Je pensais à cette eau qui ne donnait pas beaucoup d’indices de sa force, mais qui permettait à tous ces gens de flotter et à mes muscles de se déployer pour se replier aussitôt et répéter ce circuit sans se fatiguer. Quelques phrases venaient me rendre visite, que je faisais résonner plusieurs fois dans ma tête, les améliorant, les ratiboisant ou les engraissant, pour éventuellement les écrire plus tard, les oublier ou les jeter aux oubliettes, ceci tout en me laissant distraire tantôt par la lenteur, tantôt par la rapidité de mes compatriotes en maillot de bain ; mes bras rattrapaient une paire de pieds dont les cuisses de grenouille s’activaient sans tonus, ou bien au contraire je me faisais dépasser par un corps bruyant, chevauchant l’eau comme un terrain de course. La plupart de ces têtes dépassant de l’eau çà et là m’étaient familières, mais je n’avais jamais échangé avec eux davantage que quelques remarques au sujet du vent (les visages crispés se plaignaient un peu et je hochais du chef) ou du beau temps (les têtes coulissantes et généreusement souriantes commentaient allègrement, c’était le cas aujourd’hui). Il arrivait aussi que ma main se laissât surprendre par une feuille rousse errant en apnée dans la piscine, et que le petit frisson ressenti au contact de cet élément imprévu m’emmenât encore ailleurs dans mes réflexions.

Ayant atteint ma première longueur, je me retournai comme une crêpe, sans la moindre hésitation, et rebroussai chemin, le dos porté par l’eau, la tête inclinée vers le haut. Les oreilles immergées, j’entendais les bruits extérieurs s’étouffer à mesure que ma respiration s’accentuait. Mes bras effectuaient à présent un battement d’hélice de part et d’autre de ma tête, et mes jambes pédalaient scrupuleusement dans la semoule. Dans cette position, j’échangeais l’eau contre le ciel, les humains pour les corbeaux et mes idées s’acheminaient différemment. Le ciel avait le don de me perturber, surtout lorsqu’il était bleu, comme aujourd’hui, et qu’il monopolisait mon champ de vision.
Dans cette position, je pensais régulièrement à Vicky. Vicky, l’année dernière, était morte. La mort a quelque chose de définitif qui est difficile à assimiler pour un vivant ; les vivants ont l’habitude, même s’ils ne s’en rendent pas nécessairement compte, d’avoir toujours une possibilité de changement, des alternatives, des issues à leurs problèmes, si ce n’est de manière physique, tout au moins de manière volatile (même enfermé dans une prison, privé de tout, on peut encore revenir en pensée sur des souvenirs, revivre des moments, imaginer une autre vie, préparer son évasion ou sa rédemption, rêver endormi ou éveillé) ; les morts, non.
Si je pensais à Vicky morte, moi, vivante, dans cette tenue légère, au milieu de la piscine en plein air à côté de chez moi, chauffée toute l’année, et où je venais trois fois par semaine, ce n’était pas à cause du silence où j’étais plongée, mais plutôt à force de plonger mes yeux dans l’infini mouvant au-dessus de moi, que je n’observais jamais aussi bien qu’en nageant ici. Je ne comptais pas trouver mon amie installée confortablement sur un nuage, les pieds dansant dans l’air, en compagnie d’autres divinités, je n’envisageais aucunement l’existence d’un paradis (et encore moins d’un enfer), non, mais ma difficulté à appréhender la mort était proche de ma difficulté à envisager le ciel. Les deux choses me paraissaient insondables, à la fois vides et habitées, notions aussi concrètes (la mort en tant que perte, le ciel comme enveloppe gazeuse dans laquelle les oiseaux, les avions et les fusées se trémoussent) qu’abstraites (personne n’a d’image certaine de la mort et l’air est invisible et sans consistance, on ne peut étreindre ni l’un ni l’autre). Les deux choses représentaient une transparence profonde, un mystère.
