107. RL 46. Alain Nadaud, Exegi monumentum
Par La rédaction, le jeudi 13 mai 2010 | Textes :: #107 :: rss
La Revue littéraire n°46, mai 2010
Alain Nadaud est né à Paris en 1948. Auteur d’une vingtaine de livres (romans, essais, nouvelles), il a été éditeur, directeur du Bureau du livre de l’Ambassade de France en Tunisie et attaché culturel au Consulat général de France à Québec. Il vit actuellement en Tunisie. Derniers ouvrages parus : Les Années mortes (Grasset, 2004), Le Vacillement du monde (Actes Sud, 2006), Si Dieu existe (Albin Michel, 2007) et Le Passage du col (Albin Michel, 2009). À paraître en octobre 2010 : La Plage des demoiselles (Éditions Léo Scheer).
Dans La Revue littéraire : n°5 (août 2004) et n°6 (septembre 2004).
Photographie : Georges Salameh, La Tour de Babel muette.
Alain Nadaud
Exegi monumentum 1
Je pose à l’instant même – c’est-à-dire rien moins qu’au moment où ces lettres se forment – la première pierre d’un ouvrage dont j’ignore tout : d’abord, si j’en viendrai à bout – mais ça j’ai l’habitude ! Ensuite, quel sera le nombre de semaines, sinon de mois, qui me seront nécessaires pour en ajuster les éléments ; enfin, s’il sera de format réduit ou de vastes proportions, de bel appareil et à l’aplomb, avec des pierres bien ou mal équarries. C’est que je cours aussi le risque qu’il ne dépasse jamais le stade de la simple cabane de chantier.
Mais, avant de décrire la forme que prendra cet ouvrage au fur et à mesure de sa construction, il me faut évoquer le terrain que j’ai choisi. Enfin, « choisi » est un bien grand mot ! Disons, plutôt, le lot tel qu’il m’a été imparti.
Par pudeur, je tairai le nombre de mois, sinon d’années, que le bureau du cadastre a mis pour accéder à ma demande, et à combien de reprises les plans que j’ai proposés ont été retoqués. À chaque fois, retour à la photocopieuse, mise sous enveloppe d’une nouvelle version de l’ouvrage, attente au guichet de la poste pour procéder à son affranchissement… Sans nouvelles, et timide comme je le suis, il faut que je me fasse violence pour appeler la secrétaire au téléphone : de façon invariable, on me répond que la personne en charge du dossier est soit déjà en ligne, soit en rendez-vous ; ou alors qu’elle vient à l’instant de quitter le bureau et qu’on me rappellera. Ce n’est pas sans condescendance, et avec un rien d’énervement, qu’on ajoute que je suis loin d’être le seul postulant ; qu’il faut que je prenne patience car il y a pléthore de candidats ; sans compter que l’éventail des possibilités n’est pas non plus très étendu.
Après avoir consulté le plan d’aménagement des sols, je m’aperçois que la seule zone où j’aie quelque chance de dénicher un terrain a pour inconvénient d’être située un peu à l’écart de l’agglomération littéraire et de ses principales voies de circulation. Elle est reléguée dans une sorte de banlieue, aux contours imprécis, toujours en cours d’aménagement. Car, ainsi qu’il est normal, c’est dans le centre historique, le long de voies comme Rue de la Sardine ou Rue Profonde, là où le mètre carré est hors de prix, qu’ont été édifiés au cours des siècles les magnifiques monuments qui font la fierté de ce pays : claires cathédrales de papier avec chapitres en forme de porches et vitraux colorés dans l’abside, sonores basiliques des Mémoires où se répercute la rumeur des siècles, temples aux alexandrins tirés au cordeau, vastes portiques, édifices philosophiques parfois imprudemment bâtis sur du sable ou autour d’un simple poêle, rotondes octosyllabiques, palais érigés dans la tradition classique la plus austère et conformés à la règle des trois unités, tours néogothiques un peu kitsch ou tarabiscotées, villas de style Art nouveau ; mais aussi, sur les marges, volumes aux parois en carton-pâte, qui témoignent d’un engouement récent pour les architectures de type minimaliste, et jusqu’à ces cubes autofictifs aux baies transparentes et sans rideaux, où rien des turpitudes qui se déroulent à l’intérieur n’échappe au regard de qui passe sur le trottoir…
À la limite de la lagune et des paludes, il existe également un quartier exotique, qui a été très chic, même s’il est aujourd’hui tombé en désuétude. Y sont établies des résidences en bois, de style aristocratique ou colonial ; le perron en est abrité par un fronton triangulaire soutenu de colonnes. L’une d’elles, La Cerisaie, a pris le nom de l’abondante plantation d’arbres fruitiers qui l’entoure. Un panneau, planté à l’entrée d’un sentier escarpé, désigne la plus inquiétante de toutes, perchée sur une colline parsemée de landes et de maigres végétations : Les Hauts de Hurlevent. Une autre, construite en bordure de la rue, et bien que fort vétuste, arbore un air austère et presque vénérable. Avec ses baies en surplomb et ses fenêtres à guillotine, cette maison est surtout remarquable par son toit aux sept pignons tournés vers un point différent de l’horizon. À l’écart, modeste mais bien tenue, s’élève une sorte de masure : ce qu’on appelle une case ; elle appartient à un pauvre bougre que les gens du voisinage ont surnommé l’oncle Tom…
On ne compte plus les petites résidences de campagne, telles que la Maison de Claudine, aux murs couverts de mousse auxquels s’accrochent les vrilles de la vigne et grimpent les glycines. Ces villégiatures sont idéales pour la culture du moi. D’autres, comme la Maison Tellier, sont en revanche d’un abord un peu plus louche… Dispersés au milieu de parcs clos de grilles, d’étranges manoirs ou de baroques forteresses dominent la ville : le Château d’Argol, par exemple, reconnaissable à sa double façade, médiévale d’un côté, italienne de l’autre ; ou encore le Château d’Otrante, où beaucoup craignent de s’aventurer : on le prétend hanté.
Il y en a un surtout, qui inquiète, en ce qu’il surplombe tous les autres et couvre de son ombre les alentours. Pour ma part, je n’ai jamais entendu désigner sa masse imposante autrement que par Le Château. Une école primaire subsiste au pied, tenue par une institutrice aux charmes équivoques. Un arpenteur la fréquente parfois, dont je soupçonne que les mesures ont servi de référence à nombre d’ouvrages. Bien que la construction en soit restée inachevée, il est presque impossible d’obtenir l’autorisation d’y pénétrer ; sur le papier, il manque toujours une signature ou un tampon. En revanche, je n’ai jamais cherché à me rendre au-delà de cette lointaine banlieue où, surgissant d’une immense étendue d’herbes grises, s’élève, entourée de hauts murs, la sinistre silhouette d’un hospice ; en fait, il a plus l’air d’une caserne que d’un hôpital, et on ne le mentionne jamais qu’en tremblant : le Pavillon des cancéreux…
Beaucoup de maisons arborent des noms énigmatiques, inscrits sur le portail ou la clôture. Certains m’évoquent des choses vagues, me rappellent d’anciennes lectures : la Maison Nucingen, ou encore la Maison du Chat-qui-pelote. Comme dans la plupart des villes, il y a bien sûr des endroits où il est possible de s’arrêter pour la nuit : quoique d’un confort sommaire et d’une nourriture peu recherchée, en bordure du canal qui traverse le faubourg on reconnaîtra l’Hôtel du Nord. On en déconseille d’autres, plus tape-à-l’œil et de mauvaise réputation, qui, par leur enseigne aux couleurs criardes, cherchent à séduire le voyageur. La rumeur affirme ainsi que, à l’Auberge de la Jamaïque par exemple, on se fait facilement détrousser, sinon occire.
