et de sperme. Cela vous fait froid dans le dos ? Tant mieux.
Philip Roth est entré dans la phase vanitas de sa création. Memento mori. Vous aussi serez morts bientôt. C’est le crépuscule de la « monofiction (4) », la fin de l’intrigue rothienne monomaniaque construite autour d’un seul personnage monopolisant.
Après être passé par l’adolescence, le Bildungsroman, la crise de la quarantaine, la crise de la cinquantaine, l’ablation de la prostate et l’impuissance, Roth raconte enfin la phase terminale, voire post-terminale. Le héros est mort, il est temps pour lui de faire son auto-bilan. Et pour cela, mieux vaut commencer par le début.
Le début, pour l’auteur de Ma vie d’homme, n’est pas l’enfance, mais la puberté, voire la sexualité. La vie commence avec l’adolescence.
Outre-Atlantique, certains critiques ont vu dans Indignation, précisément, un roman sur l’adolescence. C’est une erreur ; Roth est un auteur qui, par bonheur, n’aime pas se répéter. Détrompez-vous, cher lecteur : ensevelie sous la peau de l’adolescent d’Indignation, se trouve une vieille âme. Le héros de ce livre n’est pas un teenager, mais une vieille âme habitant un corps jeune.
Il y a un nom pour cette figure : le dybbuk (5). Et comme tous les dybbuks, celui-ci revient avec un objectif précis. Indignation est en ce sens un roman d’investigation, un polar métaphysique. Le dybbuk revient en arrière non seulement afin de revivre sa vie éternellement au sens nietzschéen, mais surtout pour poursuivre des recherches. Il essaie de comprendre ce qui lui est arrivé, de découvrir le fil conducteur de sa vie dans l’espoir de trouver le repos.

Indignation est une histoire de guerre. Le commandant suprême s’appelle Philip Roth. Le général Roth affiche ses lettres de créance sur le rabat de son livre :

In 1997, Philip Roth won the Pulitzer Prize for American Pastoral. In 1998, he received a National Medal of Arts at the White House and in 2002 the highest award of the American Academy of Arts and Letters, the Gold Medal in Fiction. He has twice won the National Book Award and the National Book Critics Circle Award. He has won the PEN/Faulkner Award three times. In 2005, The Plot Against America received the Society of American Historians’ prize for the “outstanding historical novel on an American theme for 2003-2004”. Recently Roth received PEN’s two most prestigious prizes: in 2006 the PEN/Nabokov Award and in 2007 the PEN/Saul Bellow Award for achievement in American fiction. Roth is the only living writer to have his work published in a comprehensive, definitive edition by the Library of America.

En tant que notice biographique, cette litanie de prix littéraires est singulièrement pauvre. C’est une argumentation, un plaidoyer qui insiste à la fois sur l’américanité de l’auteur et son statut de maître. Deux titres de romans seulement sont mentionnés, tous les deux porteurs du mot America ou american, comme si les autres titres n’étaient pas suffisamment patriotiques. Avec ses cinq étoiles (deux prix du National Book Award et trois prix de la société PEN/Faulkner), Roth prend des allures de chef d’état-major de l’armée littéraire américaine.
Mais que veut-il prouver ? Quel est le sens de son plaidoyer ? Doute-t-il de son américanité ou de la valeur de son œuvre ? Cet impudique étalage de prix vise-t-il à étouffer toute critique potentielle ?
Une chose est sûre : Philip Roth s’est toujours montré très soucieux de la réception de son œuvre, ce qui est devenu le thème même du cycle Zuckerman. Peut-il tolérer des voix dissidentes ? La question se pose en lisant Indignation, roman mettant en scène un personnage misanthrope qui se vautre dans la solitude parce qu’il ne supporte pas d’entendre les autres.
Un personnage qui va choisir la mort, ne fût-ce qu’inconsciemment, pour « jouir » d’une future vie silencieuse. Ce roman aurait pu s’intituler Intolerance. Et pourtant, Roth s’entend suffisamment bien avec l’espèce humaine pour devenir l’Auteur consensual des États-Unis. La notice biographique pourrait surprendre le lecteur français habitué à entendre combien Roth est un écrivain « new-yorkais » (sic), « underground » et « subversif ».
Or, on voit bien qu’il est l’auteur de l’Establishment par excellence, le seul à avoir été intronisé de son vivant au Panthéon des lettres américaines, The Library of America. Il ne lui reste plus qu’à voir son visage imprimé sur le billet vert !