Il est aussi probable que cette sensation d’apesanteur, qu’on ne retrouve sur terre que dans l’eau, et qui nous donne une idée de ce que l’on doit éprouver quand on a la chance de déambuler sur la lune, soit conductrice de ce type de question sans réponse, métaphysique, vague (justement).
Le corps de mon amie, immobile, était enfoui sous terre, à un endroit précis, au pied d’un arbre marqué, et abritait un sang glacé, figé, noir, sous une peau grise, durcie. Son cerveau en arrêt éternel n’émettait ni ne recevait plus d’idée, plus rien en elle ne pouvait fonctionner, ni ses jambes ni son imagination, elle ne pouvait pas fuir de son trou. Pourtant, elle remuait en moi fréquemment et ainsi, dans ce mouvement que j’étais consciente de lui donner moi-même, comme si j’avais cru qu’une poupée mécanique dont j’aurais remonté le mécanisme à l’aide d’une clef dansait par sa propre volonté, je ne pouvais complètement croire mon amie inanimée, son corps prisonnier d’une boîte, immuable. Je passais de longs moments avec elle, ne sachant trop si elle me rendait visite ou si c’était moi qui la sollicitais. Malgré ce côté irrévocable, catégorique, de la mort, et malgré mon matérialisme, je ne pensais pas à elle comme à un cadavre. Non seulement cela, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que depuis ce nulle part ambigu où je la plaçais, elle pouvait encore me voir. Si elle me voyait, ce n’était certes pas à travers ses yeux, qui ne lui permettaient plus de se poser sur des choses ou d’autres, ici ou ailleurs, ses mignons globules n’étant plus alimentés par un nerf optique à présent éteint qui n’avait pas moyen de communiquer avec un cortex visuel incontestablement kaput (système optique qui ne loupait rien de spécial, de toute manière, puisque mon amie se trouvait sous une épaisse couche de bois recouverte d’une épaisse couche de terre, situation où il devait régner une obscurité bien trop épaisse pour observer quoi que ce fût). Ce corps qui avait été tout pour elle était à présent parfaitement inutile, vide, l’occupant avait quitté les lieux, il fallait donc que les liaisons s’établissent différemment. Disons qu’elle était invisible et impalpable comme l’air ; mais comment, en ce qui me concerne, faire la différence entre l’invisible et le rien, comment une athée telle que moi pouvait vivre avec de telles contradictions ? Car on aurait bien dit que c’était à l’âme que je pensais, mine de rien. L’âme, chose sans consistance voyageant incognito, se mêlant à l’air, son compagnon – que j’engloutissais, moi, pour continuer à vivre –, portée par le vent, s’abritant dans une autre tête (la mienne par exemple). Moi qui m’étais toujours crue fermement installée dans l’agnosticisme, voilà que je faisais intervenir des fantômes à la piscine.
Mais après tout, ma conviction la plus ferme avait toujours reposé sur le fait que la vérité est une chose instable, changeante, qui oscille et se contredit sans cesse. Les souvenirs étaient-ils des visites qu’on nous faisait ou est-ce que les morts vivaient aux dépens de notre mémoire, ne reprenaient forme que lorsqu’on pensait à eux ? Les deux concepts pouvaient être vrais en même temps, parallèlement.

Ayant de nouveau achevé ma longueur, je repartis sur le ventre, gommant naturellement la mort de mon esprit par la même occasion, comme si de ce côté-là, elle n’avait plus d’intérêt. Tel l’alligator qui ne voit pas directement devant lui et ne pense pas à se méfier, dès que je ne regardais plus le ciel, tout recouvrait un aspect terre à terre. J’avais appris ce phénomène étrange, à propos de la vision périphérique des alligators, lors d’une excursion aux Everglades, près de Miami, pendant laquelle un type du genre de ceux que l’on trouve aux côtés d’Indiana Jones m’avait mis dans les bras un jeune alligator, le temps d’une photo sur laquelle j’ai l’expression la plus énigmatique et enfantine que j’aie jamais eue sur aucune autre photo de moi adulte.