Bien que la notoriété de ces ouvrages en impose, la plupart font partie du domaine public ; c’est-à-dire qu’on y entre et on en sort à sa guise. Nombre d’entre eux sont inscrits au répertoire des guides de voyage et autres manuels d’histoire de l’art et de la littérature : ils constituent par leur style des jalons dans la manière de bâtir des œuvres. Cependant, à force d’avoir été trop fréquentés par les touristes et les scolaires, certains ont fini par perdre de leur fraîcheur, paraissent quelque peu rabâchés. Quoi qu’on en pense, leur prestige a pour effet d’inciter les nouveaux venus à la déférence et à la modestie, même si certains esprits forts ne peuvent s’empêcher de nourrir en secret la velléité de les égaler, sinon de les surpasser.
Fraîchement débarqué, et donc hors d’état de prétendre à rien, je me suis fait à l’idée que, les meilleurs endroits étant déjà pris, il ne me restait plus qu’à me rabattre sur la périphérie. Là, pour peu qu’on s’en donne la peine, il est possible de découvrir de vastes terrains en friche. Ces domaines encore vierges ont pour seul inconvénient d’être soit bordés de marécages, soit à forte pente. Les uns sont exposés en plein vent, sujets aux intempéries, composés de sols instables, ravinés par les pluies ; les autres sont encaissés au fond d’une combe, dépourvus de perspective sur les environs. À quelques exceptions près, tous ont pour point commun d’être situés à l’écart des moyens de communication, délaissés par la voirie municipale, sans électricité ni téléphone, mal desservis par les moyens de transports publics.
Sans qu’il m’ait été offert de donner un avis et encore moins de protester, j’ai sauté sur la première occasion qui s’est présentée. Le lot qu’on m’a finalement alloué est situé très à la marge, en surplomb d’une courte falaise, d’où l’on aperçoit au loin la mer et une vaste plage de sable blanc. Il est aussi envahi par les broussailles et les ronces. J’ignore comment je fais mon compte mais, comme de coutume, je ne suis pas tombé sur l’endroit le plus facile ou le plus accessible. Ce qui, à part moi, n’est pas pour me déplaire ; je ne suis pas hostile au fait de me singulariser en défrichant ces replis de terrain, riches de strates géologiques chargées d’histoire, que personne n’a jamais eu l’idée d’explorer. C’est que je garde le secret espoir d’y déceler une faille, des restes de fondations antiques, un trésor caché. Pour en démêler les intrigues, il va me falloir, ainsi que procèdent les archéologues, établir des relevés, rectifier un certain nombre d’approximations, piocher dans le dictionnaire, tour à tour tirer à la ligne ou corriger beaucoup, bref tailler dans tout ce fatras à grands coups de ratures.
Je suis, à quelque distance, entouré de voisins. Ils se sont installés presque en même temps que moi. Ayant été mieux lotis, on dirait qu’ils ont pris de l’avance, œuvré avec davantage d’efficacité. C’est aussi qu’ils ont eu la chance de s’établir en des endroits moins sauvages, plus convenus, en bordure de rues paisibles ou d’avenues bien dégagées. Mais tout cela a presque un petit air bourgeois avant l’heure, que je déteste.
Dans l’espoir que je pourrai m’entendre avec eux et échanger des idées, parfois je prends sur moi de leur rendre visite. Mais j’ai le plus grand mal à cacher ma déception. Je les vois occupés à bâtir des ouvrages dont la facture, conforme aux normes en vigueur, ne me paraît pas faire preuve de beaucoup d’imagination. Sans vouloir être méchant, tant de platitude leur ressemble. C’est surtout le style, la facture qui m’ont semblé relâchés, sans intérêt. Rien ne me parle. Parfois, je m’arrête à l’entrée de leurs chantiers pour en observer la progression, examiner la façon dont ils s’y prennent. Je ne les envie pas. Bon, après tout, ils font ce qu’ils veulent. Mais, moi, je le dis comme je le pense, et sans animosité aucune : je n’aimerais pas habiter dans leurs volumes. Je ne m’y sentirais pas à l’aise. Même s’il m’arrive de leur adresser des compliments de circonstances – on ne peut se mettre d’entrée tout le quartier à dos ! –, je crains de ne pas m’extasier comme il faudrait. Du coup, ils prennent un air pincé, me jettent des regards soupçonneux, se détournent. D’ici à ce qu’ils me considèrent comme un intrus, un imposteur ou un rival… Sans doute s’imaginent-ils que je suis venu les espionner, que je vais faire irruption dans leur beau jardin pour en piétiner les plates-bandes.
Comme pour me rendre la monnaie de ma pièce, à leur tour ils se déplacent à plusieurs jusqu’à l’entrée de mon terrain. En se murmurant des blagues à l’oreille ou en réprimant un fou rire, ils me regardent m’activer. Ils plissent les yeux d’un air entendu. Je devine un rien de désapprobation, d’ironie et même d’hostilité à mon égard. Mais quoi ? Ai-je des comptes à leur rendre ? Si j’examine la manière dont ont été conçus les ouvrages qui s’élèvent aux alentours, loin de moi le désir de les imiter ! Au contraire, ma tendance instinctive serait de me démarquer à tout prix de ce qui est à la mode. Non pour faire l’excentrique ou me pavaner… Quel intérêt y a-t-il à reproduire des choses qui ont déjà existé, surtout quand elles ont connu le succès ?
D’un terrain à l’autre, même si l’on fait semblant de s’ignorer, on se tient à l’œil. Quand on ne se tire pas carrément dans les pattes ! Par-dessus la clôture, pendant qu’on a le dos tourné, en douce certains en profitent pour vous balancer des ordures. Oh ! Trois fois rien : un vieux pneu, des papiers gras, des peaux de banane, un chat crevé… Signes manifestes de malveillance ou de dédain ; petits coups en traître, calomnies, perfidies sans importance. Mais qui vexent bien !
Cependant, mais c’est aussi plus rare, au détour du chemin il m’arrive de tomber en arrêt devant certains ouvrages, et qui m’épatent ! De proportions réduites ou de peu d’épaisseur, malgré leur air enlevé ces constructions ne se livrent pas toujours au premier abord. Il faut que le temps passe sur elles, en patine la pierre. C’est alors qu’elles se révèlent pour ce qu’elles sont : de véritables œuvres d’art ! Il suffit d’en détailler les éléments : leurs beautés laissent sans voix. Aussitôt, j’en pousse la porte pour faire connaissance avec le propriétaire. Parce que fondés sur l’estime, et même sur une admiration qui porte à tout pardonner, c’est ainsi que des liens peu à peu se tissent. Lorsqu’on se croise, on se tape sur l’épaule, on boit un coup ensemble. De temps à autre on s’envoie de petits mots, où l’on se remonte le moral. On s’échange aussi des titres de livres. On se glisse à l’oreille des conseils, avec parcimonie. Parfois même on risque une remarque, mais toujours à bon escient. En réalité, on parle rarement boutique. Ce qu’on fait volontiers, c’est se donner des adresses d’entrepreneurs, de fabricants de charpentes ou de dépôts de matériaux de construction.