En attendant, Roth continue à mener bataille. Ainsi, Marcus Messner, le fantôme cru 2008, reprend le flambeau lâché par Nathan Zuckerman à la fin d’Exit le fantôme, lorsque celui-ci, en obéissant au titre, s’est vaporisé. Marcus Messner a été façonné pour la guerre. C’était son destin, lui dont le nom de famille suggère le « couteau » (Messer en allemand ou en yiddish) et dont le prénom fait penser à un empereur romain (évoqué explicitement dans le texte).
Indignation tourne autour des images de la chair, du sang et des couteaux. Marcus semble incarner la phrase « vivre et mourir par l’épée », du moins si l’on remplace le mot « épée » par « couteau ». Il est fils de boucher, le texte abonde donc en descriptions de la boucherie, au sens figuré comme au sens propre.

(…) it was my job not just to pluck the chickens but to eviscerate them. You slit the ass open a little bit and you stick your hand up and you grab the viscera and you pull them out. I hated that part. That’s what I learned from my father and what I loved learning from him: that you do what you have to do. (Ibid., p. 5)

Le texte est un mode d’emploi aussi bien pour l’apprenti boucher que pour l’écrivain. La leçon paternelle consistait à transmettre le sens du devoir, du travail, l’obligation de s’appliquer malgré l’aspect violent et sanguinaire de la tâche, malgré la « haine » que cela peut provoquer.
L’intrigue se situe sur deux niveaux. À l’arrière-plan, la guerre de Corée. Au premier plan, les conflits personnels de Marcus avec son père et son entourage. Le macro-conflit en Corée et les micro-conflits de Marcus se déroulent alternativement ; ils ne se rejoindront qu’à la fin du roman. En revanche, le parallèle entre eux est mis en exergue dès le début : le texte s’ouvre sur une description de l’année 1950, année de la traversée des frontières en Corée et à Newark, où Marcus casse une tradition familiale en étant la première personne dans l’histoire de sa famille à aller à l’université.

About two and a half months after the well-trained divisions of North Korea, armed by the Soviets and Chinese Communists, crossed the 38th parallel into South Korea on June 25, 1950, and the agonies of the Korean War began, I entered Robert Treat, a small college in downtown Newark (…).
“I worked for money,” my father told me, “since I was ten years old.” He was a neighborhood butcher for whom I’d delivered orders on my bicycle all through high school (…).” (Ibid., p. 1)

Le 38e parallèle, l’idée même du parallèle, est l’image fondamentale du roman. Le 38e parallèle divise la péninsule coréenne à la manière d’un couteau. La Corée est scindée, coupée à la lame. Elle est porteuse d’une fente, d’une scission, d’une déchirure. Les deux camps adverses auraient pu se servir de la frontière comme d’une barrière de protection contre l’autre. Hélas, ils semblent obéir, en la traversant, à des lois dont eux-mêmes ignorent les causes, créant ainsi de nouvelles « blessures ». La frontière se déplace, fuyante, insaisissable, sorte de blessure originelle.

All the previous year, the front line had moved up and down the Korean peninsula, and Seoul, the South Korean capital, had been captured and liberated four times over. (Ibid., p. 30)

Capturée et libérée, libérée et capturée, encore capturée puis libérée, Séoul, la capitale, tombe et retombe, chaque chute étant accompagnée d’un déplacement du front. La perspective du narrateur lorsqu’il considère la guerre est celle d’un commandant dans son quartier général en train de regarder la carte d’un champ de bataille étalée sur sa table de travail. Il voit que le front se déplace « de haut en bas ».
Marcus, lui, passe la frontière entre l’enfance et la majorité. Il vient d’avoir 18 ans. À l’époque de la mobilisation générale, c’est également la limite entre la vie et la mort. Tant que Marcus reste inscrit à la fac, il est protégé. Mais s’il arrête ses études, par choix ou par contrainte, il pourra être conscrit et envoyé en Corée, ce qui explique les angoisses de son père.