À présent, mes doigts, mes mains, mes bras semblaient se débrouiller dans des brasses parfaites, sans me demander quoi que ce fût. Mes membres fonctionnaient avec une agilité quasi indépendante. Je levai les yeux en direction des arbres éparpillés autour de la piscine et scannai l’horizon ; les maisonnettes sombres d’un côté, le clocher d’une école ancienne de l’autre – de la cour de laquelle nous parvenait un chahut caractéristique, chahut qui refaisait surface en même temps que mes oreilles. Mes yeux sautèrent sur chacun de ces repères pour tomber sur le bonnet rose d’une mémé que je n’allais pas tarder à rattraper, que je rattrapai, que je doublai, à qui je souris au passage mais qui, trop concentrée, ne me prêta guère attention. Elle nageait comme mon grand-père le faisait, soignant le mouvement, le décortiquant comme une partition de musique que l’on déchiffre lentement pour la première fois, une partition difficile, un concerto (la piscine qu’utilisait mon grand-père à l’époque est devenue une mare verdâtre et complètement opaque, où habitent toutes sortes de grenouilles et d’êtres de la même couleur et mon grand-père préfère maintenant éviter de s’y tremper). Sans le montrer, sans non plus me l’avouer, j’avais apprécié la vélocité de mes jeunes membres interprétant l’allegro du concerto, dépassant allègrement l’adagio du bonnet rose, et voilà qu’une petite bonne femme, enceinte jusqu’au cou, et plus vieille que moi par-dessus le marché, apparut au coin de mon œil. Lequel suivit alors, médusé, ce corps bombé, alourdi, lesté d’un autre corps, jailli de derrière mes pattes, qui se positionna à côté de moi, puis devant moi, sans le moindre effort apparent, au rythme d’une respiration régulière, dans un crawl irréprochable, pour, sans traîner, disparaître au bout de la piscine. Là-bas, elle eut le temps de boire plusieurs petites gorgées d’un thé qu’elle avait laissé sur la rive, et qui était sans doute toujours aussi bouillant que lorsqu’elle l’avait posé là deux longueurs auparavant, avant que je parvienne à la rejoindre, malgré mon soudain acharnement. La main sur le bord, je repris mon souffle, bâillai, la vis repartir prestissimo. Je la laissai faire, hors d’haleine. Mémé non plus ne perdait pas son temps ; largo ma certo (lentement mais sûrement, pour ceux qui ne baragouinent pas l’italien avec le même aplomb que moi), elle accomplit une loupe près de moi sans que j’aie le temps de reprendre mon souffle et s’éloigna. Je demeurai un instant, les yeux fermés, orientés sous le soleil, à étudier les changements de couleurs, d’orange à rose fuchsia, à bleu turquoise, à bleu marine, jusqu’à ce que, quand je les rouvris, tout fût teinté de bleu, mon truc préféré quand il fait beau. La future maman revenait déjà et la mémé avait bien progressé.

Je pivotai alors sans me presser, repartis, le ventre à l’air et les bras moulinant, ne pouvant ni ne voulant plus comparer mon rythme à celui des autres. Aussitôt, je pensai à Raskolnikov, à sa chambre que j’avais calquée sur ma première chambre à Londres, au troisième étage d’une grande maison, dans laquelle j’avais lu Crime et Châtiment pour la première fois. Ma chambre était relativement spacieuse et claire, en comparaison avec celle de cet attachant criminel, mais son emplacement, sa vue et ses contours étaient, dans ma tête, les mêmes ; le couloir qui amenait à cette chambre, les escaliers qui grimpaient jusqu’au couloir, la rue qui précédait la porte. Tous ces objets du passé s’étaient mêlés au récit et maintenant que je me replongeais dans la lecture de ce fameux roman, je visitais de nouveau ces lieux oubliés et éprouvais l’étrange impression de parcourir mes propres mémoires.