À l’égard de mon entourage immédiat, je regrette de n’avoir pas su mieux faire valoir mes droits. Il y a aussi que, au début, j’étais intimidé, plein de respect. Tant de demeures prestigieuses, à quelques rues de là. Le soir s’y déroulent des fêtes somptueuses, où toute la ville accourt ! Il faut dire aussi que je ne suis pas non plus très sûr de mon art. Mais quand je vois avec quel bagout, devant la porte de leur boutique, certains vantent les mérites de leur ouvrage ! Tant de contentement de soi me sidère. Même si, à part moi, j’ai bien une petite idée de la valeur de mon travail, jamais il ne me viendrait à l’esprit d’en faire la louange en public. Ou alors il faudrait que l’on me pousse à bout !
J’avoue cependant que ma mise en retrait n’est pas sans me faire éprouver une secrète jouissance. Nul doute que l’orgueil y a sa part. Je les aurai à l’usure, que je me dis ; ils ne perdent rien pour attendre ! Ce qui explique aussi que, pour mieux en imposer et tenir mes concurrents en respect, j’ai parfois été amené à placer la barre trop haut. Pour la seule beauté du geste, j’ai eu tendance à ériger des édifices complexes, un rien sophistiqués, qui avaient tout pour dérouter.
Situé à l’abrupt comme je l’ai dit, mon terrain jouit d’une position fort en surplomb. Son relief tourmenté et sa difficulté d’accès, qui risquent d’en décourager certains, me permettent de toujours garder un œil sur ce qui se trame en contrebas. Depuis le sommet de l’ouvrage lorsque celui-ci sera achevé, la vue s’étendra sur une perspective qui promet d’être intéressante. Déjà suis-je en mesure de contenir les assauts de l’adversaire ; et, si la nécessité d’une contre-attaque s’impose, par surprise d’effectuer des sorties, d’exercer, en de brefs essais, de violentes représailles.
À l’examen de mon dossier, et après étude de mon profil psychologique, il se confirme qu’on ne m’a pas attribué ce terrain-là par hasard. J’ai vite compris que, en accord avec mon état d’esprit, sa configuration induisait une construction d’un genre spécial. Compte tenu de la nature quelque peu sévère de celle-ci, l’avantage est qu’elle sera forcément singulière. De même que je n’aurai jamais de fans, je sais que je ne ferai pas non plus école. De l’accès à mon terrain, qu’on ne s’attende donc pas à ce que j’atténue les rigueurs, que j’agrémente les abords en y plantant des charmilles, en y aménageant des massifs de fleurs, des rocailles ou une fontaine par exemple. Loin de moi l’idée de rendre l’endroit charmant ou bucolique, propice à l’expression des émotions, des larmes et des bons sentiments. Je ne parsèmerai pas non plus de gravillons le chemin qui y conduit ni n’élargirai le portail de l’entrée. Suis-je d’un naturel vindicatif ? Je tire plutôt argument du fait que c’est la topographie du terrain dont j’ai hérité qui me contraint à ces austérités. En dépit des embellissements, il conservera toujours l’abord hautain, ombrageux et même légèrement intimidant qui le caractérise. Pour cette raison, on me taxera d’arrogance. On admirera la prouesse, peut-être ; on me fera des compliments, mais on ne m’aimera point.
D’emblée, je redouble la difficulté de mon installation en cumulant deux handicaps : d’une part, j’ai négligé d’ébaucher un plan général de l’ouvrage. Et, ceci découlant de cela, de l’autre je n’ai pas seulement songé à creuser de fondations ; peut-être parce que cela aurait supposé que j’eusse à l’avance une conception claire et globale de l’ensemble. Ce qui est loin d’être le cas. J’ai donc, comme on le voit, commencé à bâtir à même le sol, au petit bonheur la chance, au gré de mon inspiration.
Pour ce faire, j’assemble des matériaux ramassés ici ou là. J’écume en particulier les enchères publiques, les usines désaffectées, les décharges aux concepts, les maisons délabrées qui prolifèrent en divers faubourgs. Il y a là tellement d’ouvrages abandonnés, ou dont le propriétaire n’a pas réussi à dépasser le niveau du premier étage… Leurs boiseries, rongées par les insectes, tombent en ruines ; ce qui n’est pas pour rassurer. Pour quelles raisons leurs propriétaires les ont-ils désertés ? Ils étaient pourtant célèbres à l’époque – certains ont même été couronnés de prix. Bizarrement, ils n’y ont jamais plus remis les pieds. On ignore ce qu’ils sont devenus. Et leurs noms sont depuis tombés dans l’oubli.
Ces friches ont pour inconvénient d’être assez éloignées de mon terrain – les pénibles charrois à l’aller et au retour que ça demande ! Mais je suis payé de ma peine quand je tombe sur des lambris sculptés, encore en place sur les murs de prestigieuses demeures ; c’est que leurs salons ont jadis connu la fortune et la gloire. Faute d’entretien, la toiture a cédé en premier. Au point où elles en sont, il serait dommage de ne pas récupérer ce qui peut l’être. S’il ne tenait qu’à moi, je les disposerai d’autre façon, à seule fin de voir l’effet décalé, en trompe-l’œil, que ça donne : pierres de fondation, chapiteaux sculptés de figures naïves, panneaux ornés des héros de la mythologie, icônes serties d’or fin, poutres gravées de citations latines et grecques, fresques à motifs religieux, mosaïques effritées, vieilles ferrailles philosophiques, théorèmes mathématiques, concepts d’un autre âge, miroirs sans tain…
De quoi s’adonner à un pillage en règle ! Qui s’en apercevrait ? Est-ce que, par le passé, on s’est privé de réutiliser les colonnes des temples antiques pour édifier des églises ou des mosquées ? Libre à moi de les apparier ensuite, en fonction du degré d’avancement des travaux, avec d’autres éléments narratifs : planches tirées de vieilles encyclopédies, manuscrits enluminés, nomenclatures surréalistes, cartes marines, copies de bas-reliefs, urne funéraire tirée d’une nécropole alexandrine, bustes d’empereurs ou de poètes, alphabets indéchiffrés, rapprochements de choses qui ne sont pas censées avoir de liens, énigmes non élucidées, incohérences auxquelles on n’a jamais prêté attention : bref, tout un bric-à-brac de pensées fugaces, de fausses citations, de coq-à-l’âne, de sophismes et paradoxes, de vagues angoisses…
Mais ces matériaux ont l’inconvénient de n’être pas assez solides pour servir aux fondations. Ils ne forment pas de configuration stable, et il arrive que leur assemblage hasardeux mette en péril l’équilibre de l’ensemble. Certes, la tâche aurait été plus facile si je m’étais contenté d’aligner des lieux communs, des sentiments accessibles au plus grand nombre, de bétonner à tout va. J’aurais pu recourir aux éléments préfabriqués disponibles dans le commerce : formules à l’emporte-pièce, fumeuses considérations psychologiques, tranches d’autobiographie sous cellophane, introspections qui, pour s’afficher comme intimes, à la limite de l’impudeur, n’en restent pas moins conventionnelles… Ce à quoi les matériaux que j’emploie justement s’opposent : leur nature est si disparate que je suis obligé de les tourner en tous sens avant de parvenir à les emboîter les uns dans les autres, à découvrir l’emplacement qui leur convient. D’autant que certains sont d’une texture peu résistante : aussi légers qu’une aporie, parfois factices ou friables, à double sens, presque insaisissables. En fonction de leur texture, ils m’obligent à prendre une direction imprévue : ici, à monter une cloison, à passer à la ligne ou à intervertir un chapitre avec un autre ; plus loin, à introduire une digression, à supprimer un paragraphe ; là, à percer une ouverture ou à aménager un balcon…
À la fin, je me perds moi-même dans ces architextures hétéroclites. C’est alors que je suis forcé de me relire pour mieux en faire le tour et embrasser la construction d’un seul coup d’œil. À mesure que celle-ci prend de la hauteur, elle revêt une allure singulière, et qui m’étonne. Je ne m’attendais pas vraiment à cela. De l’extérieur, l’ouvrage a l’air un peu biscornu. On dirait que les niveaux ne correspondent pas. À la faveur de certaines obscurités, on butte sur une marche qu’on ne se serait pas attendu à trouver là ; il n’est parfois pas aisé de passer d’une pièce à l’autre. Avec comme conséquence, pour ne pas perdre le fil, qu’il faut veiller à bien se tenir à la rampe. Mais aussi, rien de pire que de se laisser aller à la première impression. L’expérience montre combien les apparences sont trompeuses, certaines difficultés n’étant que le résultat d’une illusion d’optique… Même si les éléments semblent agencés de travers, finalement ce qui compte, c’est que ça tienne debout. En général, c’est quand on débouche de l’escalier qui donne sur la terrasse que tout s’éclaire, qu’on s’aperçoit de la cohésion de l’ensemble.