Almost from the day that I left the store (…) almost from the day that I began classes at Robert Treat, my father became frightened that I would die. Maybe his fear had something to do with the war (…). (Ibid., p. 2)

Le père change de comportement, devient étouffant et envahissant, il aliène son fils. Une barrière d’incompréhension s’érige entre eux. Marcus décide de partir à l’aventure, s’inscrit au Winesburg College dans l’Ohio, loin de son père et de la communauté juive de Newark.
Il choisit une faculté à forte tradition chrétienne où il y a très peu de Juifs, une faculté dont les traditions et les coutumes sont antinomiques aux siennes.
Les souvenirs du fantôme portent surtout sur l’année qu’il a passée à Winesburg. Si la fuite à Winesburg fut une tentative de séparation vis-à-vis du père, elle représente en même temps un élan vers l’intégration. Malheureusement, ce sera une intégration ratée, parce que dans l’Ohio aussi, la vie est cloisonnée.
D’abord, Marcus sera déçu d’apprendre que l’administration universitaire lui a octroyé un appartement où ses trois camarades de chambre sont juifs, alors que lui voulait connaître l’Amérique profonde. L’administration pensait bien faire, son objectif étant de mettre ensemble des étudiants de même religion, histoire de promouvoir la religiosité.
Ensuite, Marcus apprend que sur les douze confréries d’étudiants du campus, il n’y en a que deux qui acceptent des membres juifs. Il est sollicité par ces deux-là, mais il préfère rester seul, coupé de tout le monde.

Il ne fait qu’une seule rencontre importante à Winesburg, Olivia Hutton, une étudiante isolée comme lui. Il l’aperçoit dans un cours, attiré par la raie de ses cheveux et la façon dont elle balance sa jambe gauche :

Two things captivated me. One was the part in her exquisite hair. Never before had I been so vulnerable to the part in someone’s hair. The other was her left leg, which was crossed over her right leg and rhythmically swaying up and down. (…) I (…) was absorbed in wanting to put my hand up her skirt. (Ibid., p. 46-47)

Ce qu’Olivia représente, c’est la fente. Ses cheveux ont beau être « exquis », c’est leur raie qui rend Marcus « vulnérable ». La raie est une ligne de démarcation, une tranchée, une incision artificielle créée à l’aide d’un outil. C’est une blessure faite aux cheveux, élément naturel et organique, comme les blessures infligées à la terre coréenne par les deux armées.
Les jambes aussi sont séparées par une fente ; la jambe gauche balance en gardant le rythme, telle une pendule qui marque le passage du temps, annonciatrice de la mort. Memento mori. Les deux jambes sont « croisées », c’est-à-dire qu’elles forment une croix – croix qui rappelle celle accrochée dans l’église de Winesburg.
La croix devient une cible, elle donne envie au garçon de remonter sous la jupe jusqu’au croisement originel où, séparées par une fente, les deux jambes essaient de se joindre, au carrefour des religions. Marcus veut mettre la main à la pâte comme dans la boucherie, la glisser sous la jupe afin d’explorer la fente originelle.
Marcus Messner, ou Mack the Knife. Un garçon sérieux qui ne prend pas le temps de s’amuser. Il n’a qu’un seul objectif : rester inscrit à la fac le temps d’éviter la guerre. En tout cas, c’est ce qu’il dit :

Though I was enrolled in a pre-law program, I did not really care about becoming a lawyer. I hardly knew what a lawyer did. (…) I envisioned my father’s knives and cleavers whenever I read about the bayonet combat against the Chinese in Korea. I knew how murderously sharp sharp could be. (Ibid., p. 35)

Bien qu’inscrit en enseignement préparatoire pour des études de droit, il ne s’intéresse pas au métier d’avocat. Il est indifférent à son avenir. Est-ce parce qu’il prévoit déjà qu’il n’y arrivera jamais ? En revanche, pour quelqu’un qui prétend vouloir éviter la guerre, il est fasciné par les événements de Corée. Il n’arrête pas d’en parler, toujours en faisant le lien entre la boucherie de Newark et la « boucherie » en train de se dérouler en Asie.
L’aspect du conflit qui l’interpelle le plus, c’est le combat à la baïonnette. Il pense « savoir » quelque chose sur ce combat : combien les lames sont d’un tranchant meurtrier. Il sait à quoi ressemble le sang, ayant vu celui des poulets et des bœufs. Ce sang-là tombe, lui aussi, dans des « sillons », c’est-à-dire des mini-tranchées ou fentes creusées dans la planche à hacher par le couperet. Il utilise le terme « hachures croisées », qui évoque de nouveau le sacrifice du Christ sur une croix.
La guerre en Corée, semble-t-il vouloir dire, n’a pas de surprises pour lui, fils de boucher. On se demande si c’est Marcus qui parle, ou le fantôme. Si le fantôme peut revenir en arrière, peut-être Marcus peut-il faire un bond dans le futur ?
Dans ce cas-là, il saura qu’il va mourir sous les coups des baïonnettes au fond d’un gourbi. Quoi qu’il en soit, toute sa vie semble l’avoir préparé à une mort sur un champ de bataille.

