114. RL 48. La rentrée littéraire. Will Self
Par La rédaction, le lundi 23 août 2010 | Critique :: #114 :: rss
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Notes de lecture/Domaine étranger
Photographie : Will Self (© Chris Close).
Will Self, Le Livre de Dave, traduit de l’anglais par Robert Davreu, L’Olivier, 542 pages, 25 euros
Voilà un roman d’ingénieur, mais noir, et minutieusement construit, et joueur, un puzzle fait de deux histoires qui s’enchevêtrent, se nourrissent et se répondent, huit chapitres autour de la vie de Dave Rudman, chauffeur de taxi à Londres, et huit autres autour du prophète Gus, de Carl et d’Antonë, et des figures post-apocalyptiques qui vivent dans ce qui reste d’une Angleterre d’après le déluge, un chapelet d’îles appelé Ing pour Ingleterre, et la société sera obscurément religieuse, tout entière dévolue au culte de Dave et son Livre, meurtrière et mortifère, brutale et pas vraiment joyeuse.
Une construction qui tient de l’escalier à double révolution de Chambord : on gravit simultanément les deux volées de marches et on se fait des signes de la main par les jours de la narration, qui apparaissent et disparaissent au fur et à mesure que l’on progresse. Et pour rendre la construction plus à même de tenir le lecteur éveillé, chaque histoire se déploie en ordre dispersé, je veux dire sans respecter la marche habituelle de la chronologie, à la manière des quatre journées du Bruit et la Fureur.
Double élévation hélicoïdale, donc, ou brins d’ADN enchevêtrés, le roman met au cœur de sa narration la filiation et la transmission, entre Dave et Carl, son fils qui ne l’est pas, et Gus et son fils Carl Dévùsh, ce dernier ne rencontrant jamais son père, devenu la Bêthumaine, condamnée à l’errance dans la « Ferbiddun Zön ».
On en jugera, Will Self ne ménage pas son lecteur, maniant tout à la fois l’ironie et la satire, la révélation et le jeu des influences, et l’emboîtement, appelant à la mémoire et à la vigilance par une constante mise en abîme des détails, la déformation des habitudes de vie, la création d’une langue, le mokni, dérivation du cockney, version argot des taxis de Londres, Kroyévou en son r’tour, croyévou en ses mirac’, kroyévou en Niou London ? – et on trouvera en fin de volume un Glossaire français analogique du dialecte mokni parlé à Ham, profitons-en pour saluer le travail du traducteur qui nous livre les herbafeux, les herbacloques, les opaires et les couvretrucs. Sans oublier les très attachants motos, possibles clones de l’homme, et qui tiennent tout à la fois de l’otarie, de la baleine et du cochon, vivant en symbiose avec les Hamsteriens dans le sud d’Ing, au grand désespoir des Chauffeurs, entendez les prêtres, malgré qu’ils fournissent à la communauté huile, viande et cuir, et une très attachante langue zézayante.
À chaque époque sa quête. La première couvre seize années, de 1987 à 2003, Dave à la recherche de son fils, dont il est séparé par décision de justice, et diktat maternel. Il sillonne la ville, ressasse sa vie et pose un regard noir, méchant et désabusé sur le monde qui l’entoure, détruit par un mariage catastrophique avec Michelle, conventionnelle, arriviste et cruelle, qui simplement l’assassinera en lui soustrayant son fils dont on saura, in cauda venenum, qu’il n’en est pas le père biologique. De cette double rupture naît la profonde dépression de Dave, sa déchéance, sa perte des repères, avec comme conséquence l’écriture de ce qui deviendra le Livre de Dave, imprimé sur métal en un exemplaire, et enterré dans le jardin de l’épouse, en offrande et en expiation.
Au VIe siècle AD (après Dave), de 509 à 524, seize ans toujours, ce sera la quête du fils à la recherche de son père, le Gus, figure christique, et d’un second livre qui rétablit la condition de l’humain, livre que Dave dans l’autre monde a réellement écrit et qui sera aussi enterré, un message de paix et de rédemption, qu’on ne retrouvera pas. Seules demeurent ces références à l’univers du taxi, tirées du premier livre délirant, et maintenant déterré, paranoïaque, et raciste, que l’on veut prophétique, prônant la séparation entre les hommes et les femmes et l’Alternance, entendez la garde alternée des enfants nés d’une union fugace, jusqu’à devenir le code de vie de la nouvelle société, au pied de la lettre, défendue par une caste de prêtres, qui font réciter encore et encore ces Trajectoires dont la Connaissance est nécessaire pour obtenir et conserver une licence de taxi à Londres (Partir par Kenton Road tout droit, Cassland Road à gauche, Wick Road à droite, Bretelle d’East Cross Route à droite, Bretelle d’East Route à droite, East Cross Route tout droit) et qui deviennent après le déluge des litanies en mokni que l’on rabâche sans les comprendre (Partir par Kentun Röd tou droi, Kasslan Röd à gôche, Wyc Röd a droate…). Vous rirez, à moins d’être un fervent adepte de la littérature d’incitation au bien, mais vous rirez mal à l’aise.
Roman de l’orientation, des plans, du déchiffrement, des cartes, des trajets, des toponymies, des points de passage, du voyage, des trajectoires humaines, du désespoir et de la vacuité de notre monde, ce sont deux longues descentes aux enfers dont l’une est le commentaire de l’autre, et l’autre sa glose, dans un foisonnement urbain d’un côté, sombre, sale, caricatural des temps modernes, toxico, alcool et violences conjugales, et soif de paraître, de l’autre le nouveau Londres, où règnent la dénonciation et l’arbitraire, le luxe et la grande pauvreté, le ridicule et le sordide, et les tribus éloignées qui revivent au rythme naturel, mais sectaire et violent.
Roman parodique de la Fantaisy, et sombre, et drôle aussi, et attachant, avec des clins d’œil à ces autres livres de Self, Dr Mukti par exemple. Bien sûr le chauffeur de taxi est un parfait personnage de roman, et son taxi un confessionnal, une vitrine que l’on promène sur la ville, au point que le ciel d’après le déluge aura comme nom le pare-brise. Pas de place pour l’espoir, et on rit quand même de la perversion des choses, d’un côté Dave sera (mais par accident, et parce qu’il n’a pas payé les dettes contractées lors de sa folie pour faire tomber l’amant de sa femme) abattu par des hommes de mains turcs, de l’autre Carl, Antonë et le moto partent vers un futur de torture et d’anéantissement. Le tout en un gros livre de plus de 500 pages, vrè et joujouesque à la fois, à lire absolument, si adepte de la dérision noire, pour ma part je prends tout entier. « Ouvaton, chef ? »

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