Il y a quelque chose de comique, sinon de presque désespéré, à prétendre élever un ouvrage qui s’inscrive dans la durée dans de telles conditions. Je reconnais que j’aurais dû suivre des cours de dessin et d’architecture, peut-être faire appel aux conseils d’un professionnel. J’aurais dû mieux mûrir mon projet avant de me lancer. Mais c’est que je n’en fais jamais qu’à ma tête ! Il faut toujours que je m’emballe. Cependant, à mesure que j’en ôte ici et là les échafaudages, j’élabore pour mon compte un implicite art de bâtir : sur un petit carnet, page après page je transcris les phrases qui me viennent, des citations, d’éventuels titres de livres. Je trace des croquis, collecte des matériaux, compile des rythmes. Je note les projets qui me traversent l’esprit, évalue leur chance de réussite. Je tente d’en tirer les leçons, m’efforce de dégager une théorie, laquelle me pose plus de questions qu’elle n’en résout. Car je n’ai jamais appris le métier autrement que sur le tas. Même à l’usage et avec de l’expérience, je crains de ne pas dépasser le stade du débutant. Est-ce parce que, dans ma jeunesse, j’ai négligé d’apprendre le latin et que me manqueront toujours les bases ? A contrario, je suis près de penser que l’art de bâtir exige une technique qui jamais ne se maîtrise, un savoir qui non plus ne s’acquiert…
Après avoir dressé une cabane en planches où ranger mes outils, je me suis attelé au gros œuvre. Malgré les difficultés inhérentes à la construction du corps principal, ces travaux préparatoires font que les choses se mettent en forme assez rapidement. Les poutres s’emboîtent au quart de poil, je torche le plâtre des murs à grands coups de truelle. Cette première partie achevée, avec satisfaction je me recule pour mieux en apprécier les proportions. En toute modestie, je trouve que ce qui vient de sortir de terre n’est pas dépourvu d’allure. Et même, que ça a de la gueule ! D’autant que je me suis lancé dans cette aventure comme en me jouant. On dirait un météorite, surgi de nulle part, atterri là par hasard. Construit autour d’un centre manquant, et presque sur rien, l’édifice a quelque chose d’insolite et de provoquant. Bref, pour un premier essai, pas de quoi rougir !
J’en arrive même à me demander si je ne ferais pas mieux de m’arrêter là, de ranger mes affaires, de laisser les choses en l’état… Mais c’est aussi compter sans la vanité ! Au vrai, je ne suis pas complètement satisfait de l’effet produit. C’est aussi que personne ne s’attendait à ça, beaucoup n’ont pas eu le temps de s’y arrêter. L’effet de surprise leur a coupé l’herbe sous le pied. Certaines parties, vu le jeu des reflets, l’assemblage illusoire des tenants et des aboutissants, miroitent dans l’ombre ; d’autres, à l’inverse, produisent un effet d’aveuglement, qui les dérobe à la saisie ; lorsqu’elles s’offrent en pleine lumière, elles forment une tache aveugle qui provoque la stupeur. En d’autres endroits, on a du mal à faire le partage entre les authentiques plaques de marbre et les simples cloisons en plâtre, aux nervures peintes à la détrempe, si bien imitées. Comment reconnaître la porte capable de s’ouvrir pour de bon sur l’extérieur de celle qui est simplement dessinée en trompe-l’œil ? Moi-même, parfois je l’oublie, m’y laisse prendre, me cogne du front contre le mur. Aussi ne me retiens-je pas de frapper à grands coups du plat de la main sur les parois, au moins pour m’assurer que ça existe, et que ça tient debout. De temps à autre, je vais jusqu’à pousser des hurlements dans les couloirs. Voilà bien la preuve que l’ouvrage a gagné en consistance : de mes cris, il répercute l’écho.
Lorsque je m’en suis plaint au bureau de la voirie, on m’a fait savoir que la fréquentation trop restreinte du public ne méritait pas l’aménagement d’une route goudronnée pour arriver jusque chez moi. Pour l’heure, seul un chemin de terre serpente à quelque distance du bord du terrain. Faut-il attendre que mon ouvrage prenne plus de hauteur pour attirer l’attention des promeneurs et des curieux ? Il est vrai que je n’y ai pas encore vu non plus passer beaucoup de journalistes. Ce qui me dispense avec eux de trop de familiarités. Souvent ils ont de ces engouements pour vous, qui font qu’on se croit à tu et à toi avec eux ; et l’on se jure des amitiés éternelles quand ils ne font jamais que passer d’une chose à l’autre.
Les seuls à s’être aventurés dans les parages, hélas, je ne les connais que trop bien ! Ils auraient mieux fait de s’abstenir. Qu’est-ce qu’il leur a pris de passer par là ? J’avais pourtant bien cru être débarrassé d’eux pour toujours… Bras dessus bras dessous, les abbés Baudet et Merminot s’en sont venus d’un bon pas, le bas de la soutane flottant sur les talons de leurs grosses chaussures cirées. Le plus petit des deux, homosexuel patenté, et que nous redoutions pour ses imprévisibles colères, est mon ancien professeur de mathématiques. Front dégarni et luisant comme un planisphère, regard perçant, il a le nez à l’équerre et un pli vaguement efféminé au coin des lèvres. L’autre, beaucoup plus grand, mais pas plus viril, arbore un air dégingandé. Il m’a enseigné la philosophie – ou ce qu’il croyait être tel. Timide, et d’allure un peu effarouchée, le haut de sa tête est surmonté d’une houppette de cheveux qui, en plus de son œil en coin, le fait ressembler à un pivert. Comme il ne jure que par la Somme de saint Thomas d’Aquin, j’imagine combien mon ouvrage le désespère…
L’abbé Baudet prétend que mon édifice est condamné par avance, ayant été bâti sans hypothèse de départ, et au détriment de toute cohérence mathématique. L’autre fait la moue, ne sachant trop quoi penser. Il tente de nuancer son jugement en arguant que c’est l’excès d’imagination qui en rend la construction peu crédible, qui nuit à l’agencement de l’ensemble. Son tort est qu’elle a été conçue sans réflexion préalable, en dépit du bon sens.
