La Revue littéraire n°42 (en librairie le 13 janvier 2010).

Vous pouvez écouter l'enregistrement du cours ici :

Leçons de Pierre Guyotat sur la
langue française, à l’université Paris VIII

Dix-huitième leçon, première partie
(Cours du 1er décembre 2003)

Nous allons commencer Chateaubriand. C’est un très grand auteur, qui n’est pas du tout apprécié à l’université. Déjà au XIXe siècle, il était détesté par les professeurs. Mais Baudelaire, Flaubert et après Claudel l’ont beaucoup aimé, c’est rassurant. C’était aussi un grand personnage, un personnage du monde, un politique. Malraux a, d’une certaine façon, développé des sentiments analogues dans l’opinion, mais Chateaubriand a bien entendu joué un plus grand rôle que lui. La période pendant laquelle il a écrit est très importante car elle se trouve à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. C’est un des pères fondateurs de l’art romantique, avec Goethe et Byron – Goethe est bien sûr plus ancien, Byron est le plus jeune. Chateaubriand appartient à la génération Bonaparte, qui en a vu de toutes les couleurs. C’est peut-être cela qui ne plaît pas à l’université ; il est extrêmement divers, multiple, contradictoire, profond, exaspérant, et en même temps c’est un vrai grand homme.

Il a d’abord écrit pendant une période assez courte. Les grands livres qui ont fait sa réputation, Atala, Génie du christianisme, René et Les Natchez, ont été écrits pendant dix, quinze ans, pas plus. Après il a fait beaucoup de politique. Et puis, dans le dernier versant de sa vie, à partir des années 1830, il a commencé ses mémoires, Les Mémoires d’outre-tombe, qui est un monument de la littérature universelle. Avec ce livre, on suit tous les événements du siècle, ceux auxquels il a participé, ceux auxquels il n’a pas participé, ceux auxquels il dit avoir participé – mais il y a des doutes émis par des chercheurs d’université qui ont certainement un désir particulier de le diminuer – et ceux qu’il a connus par des proches, des amis. Les événements sont innombrables, à cette époque-là.
Il naît en 1768 à Saint-Malo. C’est très important pour lui d’être breton. Saint-Malo est un grand port dans l’imaginaire français parce que c’est le port le plus mythique : de là sont partis de nombreux corsaires, des coureurs de mer, des navigateurs, des explorateurs français. Cette ville a été détruite pratiquement à 90 % à la fin de l’Occupation. Elle a été rasée et reconstruite à l’identique par une souscription internationale, par les Canadiens entre autres, car beaucoup de Québécois viennent de Saint-Malo. À Québec, qui est une ville étonnante, il y a des remparts comme à Saint-Malo. Mais le climat et la mer sont tels à cet endroit que la pierre a très vite été patinée. Le sel de la mer transforme un HLM en manoir de la fin du XVe siècle en à peine dix ans. C’est une ville très belle et très puissante. La mer est toujours la même.

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