Ces derniers temps, je lisais sans interruption et quand je me forçais à poser le livre, que je soulevais péniblement les yeux vers la réalité, que je la regardais en face, il me semblait que la vie fuyait au bout de mes doigts, alors que la littérature m’avait appris à approfondir le temps, les situations… La vraie vie allait trop vite et les vraies gens à l’intérieur de cette vraie vie n’hésitaient pas à tenter de la dépasser encore, ce qui du coup leur donnait l’air moins vrai, moins intéressant. Moi-même, je faisais sans cesse semblant d’être pressée, pour ne pas détonner avec les abeilles qui m’entouraient. Je sentais bien, au fond, que j’avais tort, qu’il fallait m’écouter, freiner, regarder autour de moi plus minutieusement, prendre le temps de me défaire des idées reçues qui revenaient toujours à l’assaut quand on ne prenait pas la peine de s’attarder à réfléchir tranquillement. De plus en plus, la vitesse m’effrayait, m’épuisait. Parfois, ayant consciemment mis de côté ce galop vertigineux, ma fierté d’avoir accompli ce geste était tout de même rattrapée par la honte de me montrer ainsi en public, car par ce freinage, je m’isolais. Je voyais le regard des autres me reprocher de trop m’engouffrer dans la fiction, de me soustraire à leur jeu. Leurs yeux, leurs idées s’agitaient à toute vitesse, comme s’ils étaient en feu ; moi je voulais que mes idées, mes yeux dansent au ralenti, comme dans un livre.
Trop pris dans le tourbillon de la compétition, de l’excitation, les gens croyaient choisir la réalité contre la fiction, mais leur réalité était une fable de mauvaise qualité.
Vicky m’avait toujours impressionnée par son point de vue posé, sa détermination à lutter contre le convenu. Peut-être que sa maladie lui avait suggéré de se moquer du regard des autres, lui avait enseigné que le temps n’a pas une importance linéaire. Son temps à elle s’épuisait dangereusement, mais par là même, il n’existait plus de la même manière, n’apparaissait plus comme une chose à remplir. Les contours du temps s’effaçaient et celui-ci se distendait, devenait malléable. Plongée que j’étais dans mes idées souples, mes doigts furent surpris de rencontrer le bord dur de la piscine. Je préférais que ce soient mes doigts que ma tête.
Je me retournai encore.

Sans m’arrêter, je repartis à la brasse et dus dépasser de nouveau la mémé dont je n’aurais pas su imiter la lenteur. Bien que je prône le ralentissement, j’étais encore loin d’avoir atteint les déliements quasi bouddhistes de cette dame.
Comme moi, son nez rasait la surface de l’eau tandis que ses lèvres fermées trempaient à moitié.
Le ciel clair n’empêchait pas une température hivernale de persister et, de ce fait, l’eau chauffée fumait légèrement au contact de l’air. Le paysage, enveloppé derrière ce filtre, perdait en précision et gagnait en sex-appeal. Si la fumée ne se répandait qu’à moins de cinquante centimètres au-dessus de l’eau, c’était néanmoins comme si chaque chose fondait dans la chose voisine et donnait à l’imagination la possibilité de laisser pour compte certains détails peu ragoûtants. Même ces trois maisonnettes un peu sinistres semblaient à présent coquettes. Ce qui devait être encore plus beau, c’était d’observer la piscine depuis l’une de leurs fenêtres – l’eau recouverte par un quadrilatère flou, une dizaine de petits corps s’évertuant à aller et venir à l’intérieur du mince nuage rasant, au milieu d’un décor parfaitement net. J’étais un de ces petits corps mouvants et flous qu’on regardait peut-être à travers une fenêtre et, par sentiment de responsabilité envers ce spectateur éventuel, je châtiais mes mouvements.
Je venais semaine après semaine, alors qu’il faisait de plus en plus froid dehors, alors que la piscine paraissait de plus en plus chaude, bien que sa température ne bougeât pas des 27º qu’on lui avait imposés. Parfois, les baigneurs espéraient lui voir subir un peu de fièvre, mais elle stagnait à 27, impassible, indifférente, saine.