Quand le premier, à l’appui de sa démonstration, se prend à vouloir donner des coups de pied dans les murs pour en tester la solidité, je cherche des yeux où j’ai laissé le manche de pioche, que je garde à portée de main en cas de problème. S’il croit pouvoir tout se permettre… Ayant remarqué mon geste, le second l’empêche de poursuivre ses dégradations en le tirant par la manche. Rouge de confusion, il me lance de petits sourires gênés. Il croit sans doute que je ne l’entends pas lui murmurer à l’oreille que l’ouvrage s’écroulera bien assez tôt de lui-même ; qu’il n’y a qu’à voir comme la distribution des parties est artificielle, formaliste, caricaturale par rapport aux règles de la pensée rationnelle ; comme elle est truffée de faux syllogismes, émaillée de scènes licencieuses, désinvolte à l’égard de la vérité historique, blasphématoire vis-à-vis de la religion chrétienne, fruit d’un orgueil insensé, et par conséquent démoniaque ! Il en déduit que les caves de la bâtisse doivent dissimuler quantité de souterrains, de nécropoles, de chapelles obscures dédiées à des idoles de bois ou à des philosophies excentriques. L’absence d’ouvertures ne montre-t-elle pas que la clarté divine n’y a pas droit de cité, qu’elle y est même bafouée par endroits ?
Devant mon air menaçant, ils se décident enfin à vider les lieux. Depuis le haut du perron, longtemps je continue à les surveiller du coin de l’œil, craignant de leur part une perfidie, un dernier coup en traître. En redescendant la côte, ils ne cessent de se retourner vers moi. Ils cachent mal l’envie qu’ils ont de me crier des injures, de me maudire ou de me montrer le poing.
Il se peut qu’ils aient croisé mon père en route ; celui-ci est peu après arrivé en sueur, tout essoufflé. La pente pour lui est un peu raide, elle a dû fatiguer son cœur. À la vue de mon ouvrage, il prend un air désolé : — C’est toi qui as fait ça ? Comme je le précède pour lui faire les honneurs de ma demeure, il n’a qu’une idée en tête : me tirer à part pour me persuader d’arrêter là l’entreprise. En mission commandée de la part de ma mère, je sens comme il a remâché ses arguments sur le chemin. À la vérité, je m’y attendais un peu. Heureusement, car cela m’aurait fâché, il n’insiste pas autant que je l’avais craint. Bien qu’il soit réticent, et même s’il a du mal à se repérer dans la distribution des volumes, il est impressionné par les dimensions de ce que son fils vient de bâtir.
Aussi ne s’attarde-t-il guère. Redoutant une discussion où il finirait par perdre pied, il préfère battre en retraite. En me quittant, avec son air de chien battu, il se contente de me demander si je n’en fais pas trop. Il s’apitoie sur mon sort. Il me dit que je me donne du mal pour rien, que je ferais mieux de chercher un travail bien tranquille, un emploi à vie qui me garantisse un salaire régulier à la fin de chaque mois. Cela me permettrait de louer un appartement dans un immeuble collectif, où je bénéficierais du chauffage central, du ramassage gratuit des ordures. J’aurais une bonne retraite et tous les avantages acquis dont jouissent les fonctionnaires.
Mon épouse, elle, en revanche est restée un peu plus longtemps. Elle a débarqué en coup de vent, sans prévenir. Dans sa deux-chevaux rouge, elle avait entassé ses affaires en vrac dans de larges tissus bariolés noués par les coins : paniers en osier, cafetières rouillées, bouts de bois et galets ramassés sur la plage, lampes à pétrole auxquelles il manque le verre, bouteilles aux formes bizarres, boîtes à thé peintes à la main, bref, le bric-à-brac habituel censé servir à la décoration. J’ai voulu l’empêcher de décharger le tout sans précaution sur le trottoir. Trop tard ! Alors seulement elle s’est redressée pour considérer mon ouvrage : ce n’est pas tant le côté aléatoire, et pour elle presque indéchiffrable, de la construction qui l’a déroutée que le constat amer que celle-ci n’avait qu’un rez-de-chaussée, et que le premier étage n’était encore qu’à l’état d’ébauche.
D’un air navré, elle a tourné plusieurs jours durant dans ce qui n’était qu’un chantier. Elle s’est mise du plâtre plein les cheveux. Elle a considéré stoïquement les murs, le ciel à travers l’absence de plafond, les ouvertures auxquelles manque le cadre des portes et des fenêtres… Elle a mis du temps à se rendre compte que cela ne correspondait à rien de ce qu’elle attendait. Elle a surtout compris qu’il s’agissait non pas là d’un simple passe-temps, mais plutôt d’une œuvre de longue haleine, que l’affaire ne rapporterait pas autant qu’on pouvait l’espérer, bien qu’elle eût consenti à de lourds sacrifices pour participer à l’achat des matériaux. Au rythme où je menais les travaux, il lui est devenu clair qu’elle ne s’y installerait pas avant longtemps, que ce n’était pas grâce à cela qu’elle s’arrêterait enfin de travailler.
Ce en quoi elle avait raison de s’inquiéter. Jusqu’ici, les instances officielles n’ont pas trop fait attention à moi. Elles ont jugé que mon travail ne prêtait guère à conséquences, que je me fatiguerai vite et ne tarderai pas à baisser les bras comme la plupart de ceux qui m’avaient précédé. Car nombreux sont ceux qui, après avoir fait l’acquisition d’un terrain, n’ont pas eu l’envie assez chevillée au corps, ont disparu sans demander leur reste. Or, c’est compter sans mon obstination. J’ai poursuivi mon rêve en même temps que j’ai bâti mon ouvrage, résolvant les problèmes à mesure, sans me poser d’autre question. Après avoir achevé le rez-de-chaussée, avec l’ingénuité qui me caractérise je me prépare à ajouter un étage : il comprendra un salon et d’autres petites pièces d’égales dimensions. Grâce à cette extension, j’espère que le bâtiment va gagner en importance, acquérir une stature plus conforme à ce que je suis en droit d’attendre.
C’est que ma construction, outre qu’elle menace de faire de l’ombre à plusieurs de mes voisins, est aussi devenue d’une gestion plus complexe. Les innovations qu’elle présente demandent, d’un point de vue administratif, à être avalisées. C’est l’instant qu’on choisit pour m’informer qu’un permis de construire est requis pour la mise en chantier du rez-de-chaussée – que je viens justement d’achever ! Soi-disant pour des raisons de sécurité, pour permettre aux gens qui le souhaiteraient d’y circuler sans risque d’être abusés ou de se mettre en danger.