My father wore an apron that tied around the neck and around the back and it was always bloody, a fresh apron always smeared with blood within an hour after the store opened. My mother too was covered in blood. (…) I grew up with blood – with blood and grease and knive sharpeners and slicing machines and amputated fingers or missing parts of fingers on the hands of my three uncles as well as my father. (Ibid., p. 35-36)

Il a baigné depuis l’enfance, au sens propre, dans une ambiance de sang, dans un environnement où les amputations, les blessures et les balafres sont des événements du quotidien.

Olivia Hutton est le seul personnage à Winesburg College qui réussit à faire sortir Marcus Messner de son isolement. Nous avons déjà contemplé sa jolie raie de cheveux et la façon dont elle balance sa jambe gauche comme une pendule, ce qui pourrait donner envie de traverser la « ligne de démarcation » séparant ses deux jambes.
Marcus le Couteau et Olivia la Fente ont été créés l’un pour l’autre. De fait, ils prennent rendez-vous pour un dîner au restaurant, soirée qui se termine dans une voiture prêtée à Marcus par son camarade de chambre :

The rapidity with which she had allowed me to proceed – and that darting, swabbing, gliding, teeth-licking tongue, which is like the body stripped of its skin (…). And again I met with no resistance. There was no battle. (Ibid., p. 54)

Même pendant l’acte d’amour, Marcus réfléchit en boucher, imaginant la langue de sa maîtresse comme un corps écorché, dont il aurait enlevé la peau avec son couteau. Pourtant, avec Olivia, « il n’y avait pas de bataille » ! Comment est-ce possible, une vie sans bataille ?
Le jeune homme aux mœurs puritaines est choqué par l’allégresse de son amante qui lui fait sa première fellation et avale même son sperme. Alors, il l’ignore le lendemain en classe, blessant la fille, qui se résout à ne plus jamais le revoir. Marcus change d’avis, commence à regretter Olivia, et tente de lui refaire la cour. Mais Olivia résiste, lui écrivant pour expliquer ses raisons.
Elle se révèle suicidaire : elle a fait une tentative de suicide avec une lame de rasoir :

Dear Marcus,
I can’t see you. You’ll only run away from me again, this time when you see the scar across the width of my wrist (…) It’s a scar from a razor. I tried to kill myself at Mount Holyoke. That’s why I went for three months to the clinic. (Ibid., p. 69)

Olivia pense à tort que Marcus n’avait pas remarqué sa cicatrice. Elle n’a pas compris qu’en fait il en a été extrêmement séduit ; il aime les failles, les fissures. Marcus l’avait bien vue, et même aimée, ce qu’il pense lui dire dans une lettre :

I debated whether to write, “am nuts about your exquisite frame, scar and all.” (Ibid., p. 77)

Marcus a l’air d’un vampire. Peut-être l’éternel retour en arrière du fantôme doit-il aussi permettre de revivre des occasions ratées de succion du sang. C’est un vampire voyeur. Plus tard, lorsque le couple se remet temporairement ensemble, Olivia lui rend visite dans sa chambre d’hôpital où il récupère d’une appendicectomie.
Elle a retroussé ses manches et elle est en train d’arranger des fleurs dans un vase. Lui, il n’a d’yeux que pour sa blessure :

There was her scar, the scar on the wrist of the very hand with which (…) we pursued our indecent ends in a hospital room (…).
Now Olivia’s scar looked to me as prominent as if she had cut herself open only days before. (Ibid., p.157)

On sent bien que le narrateur aurait préféré que Mlle Hutton remplisse le vase non pas avec de l’eau, mais avec du sang, sang qu’il imagine avoir coulé quelques jours plus tôt seulement. Les « objectifs indécents » se réfèrent à ses visites précédentes à l’hôpital où Olivia avait masturbé Marcus en utilisant la « même main ». C’est-à-dire celle attachée au poignet mutilé, celle qui vient de couper les fleurs avant de les mettre dans le liquide pour que l’eau puisse remonter dans leurs veines.
Olivia a beau avoir grandi dans une famille chrétienne, elle et Marcus sont de la même religion, celle du sang :

That is what Olivia had tried to do, to kill herself according to kosher specifications by emptying her body of blood. Had she been successful, had she expertly completed the job with a single perfect slice of the blade, she would have rendered herself kosher in accordance with rabbinical law. (Ibid., p. 160-161)