Derechef, je fis face au ciel. J’ai tendance à penser à ce que je n’ai pas fait ou pas dit, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne dirai pas, davantage qu’à ce que j’ai accompli ou à ce que je vais accomplir ; pas tant pour me faire des reproches que pour soupeser d’autres possibilités. Souvent, je me contente d’une conclusion banale, dans le réel, parce que je sais que j’aurai de toute façon l’occasion de vivre en imagination quelques dénouements extraordinaires. C’est comme cela que me revient le souvenir d’un événement que je n’ai pas vécu : avoir vu mon amie morte. Car justement, je ne l’ai pas vue, morte. Elle n’avait pas voulu. Nous n’avions pas eu le choix. Cependant, moi, espiègle, j’étais quand même allée lui rendre visite, mentalement cela dit, dans son appartement, en compagnie de sa famille. Du fond de ma tête, je l’avais observée, assise dans son fauteuil favori, vêtue d’un haut de survêtement orange vif pour lequel elle s’était prise d’affection dans les dernières semaines de sa vie. L’orange, et surtout dans cette teinte criarde, est une couleur particulièrement mal assortie avec la mort. Mais c’était tout à fait le genre de mon amie de vouloir ainsi mourir dans un habit qui n’allait pas du tout avec la mort. J’étais persuadée qu’elle l’avait fait exprès, par irrévérence, pour se moquer de nous et de la mort en même temps. Elle avait senti la mort venir et avait vite attrapé son pull en coton orange qui, elle le savait, aurait le don d’horripiler ses proches. Personne n’oserait la changer tout de suite, mais tous n’attendraient silencieusement que ça, dérangés dans leur deuil par un coloris criard.
Leurs habits sombres fondaient dans le décor alors qu’elle, la morte, brillait au milieu de la pièce. Ne sachant quoi faire, ni quoi nous dire, nous avions pris le thé en silence, la famille et moi, à côté de la morte à l’habit tapageur. Chaque mouvement que nous effectuions semblait bousculer l’immobilité de la morte. Nous n’osions respirer à pleins poumons, de peur que la mort peut-être contagieuse ne se faufile dans nos narines, car, malgré la tristesse, personne ne voulait attraper la mort.
J’avais un peu regretté de ne pas être invitée pour de vrai, mais à quoi cela sert-il, après tout, de se rincer l’œil sur un être qui n’est plus ? Pour rendre plus concrète cette chose abstraite, pour avoir une idée de la tête qu’on aura un jour, pour nous faire peur, nous qui aimons les films d’horreur, pour nous assurer qu’on ne nous a pas fait une blague… ?

Je chavirai de nouveau sur le ventre. L’esprit vacant, voguant au gré des flots, accomplissant chaque geste mécaniquement. Je fredonnais « Dans les steppes de l’Asie centrale » de Borodin, une véritable expédition plutôt qu’un simple morceau de musique. Très vite, je n’évoluai plus dans une piscine mais dans ces steppes et ce n’était pas ma voix qui chantait, mais l’orchestre entier qui naissait au fur et à mesure dans ma tête. Je connaissais chaque intervention de chaque instrument, chaque silence. Je me disais d’ailleurs en parallèle à quel point les silences ont autant d’importance que la mélodie, puisque la phrase mélodique est constituée de notes et de silences. Mes amis pensaient généralement qu’ils pouvaient me faire reconnaître un air en ne chantant que sa mélodie, oubliant tout bonnement les silences, ce qui revenait à chambouler le rythme. L’air était méconnaissable, sans queue ni tête, et mes amis avaient encore le culot de s’offusquer de mon manque de bonne volonté.
Il n’y a pas qu’en musique, d’ailleurs, que le silence importe, le caractère d’une conversation dépend aussi du silence qui point ou tombe. La vie même prend son sens par la mort qui point ou tombe. Le mouvement a besoin de l’immobilité, l’action de la réflexion.
Je fredonnais mon air, restituais les respirations autant que les notes. Entre chaque brasse, je laissais mon corps glisser, cela faisait partie de la brasse ; brasse, glissade, brasse, glissade…