Qu’à cela ne tienne, me dis-je. Accomplissons les formalités nécessaires ! Et c’est là qu’on commence à me mettre des bâtons dans les roues. Les promoteurs qui délivrent ce genre d’autorisation ne prennent que rarement la peine de se déplacer : soit ils répondent par des lettres stéréotypées, que conclut un gribouillis illisible en guise de signature, soit ils invoquent divers prétextes pour ne pas s’engager plus avant. Le pire, c’est quand l’un, et non des moindres, après avoir manifesté son enthousiasme, ne donne plus signe de vie, puis lâchement se rétracte au nom d’intérêts supérieurs. Si plusieurs font mine de s’extasier devant l’intérêt que présente le bâtiment, leur assentiment ne va guère au-delà de la simple formule de politesse. L’un prétexte que cela n’entre pas dans le cadre des ouvrages dont il a coutume de se porter garant ; cet autre, que les matériaux en sont trop sophistiqués ou pas assez dans l’air du temps ; plusieurs enfin, qui ne l’ont pas même examiné, prétendent que le public n’adhérera pas à ce genre d’architecture, ne voudra jamais y habiter. En bref, que ce n’est pas un ouvrage commercialement rentable. Qui irait parier sur un type qui ne connaît rien aux choses de l’art, lui acheter un appartement dans ces conditions, qui plus est investir dans un édifice grand ouvert sur le vide ?
Après les avoir entendus pérorer, à réception de leur fin de non recevoir j’en pleure de déception. Tant de suffisance et d’étroitesse d’esprit me révolte ! Transporté de rage, je fais les cent pas autour de mon ouvrage. Je le considère sous ses différents angles : alors, est-ce que je me serais à ce point trompé sur moi-même ? Je me pose la question pour la forme, habitué que je suis à douter de mes capacités. Or, cette fois-ci, rien à faire : je suis sûr de mon coup. En mon for intérieur, je suis persuadé que ce sont eux qui sont dans l’erreur. Je méprise leurs certitudes toutes faites ; je les trouve pusillanimes, ergoteurs, sans audace ni courage. Eh bien, oui, je l’affirme sans forfanterie : j’ai érigé un monument qui n’a pas d’équivalent à ce jour ! Cela seul suffit à ce que je considère mon objectif comme atteint. Car n’est-ce pas là l’essentiel : faire œuvre originale ? Et, tout à ma joie de m’être approché si près du but, je devrais faire comme si ça n’existait pas ?
La mort dans l’âme, je ne lâche pas prise. Je poursuis mes démarches pour arracher cette maudite autorisation. Je frappe à toutes les portes, essuie refus après refus… C’est aussi que la procédure prend du temps. En attendant, vais-je rester ainsi, les bras ballants ? Puisqu’on m’interdit de poursuivre mon ouvrage en hauteur, de dépit je décide, ni vu ni connu, d’y creuser une cave.
C’est en m’absorbant dans cette tâche que finalement je conjure la dépression où je sens que je suis sur le point de sombrer. Sous le niveau zéro, j’avance à rebours, aménage à coups de pioche un espace étroit et sombre. Cette sorte de souterrain, confiné et tortueux, sent la terre fraîchement remuée. L’air vicié qu’on y respire correspond à l’état d’esprit qui est le mien. Je suis étonné de l’aisance avec laquelle je m’enfonce dans le sol, qui est meuble, facile à pelleter. En parallèle, comme si je remontais le temps à l’envers et allais en régressant, les souvenirs affluent, se déforment, débouchent sur des apocalypses où je m’effraie moi-même. À mesure que s’approfondit l’excavation, je contiens tant bien que mal l’angoisse qui m’étreint. Étayant ici, boisant là, je choisis et agence les arguments qu’il faut pour prévenir les éboulements. C’est à présent que se pose avec acuité le problème des fondations, que j’avais négligé jusqu’ici. À cause de cela, l’ensemble est par endroits mal fichu : il ressemble plus à un logis troglodyte qu’à une habitation ; on manque de s’y étouffer et, à cause de certains tunnels, on s’y ennuie parfois ! Normal aussi que les parois en soient mal équarries : ne les ai-je pas creusées à la main ? Comme j’aurais dû m’y attendre, l’oxygène va en se raréfiant. Intoxiqué, je ne tarde pas à tomber malade : une jaunisse qui me prend et me jette sur le flanc. Or, dans mon entourage, nul ne s’inquiète de mon état. Et si quelqu’un m’appelait depuis l’entrée de la bâtisse, est-ce que j’aurais la force de répondre ?
Une fin d’après-midi, alors que je viens à peine de m’extirper de mon antre, un promoteur sonne à la porte. Bientôt suivi par un deuxième, puis par un autre encore, un peu plus tard… À croire qu’ils se sont donné le mot. C’est que je n’y croyais plus ! Et chacun à présent de m’accabler de compliments, de me féliciter pour la conception de l’ouvrage ! Leur enthousiasme est-il feint ? Comme si la présence de la cave, pourtant invisible de l’extérieur, donnait à ce qui sort de terre davantage de relief ! Eux ne paraissent pas rebutés de ce que l’ensemble reste pour l’heure inachevé.
L’un, sans que je m’y attende, me présente un permis de construire qu’il veut que je signe sur le champ. Je tergiverse, pose des questions, invente un prétexte pour me défiler malgré la peur que j’ai qu’il se ravise. Parce que, à tout prendre, je préférerais faire affaire avec l’autre, qui est plus vif, et que je connais déjà de réputation. Il ne quitte son fume-cigarette que pour éclater d’un grand rire. Au moins, lui se moque bien de savoir si ça va rapporter de l’argent. Il se contente de relever le défi. C’est un joueur.
Quand ce dernier me retourne le contrat signé, qui inclut l’autorisation d’aménager la cave et d’élever le premier étage, je suis comblé. Néanmoins, je n’ai plus vraiment la force de faire la fête. Toutes ces épreuves et ces atermoiements m’ont épuisé. Ma joie reste entachée du souvenir des avanies que j’ai subies. Si je me suis endurci, j’ai aussi perdu mon innocence.
Cet excès d’assurance, joint au succès d’estime et de curiosité que me vaut le rez-de-chaussée de l’ouvrage, me conduit à penser que la cave est habitable en l’état. Je commets l’erreur de croire qu’il n’y plus rien à retoucher alors que les finitions laissent à désirer et qu’elle aurait besoin d’un bon coup de peinture ! M’imaginant que je suis tiré d’affaires, que c’est désormais à prendre ou à laisser, je relâche ma vigilance. Dans ma hâte d’en finir et de sortir la tête du trou, j’augmente trop la proportion de sable par rapport au ciment. Ce qui fait que les murs de soutènement se lézardent ; les parois s’effritent, les enduits tombent en poussière. La bâtisse s’en trouve fragilisée. On menace de ne pas me renouveler mon permis de construire. Pour obéir aux normes, et suivant à la lettre les conseils qu’on me donne, en dernière extrémité je rajoute ici et là des piliers, procède à certaines consolidations. Tout en m’efforçant de faire bonne figure, je m’en veux d’avoir de moi-même prêté le flanc à la critique.
À nouveau, je traverse une passe difficile. Le promoteur en qui j’avais mis ma confiance a filé sans prévenir en emportant la caisse. Pour se venger et me croyant de mèche avec lui, le cabinet qui l’employait me retire son soutien. Du jour au lendemain, je suis jeté à la rue, sans un sou. Plus aucun fournisseur ne veut me faire crédit. Je passe quelques coups de téléphone ici ou là. Heureusement que j’ai eu la bonne idée de me constituer quelques relations dans la corporation des architectes. Ça limite un peu la casse. Mais ce ne sont pas les amis sur lesquels je croyais compter qui m’aident à sortir de ce mauvais pas. Au contraire, certains font semblant de ne plus me connaître. Les secours viennent de là où je les attendais le moins : de ceux que j’avais cru être des rivaux, ou d’autres que j’aurais été enclin à mépriser.
