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lundi 22 février 2010

77. Dix-huitième leçon de Pierre Guyotat : Chateaubriand (2)

La Revue littéraire n°43, février 2010

Vous pouvez écouter l'enregistrement du cours ici :



Illustrations : Pierre Guyotat vu par Mohror (1976) ; Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson, François-René, vicomte de Chateaubriand, méditant sur les ruines de Rome (1808).

Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française, à l’université Paris VIII

Dix-huitième leçon, seconde partie
(Cours du 1er décembre 2003)

Je poursuis ma lecture des Mémoires d’outre-tombe.

Les vacances où j’entrai dans ma douzième année furent tristes ; l’abbé Leprince m’accompagna à Combourg. Je ne sortais qu’avec mon précepteur ; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se mourait de la poitrine ; il était mélancolique et silencieux ; je n’étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite l’un de l’autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes dans les bois ; M. Leprince se tourna vers moi et me dit : « Quel chemin faut-il prendre? » je répondis sans hésiter : « Le soleil se couche ; il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour : marchons par là. » M. Leprince raconta le soir la chose à mon père : le futur voyageur se montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher dans les forêts de l’Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg : mes souvenirs se font écho.
L’abbé Leprince désirait que l’on me donnât un cheval ; mais dans les idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que son vaisseau.
(…)
La fièvre tierce, dont j’avais apporté le germe des marais de Dol, me débarrassa de M. Leprince. Un marchand d’orviétan passa dans le village ; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux charlatans : il envoya chercher l’empirique, qui déclara me guérir en vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d’or, large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d’un blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes.

Voyez la précision des portraits. C’est déjà du Hugo, en plus précis et moins lourd.

Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père approuvait l’affaire, car il prétendait que toute maladie venait d’indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son homme jusqu’au sang.
Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de vomissements effroyables ; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci, épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en faisant les gestes les plus grotesques. À chaque mouvement, sa perruque tournait en tous sens ; il répétait mes cris et ajoutait après : « Che ? monsou Lavandier ! » Ce monsieur Lavandier était le pharmacien du village, qu’on avait appelé au secours. Je ne savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet homme ou des éclats de rire qu’il m’arrachait.

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vendredi 1 janvier 2010

38. Dix-huitième leçon de Pierre Guyotat : Chateaubriand (1)

La Revue littéraire n°42 (en librairie le 13 janvier 2010).

Vous pouvez écouter l'enregistrement du cours ici :

Leçons de Pierre Guyotat sur la
langue française, à l’université Paris VIII

Dix-huitième leçon, première partie
(Cours du 1er décembre 2003)

Nous allons commencer Chateaubriand. C’est un très grand auteur, qui n’est pas du tout apprécié à l’université. Déjà au XIXe siècle, il était détesté par les professeurs. Mais Baudelaire, Flaubert et après Claudel l’ont beaucoup aimé, c’est rassurant. C’était aussi un grand personnage, un personnage du monde, un politique. Malraux a, d’une certaine façon, développé des sentiments analogues dans l’opinion, mais Chateaubriand a bien entendu joué un plus grand rôle que lui. La période pendant laquelle il a écrit est très importante car elle se trouve à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. C’est un des pères fondateurs de l’art romantique, avec Goethe et Byron – Goethe est bien sûr plus ancien, Byron est le plus jeune. Chateaubriand appartient à la génération Bonaparte, qui en a vu de toutes les couleurs. C’est peut-être cela qui ne plaît pas à l’université ; il est extrêmement divers, multiple, contradictoire, profond, exaspérant, et en même temps c’est un vrai grand homme.

Il a d’abord écrit pendant une période assez courte. Les grands livres qui ont fait sa réputation, Atala, Génie du christianisme, René et Les Natchez, ont été écrits pendant dix, quinze ans, pas plus. Après il a fait beaucoup de politique. Et puis, dans le dernier versant de sa vie, à partir des années 1830, il a commencé ses mémoires, Les Mémoires d’outre-tombe, qui est un monument de la littérature universelle. Avec ce livre, on suit tous les événements du siècle, ceux auxquels il a participé, ceux auxquels il n’a pas participé, ceux auxquels il dit avoir participé – mais il y a des doutes émis par des chercheurs d’université qui ont certainement un désir particulier de le diminuer – et ceux qu’il a connus par des proches, des amis. Les événements sont innombrables, à cette époque-là.
Il naît en 1768 à Saint-Malo. C’est très important pour lui d’être breton. Saint-Malo est un grand port dans l’imaginaire français parce que c’est le port le plus mythique : de là sont partis de nombreux corsaires, des coureurs de mer, des navigateurs, des explorateurs français. Cette ville a été détruite pratiquement à 90 % à la fin de l’Occupation. Elle a été rasée et reconstruite à l’identique par une souscription internationale, par les Canadiens entre autres, car beaucoup de Québécois viennent de Saint-Malo. À Québec, qui est une ville étonnante, il y a des remparts comme à Saint-Malo. Mais le climat et la mer sont tels à cet endroit que la pierre a très vite été patinée. Le sel de la mer transforme un HLM en manoir de la fin du XVe siècle en à peine dix ans. C’est une ville très belle et très puissante. La mer est toujours la même.

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