lundi 10 mai 2010
106. RL 46. À la recherche de Tony Duvert. Entretien avec Gilles Sebhan
Par La rédaction, le lundi 10 mai 2010 | Entretiens
La Revue littéraire n°46, mai 2010
(Propos recueillis par courrier électronique le 9 avril 2010)
À propos de Tony Duvert. L'Enfant silencieux de Gilles Sebhan (Denoël, 2010).
Gilles Sebhan est l'auteur de Haut risque (Parc, 2003), Presque gentil (Denoël, 2005), La Dette (Gallimard, 2006) et Fête des pères (Denoël, 2009).
Photo issue du site de Dennis Cooper : DC's.
Gilles Sebhan
À la recherche de Tony Duvert
entretien avec Florent Georgesco
Florent Georgesco : Tony Duvert est mort pendant l’été 2008, à une date qu’on ne connaîtra jamais, puisqu’il était à ce point seul que lorsqu’on l’a retrouvé, son cadavre était dans une décomposition avancée. Je suis désolé de commencer en des termes si brutaux, mais telle est la réalité, telle est cette vie. Duvert avait alors 63 ans. Il avait disparu de la scène littéraire depuis deux décennies. C’est en quelque sorte le long silence dans lequel il s’était enfermé qui vous a conduit à écrire ce livre, où vous le fouillez, le retournez en tous sens pour y découvrir la vérité de cet homme si parfaitement singulier. Vous écrivez que vous aviez désiré, quelques années auparavant, le retrouver dans sa retraite. C’est ce que vous faites aujourd’hui, alors qu’il est trop tard.
Gilles Sebhan : J’avais une vingtaine d’années quand j’ai découvert l’œuvre de Tony Duvert. J’ai tout de suite été frappé par le beau scandale de son écriture. Récidive, Journal d’un innocent ou Quand mourut Jonathan avaient pour moi la force des grands textes et une liberté de ton peu commune. Mais bien sûr, un autre scandale frappait d’emblée : c’est que Tony Duvert ne publiait plus. À l’époque, on pouvait encore penser qu’il s’agissait d’un silence provisoire. Peu à peu ce silence s’est appesanti. Parfois je parlais avec tel ou tel du mystère qui était en train de se faire autour de cet auteur, nous disions que nous pourrions aller lui rendre visite, comme Burroughs et Kerouac sont allés voir Céline dans sa retraite de Meudon. Nous le disions sans jamais le faire. Nous ne savions pas où il pouvait se trouver. La seule légende qui circulait, c’est qu’il était reclus en province. Aujourd’hui, je me dis que cette idée d’aller voir Tony Duvert était une folie. Il n’avait pas besoin de nous, lui qui s’était coupé de ses plus proches amis. Le temps a passé, j’ai commencé à publier des livres. Et puis, à l’été 2008, la nouvelle de sa mort, des conditions de sa mort, m’a frappé de plein fouet, comme un nouveau et plus terrible scandale. Non pas tant sa mort bien sûr que le silence autour de sa mort, d’emblée. J’avais toujours pensé qu’au moins sa mort déclencherait un intérêt pour son œuvre. Mais j’ai bien compris que la mort de Tony Duvert était en train de parfaire sa disparition en tant qu’écrivain. C’est ce qui a déclenché en moi la volonté d’organiser un hommage. Je n’ai donc pas tout de suite pensé à écrire un livre, cette idée est venue quelques mois plus tard. J’avais rencontré des gens, j’avais appris des choses sur Tony Duvert, et brusquement le livre est venu. Il s’est imposé, je ne peux pas le dire autrement. En deux mois, il était fait.
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