L’urgence est de me remettre à la tâche. Financièrement, je me rétablis de justesse. Comme je réinvestis aussitôt les bénéfices, je ne profite pas de mes gains. Je suis sans arrêt sur la brèche. Mon naturel n’incitant guère au compromis, au lieu d’en rabattre, penché sur ma table à dessin, à la clarté de la lampe j’élabore des architectures plus ambitieuses que jamais. De tels projets utilisent des matériaux soit bruts et qui déroutent, soit sophistiqués et dont le coût effraie. À plusieurs reprises, mes ouvrages s’inspirent de certaines constructions bien connues de l’Antiquité. Dans un cas, je n’hésite pas à recycler les marbres d’une immense basilique d’origine byzantine, aux coupoles ornées de mosaïques en pâtes de verre et lapis-lazuli ; dans l’autre, j’emprunte divers matériaux à ce temple jadis le plus célèbre de toute la côte d’Asie mineure et qu’incendia Érostrate. Mais ce sont plus encore les verrières qui me fascinent et m’inspirent, en particulier celle de la grande galerie du Jardin des Plantes…
Sauf exception, les promoteurs persistent à faire la fine bouche. Leur rancœur à mon égard s’accroît de ce que leurs réticences sont chaque fois démenties par les faits. Le succès n’est jamais là où ils l’attendent. Et les voilà qui tergiversent, rognent sur les marges. Je n’inspire pas confiance : le caractère imprévisible de mon travail ne facilite pas non plus les choses. Même si je jouis d’une relative notoriété, je continue de dérouter. D’une part, mon ouvrage n’est presque jamais aux normes, ni conforme à la commande qu’ils ont passée ; de l’autre, son aspect extérieur ou intimide ou rebute. La rumeur se répand qu’on n’y pénètre pas non plus sans quelque inconvénient. On le prétend truffé de passages secrets, de recoins où l’on ne voit goutte, de couloirs où l’on risque de se cogner la tête et où il faut avancer plié en deux, de souterrains qui donnent dans des salles circulaires et sans issue. On se laisse abuser en prenant pied dans des pièces où l’on croit voir une fenêtre donnant sur une vallée quand ce n’est là qu’artifice et qu’il n’y a qu’un mur aveugle. Certaines chambres sont à ce point à l’identique qu’on ne se rappelle plus être déjà passé par là l’instant d’avant, à moins de noter un détail imperceptible qui aurait seul permis de faire la différence. On craint les chausse-trapes, d’invisibles pièges, les fosses béantes sous le pas, les mises en abyme successives. On n’est pas à l’abri de déboucher sans prévenir sur des terrasses ouvertes comme en plein ciel, et qui surplombent un précipice : faute de rambarde, la perspective provoque d’affreux vertiges. Puis, tout à coup, on se retrouve dans le hall d’entrée, sans avoir compris comment ; à moins de considérer l’ouvrage sous un autre angle et de reprendre le parcours depuis le début.
Sur le tard, une jeune fille, qui n’est pas d’ici et qui passait là par hasard, s’arrête net. Sans même frapper à la porte, elle entre et trouve l’ensemble à son goût. Emportée par sa spontanéité, la voilà qui passe d’une pièce à l’autre, en chantant des comptines et sautant à cloche-pied comme si elle jouait à la marelle. Bizarrement, rien ne la désoriente dans ce qui paraît aux autres incompréhensible ou complexe. Elle va et vient, familière des lieux, comme si elle avait toujours habité là. De loin, j’entends son rire clair quand elle découvre ces chambres, dont la configuration en a pourtant dérouté plus d’un. Mes bizarreries l’enchantent. Elle les encourage, me reproche même de ne pas aller assez loin. Quand elle me rejoint dans la cuisine, sans façon elle se met à faire la vaisselle. Elle se propose même de revenir pour m’aider à la décoration : coudre des rideaux aux fenêtres, placer quelques lampes aux bons endroits, agrémenter le tout de fleurs et de tapis. Je lui réponds qu’elle est ici comme chez elle, que je l’attendais ; elle n’a qu’à apporter le reste de ses affaires et s’installer. Ce qu’elle fait, et mon ouvrage aussitôt prend un air plus avenant.
Bien des années ont passé. Certains soirs, je tire une chaise devant la porte. Sur ses deux pieds arrière, je la bascule à la renverse ; dossier par instants cognant contre le mur, je me balance en équilibre. Je profite de la brise qui vient de la mer, et des derniers rayons du soleil. Tournant le dos à mon ouvrage, qui entre-temps a fini par s’élever d’une bonne douzaine d’étages, je ne ressens plus comme avant la nécessité de le contempler pour m’assurer qu’il existe bel et bien. Le souvenir que j’en garde me suffit. Bien que j’en aie oublié certaines parties, je sais qu’en de nombreux points il me ressemble. Son architecture générale dresse de moi une configuration abstraite, un profil où je me reconnais bien par certains côtés. Malgré d’inévitables imperfections, à présent il est trop tard pour rien changer. Tout au plus aurais-je encore l’opportunité d’ouvrir une baie ici, d’aménager un escalier là, de supprimer des adverbes ou des décorations superflues, de réparer la plomberie qui fuit par endroits.
Je ne prends plus guère la peine de gravir l’escalier qui mène à la terrasse. À quoi servirait de monter là-haut ? Ça m’obligerait à passer en revue chaque étage, à revisiter le passé, à tout relire. Depuis le temps, je connais par cœur la vue qu’on a sur les environs. La topologie de l’agglomération littéraire n’a guère de secrets pour moi. De là où je me tiens, je jouis d’une perspective suffisante sur ce qui subsiste de la campagne alentour. En peu d’années, le paysage a bien changé ; il a beaucoup perdu de son charme. On a abattu tellement d’arbres !
Selon les sautes du vent, de la ville monte un épais brouillard, chargé de fumées qui obscurcissent l’horizon. Grondements sourds et frénétiques, coups de klaxon, vrombissements de motocyclettes, cris de vendeurs de journaux, altercations, récriminations ou chants de louange témoignent de l’agitation qui y règne. On s’excite beaucoup en contrebas ; et souvent pour des riens. Quand on en connaît le mode de fonctionnement, c’en est même un peu répétitif.
Entre les touffes de végétation se distinguent le halo des lumières, l’éblouissement intermittent des enseignes au néon, la rumeur de sa foire aux vanités. Un parc d’attraction en occupe le centre. On y a installé des maisons hantées, à l’enseigne d’écrivains dont à tour de rôle on célèbre le centenaire – de la naissance ou de la mort, on n’arrive jamais à savoir –, des autos-tamponneuses où vous êtes secoué dans tous les sens, une galerie des glaces où l’on finit par devenir soi-même transparent, des montagnes russes qui vous font passer par des hauts et des bas, des manèges à grande vitesse, de ceux qui vous font tourner la tête et voir le monde à l’envers, des loteries de rentrée où chacun croit qu’il est à sa portée de gagner un prix.