Olivia est en fait le prototype de la femme casher.
La débâcle avec elle amène, indirectement, à une rupture avec Elwyn, son nouveau camarade de chambre, après l’échec avec ses premiers camarades. C’est Elwyn qui avait prêté sa voiture à Marcus le soir de sa première sortie avec Olivia. Marcus lui avait rapporté l’histoire de la fellation ainsi que celle de la tentative de suicide. Elwyn répond de façon brutale et dure :

“Great,” he said. “All I need is for a cunt like that to slit her wrists in my LaSalle.” (Ibid., p. 72)

Marcus est blessé par cette réponse, il insulte Elwyn et quitte l’appartement, résolu à chercher un logement où il pourra vivre seul. Dans cette phrase d’une concision extraordinaire, Roth évoque le sexe féminin sous trois angles : cunt (« con »), terme si méprisant qu’il est quasiment tabou ; et puis slit (« couper »), utilisé ici comme verbe, mais qui fonctionne aussi comme nom commun (« fente »), terme qui désigne en argot la « chatte ».
Après avoir échoué une deuxième fois dans sa recherche d’appartement, Marcus est convoqué devant le doyen des étudiants, ce qui signifie le début de sa perte.
Le doyen Caudwell accuse Marcus d’un manque de tolérance :

“Tolerance appears to be something of a problem for you, young man.”
“I never heard that said about me before, sir,” said I at the very instant I inwardly sang out the most beautiful word in the English language: “In-dig-na-tion!” (Ibid., p. 95)

En prononçant, sotto voce, le mot « Indignation », Marcus le coupe en tranches.
Là encore, Roth fait preuve d’une concision remarquable, réunissant en un seul mot les thèmes de l’aliénation, de la solidarité, de la coupure et de l’instinct de mort. Ce mot est tiré de l’hymne national chinois, que Marcus avait appris quelques années plus tôt, à l’époque où la Chine était toujours l’alliée des Américains :

Arise, ye who refuse to be bondslaves!
With our very flesh and blood
We will build a new Great Wall!
China’s masses have met the day of danger.
Indignation fills the hearts of all of our countrymen

Arise! Arise! Arise!
Every heart with one mind,
Brave the enemy’s gundire,
March on!
Brave the enemy’s gunfire,
March on! March on! March on! (Ibid., p. 82)

Marcus chante l’hymne pour passer le temps pendant qu’il assiste aux offices religieux à l’église de Winesburg, où sa présence est obligatoire. Chaque fois qu’il chante, il appuie sur le mot « indignation » afin de couper et de séparer les quatre syllabes qui, normalement, « se fondent » dans le mot. C’est-à-dire que, dans cet hymne qui loue la solidarité, Marcus fait exprès de souligner la coupure, la rupture.
Le surgissement de l’hymne pendant l’entretien décisif avec Caudwell suggère que le véritable instinct de Marcus est celui de la solidarité chinoise, la solidarité dans la mort. Pour un jeune Américain, la seule façon de l’exprimer consiste à aller se sacrifier au bout d’une baïonnette asiatique, ce que Marcus fera.

Il sera tranché comme un bœuf, saigné comme de la viande casher.

Bayonet wounds (…) all but severed one leg from his torso and hacked his intestines and genitals to bits (…) he’d not been encircled by so much blood since his days as a boy at the slaughterhouse, watching the ritual killing of animals in accordance with Jewish law. (Ibid., p. 225-226)

On comprend mieux maintenant pourquoi l’âme de ce fantôme est un dybbuk, le suicide étant interdit dans la tradition juive.
Le fantôme de Marcus est revenu sur terre pour comprendre l’enchaînement des circonstances qui ont conduit à sa mort. Bizarrement, il persiste à croire qu’il s’agit simplement d’une série de hasards, ne voyant pas là sa propre intention. Mais peut-être, quelque part, Philip Roth l’a comprise, lui qui s’est acharné à mettre en avant son statut de chantre national sur le rabat de son livre.
Et si, finalement, ce n’étaient pas les Français qui avaient raison sur Roth, eux qui voient en lui un écrivain « subversif »…

(1) Philip Roth, Exit le fantôme, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Claire Pasquier, Gallimard, « Du monde entier », 2009 ; voir Steven Sampson, « Exit la Shoah », La Revue littéraire n°42 (janvier 2010).
(2) Houghton Mifflin Harcourt, Boston, et Jonathan Cape, London, 2008 (je suivrai la pagination de cette dernière édition). Ce roman est inédit en français.
(3) Tandis que j’agonise, trad. Maurice-Edgar Coindreau, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1966, p. 183.
(4) Je crois être l’inventeur de ce terme.
(5) Le dybbuk est un esprit maléfique qui prend possession d’un individu.