Il y a aussi une grande roue, aux rayons violemment éclairés, et qui clignotent. Avec avidité, chacun convoite – et, en mon temps, j’avoue que je n’ai pas fait exception ! – de monter dedans pour prendre de la hauteur. De son sommet, on domine ses semblables, les montagnes d’un côté, la mer de l’autre : avec quelle facilité on s’imagine être le maître de l’univers ; on croit que le monde a les yeux fixés sur vous et vous admire ! Hélas, sournoisement, la roue va son chemin. Une fois arrivé à son faîte, à peine est-on revenu de cet étourdissement qu’ont déjà commencé la descente vers les ténèbres et l’anonymat. Impossible de se maintenir là-haut à demeure. Revenu à la case départ, vous aurez beau vous accrocher des deux mains au siège, menacer ou supplier, rien à faire : il faut évacuer la nacelle. Pour avoir une chance de remonter là-haut, il n’est d’autre solution que de retourner faire la queue… Attendre à nouveau son tour, le temps que ça prend ! Ce qui agace le plus, c’est de voir comme il y en a qui resquillent. Malgré les protestations, parce qu’ils sont journalistes ou font du scandale à la télévision, ont de l’abattage et des amis haut placés, voilà qu’on leur permet de passer devant !
Autour du centre-ville, on a construit n’importe quoi, n’importe comment, sans goût ni discernement. On n’a pas fait grand cas de ces vieux quartiers pleins de charme, où l’on flânait à sa guise au long de leurs ruelles en pente, aux pavés inégaux. On a préféré tout raser. On a ouvert de larges boulevards à terre-plein central garni de gazon pelé, jalonnés de réverbères. De part et d’autre a surgi quantité d’immeubles d’une consternante banalité, blocs et cubes sans grâce ni style. À la base des tours, le long de mornes avenues s’ouvrent des boutiques toutes semblables, où les mêmes marques offrent du divertissement industriel, clinquant, sans contenu, vite vendu, à renouveler sans cesse.
Quelle a été l’utilité de ces ouvrages ? Passé la période de leur lancement où, à grands renforts de publicité, on a fait croire qu’il s’agissait des plus récents chefs-d’œuvre de l’architecture moderne, ils ont été peu à peu abandonnés. On n’allait quand même pas consacrer l’argent qu’on avait gagné à leur entretien ! Les ascenseurs sont tombés en panne, les fenêtres brisées ont laissé entrer la pluie, les peintures se sont écaillées. C’est qu’ils n’avaient pas non plus été conçus pour résister à l’épreuve du temps. À présent désaffectés, avant qu’ils ne s’écroulent pour de bon ils vont pendant longtemps encore gâcher le paysage. Il arrive qu’on en dynamite certains ; ou, quand ils encombrent trop, qu’on les passe au pilon.
Même si mon ouvrage n’a pas toujours correspondu à l’idée que je m’en étais faite à l’origine, une paix relative m’envahit. J’ai utilisé du mieux que j’ai pu le savoir-faire et les moyens que j’avais à ma disposition. Je ne vois pas comment il m’aurait été possible d’agencer l’ensemble autrement, d’en retrancher un étage ou d’y ajouter une aile. À certains moments, j’ai eu de la chance, à d’autres non. Lorsqu’elle s’est présentée, aurais-je dû mieux l’exploiter ou la faire durer ? Il aurait fallu que je l’entretienne, par exemple en soignant mes relations avec les promoteurs, en évitant de trop critiquer la municipalité, en étant davantage porté au compromis.
Parfois, je me dis que j’ai aussi trop bâti, emporté par mon élan, aveuglé par l’enthousiasme ou tenaillé par l’angoisse. Si je n’avais pas craint l’oubli, j’aurais pu me contenter du rez-de-chaussée, m’arrêter là, et disparaître. Cela aurait suffi à ma légende. Car ce que j’ai accompli par la suite n’a plus changé grand-chose. Une fois qu’on vous a collé une étiquette…
Si, de loin, on aperçoit distinctement mon ouvrage, de près il n’attire pas vraiment l’attention. Le plus étrange, c’est que beaucoup passent devant sans le voir ; ou alors on veut bien s’arrêter pour détailler les éléments de la façade, mais sans oser franchir le seuil. Or, c’est seulement une fois qu’on a passé la grille qu’on en apprécie le mieux et l’architecture et le style. Comme si les austères sculptures qui ornent l’escalier principal et l’obscurité où baigne le porche avaient quelque chose de dissuasif, tenaient le visiteur à distance ! Pourtant, quand on me donne l’opportunité de faire le guide, d’expliquer la façon dont se distribuent les pièces, de commenter le parti pris adopté, quel n’est pas mon étonnement de voir comme les gens s’intéressent, posent des questions. Ils n’ont plus ni réticence ni appréhension. Incroyable, les voilà même transportés d’enthousiasme ! Quelqu’un n’aurait-il pas fait le travail qu’il fallait ? Mais était-ce à moi de faire l’article ?
Reste à savoir si l’édifice, pour cohérent qu’il soit, me survivra, résistera à l’épreuve du temps ou à l’indifférence commune… Cette question, je l’avoue, m’a préoccupé à une époque, lorsque j’étais en butte à certaines déconvenues et que je désespérais ; mais cela m’a passé. Ne visite-t-on pas encore les châteaux du Moyen Âge, les demeures historiques, les jardins de peintres, les maisons d’écrivains ? Pourquoi ne pas imaginer qu’on circulera dans mon ouvrage une fois que j’aurai disparu ? Question subsidiaire au demeurant, et rien moins que ridicule puisque je ne serai plus là pour accueillir les curieux, leur faire les honneurs de mon logis… J’en éprouve parfois une certaine appréhension quand je les vois déjà, laissés sans surveillance, faire la cavalcade dans les couloirs, se pendre aux rideaux, claquer les portes, barbouiller les murs de graffitis, démonter les parures des cheminées.
À moins qu’une secousse sismique ne vienne tout flanquer par terre… Il est aussi possible que quelqu’un profite d’un moment d’inattention, d’un défaut du permis de construire pour raser l’édifice, rien que pour tirer profit du terrain, occuper la place vacante, construire un de ces immeubles de rapport en toc, clinquant, vite monté, à partir d’éléments préfabriqués, découpé en lots faciles à vendre.
Peut-être le chemin qui longe mon terrain sera-t-il élargi en une route express à quatre voies ? Sans laisser au badaud la possibilité de rien voir ou de faire halte, celle-ci conduira directement au centre-ville, lequel se sera entre-temps déplacé dans la direction opposée, attiré par la construction de ces nouveaux hypermarchés, où l’on se rend directement en voiture. Ce qui reviendra à laisser ce faubourg à l’abandon. L’amateur ou le curieux seront alors obligés de revenir exprès sur leurs pas, en empruntant des chemins de traverse. Ils ne le visiteront plus qu’avec nostalgie, comme le témoin d’une époque révolue, où l’on se posait de drôles de questions, une époque où on les mettait en forme de façon plus insolite encore…
Si personne ne vient se pencher sur leur rambarde, à quoi donc aura servi la construction de ces immenses balcons donnant sur l’improbable ?

Commentaires
1. Le jeudi 13 mai 2010 par Note 1
2. Le mardi 18 mai 2010 par Lamiel
3. Le mardi 18 mai 2010 par Fork & Knife
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